Plutôt la vie - Page 1 - test Philippe Lavergne Plutôt la vie Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-383-9 Dépôt légal : Février 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 DU MÊME AUTEUR André Breton et le mythe, Paris, José Corti, 1985. 6 Plutôt la vie avec ses draps conjuratoires Ses cicatrices d’évasions Plutôt la vie plutôt cette rosace sur ma tombe La vie de la présence rien que de la présence Où une voix dit Es-tu là où une autre répond Es-tu là Je n’y suis guère hélas Et pourtant quand nous ferions le jeu de ce que nous faisons mourir Plutôt la vie André BRETON 7 1 J’ai reçu hier le télégramme de Baptiste. Ce n’était pas le « Chère grande âme, on vous appelle, on vous attend », non, tout au plus quelques mots postés le matin à Saint-Bief : « J’ai bien reçu vos poèmes. Pourrions-nous nous rencontrer ? A vous. Baptiste Angerval. » Le papier bleu, anonyme, ajoutait de la distance à ces lignes imprimées, collées de quelle main routinière. Le nom était là, en capitales, plus vivant, celui-là, tant d’échos… A ma sotte fierté, je préfère les coups plus sourds du cœur et la bouche sèche, qui laissaient mon émotion indécise : tout à coup la présence d’un grand poète s’incarnait dans un désolant papier bleu et, avec elle, un flot d’images s’y trouvait à l’étroit. Comme finalement tout était simple et dérisoire, et la légende proche des PTT. Alors Baptiste avait réellement posté ce télégramme, qui sait, accoudé sur le comptoir de marbre, il avait, de sa célèbre écriture, ajusté quelques mots, qu’il avait dû compter peutêtre, puis avait tendu sa feuille, comme on rend sa 9 copie. Cela tenait du miracle autant que de l’habituel. Dans une hâte un peu inquiète (je pense maintenant que je répondais à un appel, mais seul ce que j’allais découvrir là-bas autorise cette impression, au fond factice et trop tentante), j’ai décidé sans attendre de me rendre à Saint-Bief, dont le rocher s’apercevait déjà de loin, augmentant le délire de mon cœur. Baptiste y vivait, que faisait-il à cet instant ? M’attendait-il ? Non, sans doute, dans la petite maison, il triait quelques pierres. J’arriverais, il tendrait la main, affable, comme on le voit sur une photo, cher ami. Ce village, Baptiste l’avait élu, il y a presque vingt ans, contre tous les conseils qu’on avait dû lui donner : ces ruelles en pente, cet effort du moindre pas, pour ton asthme, crois-tu ? Il avait pincé les lèvres, buté, décidé à rester fidèle à son coup de cœur lorsque, passant par hasard sur la route d’en bas, il avait aperçu le rocher et les papillons des tuiles. Pourquoi, contre toute attente, lui, si plein de brumes et de nord, avait-il, appelé dans le Sud pour une conférence, choisi de s’y établir, méfiant d’ordinaire à l’égard des effusions latines, consterné des petits bancs du soir sous les platanes et de la vie qui s’y écoule, alanguie, béate et couleur de pastis ? Il préférait les villes embrumées, les reflets de l’asphalte mouillé où se pressent des pas égarés, les lueurs de néon qui, entre chien et loup, bleuissent les cernes des passants et trahissent leurs mille secrets, inquiets et dérisoires. Qu’avait à lui offrir cette petite 10 place de village, agora ridicule où l’accent roule sur le mot gras, où l’angoisse semble n’avoir plus d’autre exutoire que le choix du joueur : faudra-t-il pointer ou tirer ? Il me semble que le décor découpé par la vitre de la voiture répond à ma surprise. La vitesse me gifle de buissons épineux et de garrigues où, noueux, tutélaires, des pins parasols surveillent le moutonnement des rocs. Baptiste avait aimé sans doute cet excès de torture qui épousait son propre halètement, ces fleurs qui ne se donnent qu’au prix de la blessure d’une épine, ces oliviers tordus de souffrance et si chiches de leur feuillage. Longtemps, pour lui comme pour les poètes qu’il avait célébrés, la nature s’était résumée à quelques champs de légumes. Il avait trouvé là, au contraire, une terre qu’il remerciait d’être si ingrate, une stérilité qui l’enchantait. La vie s’y aiguisait sur la pierre comme sous le givre, et cette acuité ressemblait à la poésie pure, débarrassée des limons de l’existence. Les gens eux-mêmes avaient, passé les rondeurs juvéniles, les traits cisaillés que, sous le burin du santonnier, Baptiste aimait voir naître de la branche de buis. C’était comme un dessèchement de l’existence qui la mettait à nu, forcément plus vraie d’être nue, le pas qui coûte et sa mesure sur les rocs, la chance d’un ciel céruléen qui consacrait ces noces, tout l’alcool des odeurs. Enfant, Baptiste avait tôt haï les terreaux gras