Finance islamique et agendas politiques - Page 1 - test Jean Pascal Mvondo Finance islamique et agendas politiques Éditions EDILIVRE APARIS Collection Universitaire 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1903-3 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Ce livre a été rédigé dans un souci de vulgarisation des connaissances, il s’adresse à un public non spécialiste. Imaginons un système de représentation de valeurs. Une construction théorique et très simplifiée. Au sommet de l’échelle, en Occident, on aurait la défense des Droits de l’Homme avec ses corollaires. En Orient, on aurait l’idéal de Justice Sociale. Des deux côtés, la lutte pour la défense d’une valeur suprême qui place l’Homme au centre des préoccupations reste un impératif. Imaginons maintenant un Orient isolé qui n’aurait jamais rencontré l’Occident. Même si cette construction reste le pur fruit de notre pensée, on est en droit de se demander ce qu’aurait pu être la vie de la cité musulmane dans une telle hypothèse. Sans entrer dans un débat théorique profond, il est au moins sûr que la caractéristique irréductible que l’on retrouverait serait un espace gouverné par les préceptes de la pensée classique. En d’autres termes, vivre et appliquer l’islam. La rencontre avec l’Europe et, plus récemment, l’expérience de la colonisation ont profondément marqué le monde musulman Si l’on prend le cas de la région Moyen-Orient-Afrique du Nord (Middle East-North Africa ou MENA), c’est encore plus frappant. La reconstruction de la cité musulmane selon le modèle étatique européen conduit à deux réponses immédiates : l’émulation ou la négation Si l’on veut affiner l’analyse, on pourrait faire un parallèle avec le modèle de la relation entre le maître et l’esclave chez Hegel. Dans ce cas, on aurait les trois moments de Hegel : l’imitation, le rejet selon des considérations de valeurs indigènes, et enfin, une assimilation pour mieux s’affranchir de l’étranger. Formulons quelques remarques préliminaires. Le modèle étatique occidental, voire le modèle de civilisation occidental, sans être universel, bénéficie d’une large diffusion. Le risque à ce niveau est double. Premièrement, on pourrait croire que ce qui n’est pas aligné sur les critères occidentaux est archaïque. Tout le danger est de croire en l’universalité du modèle et par suite, de vouloir l’imposer aux autres, quel qu’en soit le prix, au nom de valeurs universelles ou encore sous le label de mission civilisatrice. Ceux qui ne partagent pas cette idée se transforment implicitement en des traditionalistes qui refusent le progrès. 11 Deuxièmement, admettons que lors de la « rencontre » entre l’Orient et l’Occident le premier était en posture de faiblesse. Rien ne présuppose clairement en tout cas que l’Orient n’aurait jamais pu se « relever » seul, en trouvant dans sa propre culture les solutions aux nouveaux enjeux. À titre d’exemple, Charles TRIPP 1 estime que le « mérite » de la crise financière des subprimes est de faire redécouvrir à l’Ouest un principe qu’il avait écarté : les mécanismes des marchés se situent dans le cadre de la morale. Parallèlement, si l’on regarde la civilisation musulmane, elle a brillamment réussi à (re)montrer que non seulement la morale islamique s’applique aux marchés, mais surtout qu’elle peut être le fondement d’un système moderne alternatif et complexe. Si en comprenant l’islam dans ses profondeurs on peut bâtir un modèle alternatif et viable dans le domaine financier, alors tout pousse à croire que l’on pourrait aussi bien y trouver les bases d’un nouvel ordre social et politique. Actuellement, l’alternative que propose l’Orient est le système financier islamique. Il repose sur la base morale. L’élément le plus abouti de ce système est la finance islamique. La finance islamique est l’exemple à la fois de la capacité créatrice de l’islam et, de manière plus générale, de la morale. Pour Clément HENRY 2 , la finance islamique est un mouvement : « c’est l’une des manifestations des plus dynamiques de l’islamisme 3 ». Pour Zamir IQBAL 4 la force de la finance islamique est son fondement philosophique. Il s’agit d’un fondement moral qui ne se limite pas uniquement à la question de l’interdiction de l’intérêt ; il brasse un domaine plus vaste qui englobe toutes les questions de droit de propriété, de travail, de production, de distribution de richesses, de commerce, de fonctionnement des marchés, etc. Monzer KAHF 5 pense qu’à l’origine de l’expansion de la finance islamique, il faut certainement voir l’initiative de quelques visionnaires tels le prince MOHAMED AL FAISAL (Saoudien) ou encore l’homme d’affaires Cheikh SALEH KAMEL (Saoudien). George JOFFE 6 appuiera ce propos en mettant l’accent sur les forces politiques qui soutiennent cet essor. Selon lui, la finance islamique est cette manifestation de différences 1 2 Professeur de sciences politiques. Professeur de gouvernance à l’University of Texas. 3 Il utilise le terme islamisme en le définissant comme une idéologie qui appelle la société à s’harmoniser intégralement à la sharia, la Loi divine de l’Islam. 4 Information Officer au Treasury Information Services Department de la Banque mondiale. 5 Consultant indépendant spécialiste en économie finance islamique. 6 Orientaliste conférencier à l’University of Cambridge. 12 culturelles qui nous reconduit au débat introduit plus haut : « valeurs propres versus valeurs de l’Ouest ». L’islam n’a pas pour autant le monopole de la conception de l’éthique dans les relations humaines. Toutefois, bien qu’on la retrouve non seulement dans les autres religions 7 , mais aussi dans des courants de pensée non religieux 8 , JOFFE remarque qu’il ne s’agit pas d’une valeur partagée. L’éthique islamique a un fondement objectif9 . Ailleurs, le fondement est plus subjectif. JOFFE parle dans le second cas « d’éthique par émulation ». Nejatullah SIDDIQI 10 observe à ce propos, avec un zeste d’ironie, le « retour de l’Ouest à la sobriété ». JOFFE souligne que dans le débat « efficience versus morale », le premier a pris le dessus sur le second à l’Ouest. Nous sommes en quelque sorte dans une recherche exacerbée de la rentabilité. À titre illustratif, citons l’expression célèbre du Prix Nobel Milton FRIEDMAN : « le business du business, c’est le business » 11 . L’Ouest expérimente actuellement les contrecoups de tels excès avec la crise des prêts hypothécaires à risque. On remarquera finalement que c’est face à la débâcle financière et plus globalement aux limites de la logique d’efficience que l’Ouest a remis à l’ordre du jour la thématique de l’investissement éthique 12 . Même si cela peut sembler simpliste, la conséquence de cette différence « fondement objectif versus fondement subjectif » fait que l’adoption de la finance islamique par l’Ouest se fera sur le registre de l’ambivalence. D’un côté il faut être pragmatique et adopter la finance islamique, car « ça marche ». C’est un secteur en pleine croissance qui représente un total d’actifs de 750 milliards de dollars en 2006 selon les estimations de l’agence de notation McKinsey & Co. De l’autre, Thierry HENTSCH 13 rappelle que la vision que l’Ouest porte sur le monde musulman est assez marquée dans sa globalité par une espèce « d’ethnocentrisme occidental ». C’est peut-être ce qui pousse Charles TRIPP à un certain scepticisme. Il pense que les intellectuels de l’Ouest n’écouteront pas beaucoup plus les intellectuels islamiques qu’ils ne le faisaient par le passé. À titre d’exemple, l’Ouest a souvent développé une approche que l’on peut 7 8 Christianisme et judaïsme. La pensée aristotélicienne par exemple. 9 Lié aux impératifs de la religion. 10 Conférencier et consultant en économie et finance islamiques. 11 En d’autres termes faire du profit. 12 C’est par exemple le cas du concept d’Investissement Socialement Responsable. 13 Conférencier à l’Université du Québec. 13 qualifier très grossièrement de manichéenne 14 (notamment en politique étrangère vis-à-vis des pays musulmans). Si l’on regarde les attitudes de l’Europe envers l’Orient lors de la colonisation, elles se sont souvent apparentées à un « devoir de civilisation ». Toutefois, l’on peut s’attendre à ce que l’intégration de la finance islamique aide l’Ouest à (re)découvrir d’autres facettes de l’islam. Les facettes actuelles ne sont pas forcément très positives. La preuve à ce sujet est donnée par Ibrahim WARDE 15 . Il parle de propagande impériale pour souligner l’amalgame qui a été fait avec l’islam lors du lancement de la guerre contre le terrorisme 16 . La thématique du radicalisme islamique a caché toutes les autres. Au final, même si l’Ouest, par des considérations philosophiques, se montre souvent un peu manichéen, tout pousse à espérer que l’on comprendra que l’approche morale de la finance islamique est l’une des plus pertinentes pour réaliser la Justice Sociale dans des sociétés qui sont naturellement inégales, que ce soit en termes d’égalité de chances ou d’égalité de revenus. Voici à peu près les questions auxquelles cet essai tentera de répondre : La poursuite de l’idéal moral – et implicitement, la quête de la Justice Sociale – peut-elle se substituer aux impératifs de l’efficience ? En érigeant cette dernière en fin en soi, ne faisons-nous pas abstraction des réalités de la mondialisation et des développements inégaux, et du coup n’avons-nous pas, par là même, la réaffirmation de l’unicité, voire du caractère unique et par implication, le dévoilement du retard pris dans la compréhension de la prescription islamique ? Nous verrons successivement comment s’effectue la quête de cette Justice Sociale en terre musulmane. La partie 1 à cet égard nous montrera qu’historiquement la morale spirituelle a une certaine prédominance dans les processus politiques. Nous redonnerons quelques éléments clés de l’activité politique et du rôle économique de l’État musulman. Ensuite, en intégrant les logiques de l’efficience occidentale, on parvient à une certaine efficacité, analysable selon une grille de lecture sociale. L’objectif de la partie 2 sera de voir si les excès de l’approche de rentabilité peuvent être compensés par la préoccupation morale. Dans un premier temps, nous présenterons une explication islamique de la crise financière selon la lecture morale et, dans un deuxième temps, l’émergence de la thématique Il serait peut-être plus juste de dire que l’Ouest jouit depuis son hégémonie d’un certain pouvoir normatif sur la production du discours savant qu’il sera difficile de céder en concédant l’écoute de l’autre. 