de la campagne maternelle, ces sillons obscènes ouverts aux flancs 11 de la terre et l’immonde calcul des récoltes. SaintBief le comblait, à soixante ans passés, de sa pauvre richesse. Il n’avait pas souhaité d’autre décor à sa retraite. Depuis quelques années, son entourage, sa femme Alissa, quelques amis, le pressaient de quitter Paris, l’appartement juché au troisième étage d’un immeuble. Ce n’était pas sans déplaisir que Baptiste avait imaginé l’abandon de ce qui avait, longtemps, été son domaine : les rues d’un quartier populaire où il déambulait, l’après-midi, obscur malgré la célébrité qui était déjà la sienne, aux aguets de la surprise qui ne manquait pas, en général, de dérégler la vaine mécanique de l’ordinaire : l’objet rare d’un brocanteur, à l’utilité douteuse, la passante inconnue, aux magnifiques yeux égarés. Elle est peut-être, on en est sûr, celle qu’on attendait, on la laisse pourtant disparaître au coin de la rue, on presse le pas trop tard. La chance de la rencontre se dissipait ainsi plusieurs fois par semaine. Peu importait, au fond, que la rue réponde mal à son attente : Baptiste y projetait son inquiétude et son désir, tout l’amour de la vie immédiate qu’il se résignait, le soir, à déposer dans ses poèmes, en espérant mieux du lendemain. Mais les progrès de la maladie – cet asthme qui, de jour en jour, multipliait les étages – avaient fini, malgré son horreur de la campagne, par le convaincre de la nécessité du grand air. Baptiste s’était ainsi installé à Saint-Bief, dans une petite maison qu’il y avait acquise, et, les années passant, 12 consentait de moins en moins à regagner Paris l’hiver comme il se l’était d’abord promis. A l’écart des rumeurs de la ville, publiant peu et goûtant médiocrement le tapage publicitaire, il avait fini par être oublié, certains même le croyaient mort, rangé déjà dans quelque chapitre d’anthologie. Il avait fallu que le hasard d’une nomination m’installe moimême à C***, non loin de Saint-Bief, pour que le nom du poète retrouve soudain sa chair, dans la silhouette aperçue parfois dans la librairie de la ville, souvent accompagnée du profil d’Alissa, tutélaire, soutenant de son bras la marche essoufflée du poète. Pour qui méprisait les sombres calculs d’où les journaux littéraires tiraient leurs idoles de paille, Baptiste, régulièrement absent de ce lot de cadavres, gardait tout son prestige. Dans cette part de légende, entrait sans doute l’auréole que donne le silence – Baptiste n’avait rien publié depuis des années, n’écrivait plus peut-être – mais son nom débordait immanquablement d’un flot d’images : Baptiste arpentant la rue, opposant aux vacarmes du temps l’airain de sa voix solennelle, le lac de ses yeux clairs aux brumes du mensonge ; Baptiste tonnant plus tard de son exil contre les écrivains embourbés dans leur engagement ; plus magique encore, sa présence au plus fort de l’insurrection étudiante, seul devant un amphithéâtre bondé de regards jeunes et fascinés. Il n’en fallait pas plus pour qu’il garde tout l’attachement d’un public muet qui lui savait gré 13 d’avoir su dire un jour sa fureur d’amour et d’absolu, et qui le remerciait simplement d’être là. De quel étouffement moi-même avais-je voulu me guérir, pour adresser à Baptiste ce mince recueil de poèmes que, depuis des années, j’avais tant bien que mal volés à l’éparpillement ? La vie avait été là, urgente et dérisoire, essentielle aussi. Mais cette immense vacuité qui nous tient lieu d’espoir, l’avenir, lendemain bourdonnant de promesses vagues où les confiances, naïvement, s’autorisent, il arrive qu’elle se remplisse soudain – au détour de quel rivage ? – et qu’alors le regard découvre ses confins. On est seul, les brumes se dissipent, l’œil mesure ce qui nous est donné désormais, pour jamais, l’os qui nous reste à ronger et à faire doucement durer. J’avais lancé vers Baptiste une bouteille à la mer et voici qu’elle me revenait, porteuse d’une réponse qui m’engageait tout à l’heure sur l’étroit raidillon qui mène à Saint-Bief. Le miracle de l’instant qui précède la forme concrète de l’attente, quels que soient les doutes qu’elle vous souffle à mi-voix, voilà sans doute ce que Baptiste avait toujours cherché, ce précipité du temps quotidien, la tension même de ce désir qui vous fait marcher tout droit vers son exultation et oublier la sournoise lenteur des choses. Qu’importe si la nuit est au bout, si dort maintenant, derrière moi, sur un brancard d’ambulance, celui qui tout à l’heure hâtait mes pas – comme l’île à l’horizon du naufragé ? 14
Plutôt la vie - Page 1
Plutôt la vie - Page 2
wobook