15 Spécialiste de l’économie et de la finance internationale. 16 Lancée par l’administration Bush après les attaques du 11 septembre. 14 14 éthique contemporaine. Nous tenterons de mettre en évidence comment, à partir d’un fondement moral, on peut aboutir à un système complexe avec l’exemple de la finance islamique. Le but de la partie 3 enfin sera de voir si l’incorporation de la finance islamique au système international pourrait aboutir à un rééquilibrage de l’influence islamique. Elle s’ouvrira sur un point polémique. En effet, la finance islamique la plupart du temps a été un sujet international du fait de son amalgame avec le financement du terrorisme. Le premier axe interrogera l’aptitude du paradigme islamique à offrir un modèle aussi compétitif que ceux proposés par l’Ouest, le second s’attachera enfin à montrer la difficile conciliation entre les deux types culturels. Attention, difficile conciliation ne veut pas dire hétérogénéité radicale ! 15 Défense de la Justice Sociale Comme nous l’avons vu en introduction, que ce soit en Occident ou en Orient, la quête de la défense des Droits de l’Homme ou celle de la Justice Sociale met l’individu au centre des préoccupations. Pourtant les modes utilisés pour atteindre ses objectifs suprêmes varient, que l’on soit d’un côté ou de l’autre. À titre d’exemple, les économistes néoclassiques de l’Ouest pensent que la poursuite égoïste de l’intérêt est le moyen de réaliser le bien commun. Individuellement chacun en tant qu’acteur économique doit rechercher son propre gain, agir pour soi. Une telle croyance n’est pas partagée en monde musulman. Essayons de comprendre pourquoi, en examinant la nature de la politique en Orient. JOFFE dans son article « Politics in the Muslim World » 17 montre que l’État traditionnel islamique repose sur des principes qui existaient déjà dans la communauté musulmane initiale créée par le prophète Mahomet à Médine. Ses principes sont liés au contexte historique. Celui-ci est caractérisé par un besoin double : il faut se protéger contre l’extérieur hostile et construire la cohérence naturelle 18 . Nous sommes dans un concept idéologique de l’État, aussi petit soit-il. La Charte de Médine va voir le jour. C’est historiquement un ensemble de lois rédigées pour réguler les relations entre ceux qui sont venus de la Mecque avec le Prophète, et ceux qui les ont invités. Ce texte fondateur met l’accent sur quatre points : l’Unicité 19 de l’umma, l’obligation de sa défense collective ou djihad, l’impératif du rôle du Prophète comme « leader-arbitre » et enfin, la nécessité d’une pratique religieuse égalitaire. Ces éléments semblent embryonnaires, pourtant, on les retrouve au centre des fondements des sociétés musulmanes en tous temps. Regardons comment, à partir d’éléments qui apparaissent si simples, on peut trouver des implications économiques. 17 18 Lawrence S. Graham, The Politics of Governing, Congressional Quarterly Press, 2007. Dans le respect de la prescription de la Loi que le Prophète révèle. 19 Soit la fusion entre le caractère unique et l’unité. 19 État islamique : institutions et implications Lors d’une intervention donnée au cours d’un séminaire consacré aux « Islamic economics » à Dakka au Bangladesh, le Dr Monzer KAHF 20 détaille les fonctions, et les implications économiques et politiques de l’institution islamique. Les propos qui vont suivre sont une synthèse du débat. La fonction de l’État islamique. À partir des éléments de JOFFE, Monzer KAHF souligne deux traits caractéristiques : premièrement, l’État utilise un système rationnel pour déterminer la pertinence, l’utilité ou l’efficacité des décisions politiques, et la manière dont il faut les conduire. Cependant, on doit reconnaître que chaque système politique a son propre type de raisonnement. À cet égard IBN KHALDOYN estime qu’il existe trois types de rationalisation politique : monarchique, islamique et démocratique. Le raisonnement islamique est basé sur la raison humaine en tant qu’elle dépend de la révélation divine, que ce soit dans les valeurs, ou dans la méthodologie. Deuxièmement, le domaine et la sanction de l’État islamique couvrent aussi bien les affaires courantes que les questions relatives à l’au-delà. La responsabilité de l’État islamique envers les membres de sa société couvre les intérêts de l’après-vie en ce sens qu’il se doit d’aider les personnes à œuvrer pour leur propre salut et succès dans le respect de la prescription divine. De plus, il les aide à s’épanouir tout simplement dans leur vie quotidienne (publique et privée). L’imam SHATIBI pense que l’État islamique doit faire le maximum d’efforts pour aider les personnes à atteindre ces buts. Les intérêts de la religion ont priorité sur les intérêts de la vie quotidienne. Ainsi, la pierre angulaire du système politique islamique est le rôle de la religion. Il s’agit de la principale caractéristique d’un système islamique. Ce trait contraste avec 20 Consultant indépendant et conférencier spécialiste en finance islamique. 21
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