France - Haïti : L'espoir au fond du gouffre - Page 1 - test Guichard Derac France-Haïti, l’espoir au fond du gouffre Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0893-8 Dépôt légal : Mars 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Pour Rose-Marie, ma mère, exemple parfait du don de soi et du sacrifice. Pour Guy Antoine, mon père, homme de conviction et idéaliste désabusé. Pour le courage et la patience des miens qui, sans cesse, espèrent et prient ciel et terre. Pour l’amour de tous les autres… Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous font du tort et vous persécutent. […] Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense avez-vous ? […] Et si vous saluez seulement vos frères, que faitesvous de plus que les autres ? Matthieu : chapitre 5, versets 44,46 Prologue Haïti, Cité Soleil, immense bidonville de Port-auPrince, confronté à une hausse démographique exceptionnelle. Deux cents mille habitants s’y entassaient dans une misère extrême, sans que la moindre dépense publique ne pallie à leur survie. Naturellement, dans ce genre d’endroits, entre malnutrition et scolarité instable, certains vivaient de jobs de subsistance, d’autres de larcins et de divers trafics. Puis vint l’époque de la « Famine absolue » où l’argile et l’herbe devenaient des mets prisés, où les montagnes d’ordures se transformaient en refuge pour les enfants faméliques et à l’agonie et où atteindre quarante ans était une prouesse aux allures de record d’endurance. La République n’offrant toujours aucune solution, beaucoup se recyclèrent en apprentis caïds, dealant du haschich ou quelques grammes de cocaïne aux « bourgeois des quartiers riches ». D’autres, plus intrépides, avaient trouvé le moyen de gagner davantage d’argent en très peu de temps : le kidnapping des « bourgeois ». Bien entendu, la frontière entre bourgeois et miséreux était mince. Du point de vue de certains politiciens, elle était accessible 11 en seulement quelques pas. D’autres la voyait comme un océan infranchissable. Les O.N.G. 1 , en toute objectivité, la mesuraient aisément entre les parias aux taudis insalubres et les pauvres cheminant sur des routes à peu près carrossables et dont le dénuement leur laissait à peine de quoi se nourrir. Rapidement, ces kidnappings qui n’étaient que cycliques, devinrent un phénomène incontrôlable, ininterrompu, à l’échelle nationale. De nombreux gangs se formèrent. Tous se disputèrent ce nouveau marché plus lucratif que l’écoulement de leurs quelques minables grammes de cocaïne, tellement recoupée que c’en était devenue de la farine aux particules de coca. Après d’interminables guerres intestines, ils décidèrent de s’allier. Là , ils formèrent une organisation structurée et redoutable. En peu de temps, ils dressèrent une armée, contrôlant totalement Cité Soleil. Les trafiquants d’armes de tous pays se ruèrent sur cette nouvelle Eldorado. Leur armée grandissait aussi vite qu’affluaient les armes. Ce qu’ils appelaient tous communément « Le Réseau » était devenu imbattable : pour cinq kidnappeurs tués ou arrêtés, trente policiers laissèrent leurs vies dans les dédales de Cité Soleil. L’endroit s’était transformé en une vraie forteresse. Toutefois, la véritable force de ce Réseau, résidait dans son aptitude à rester dans l’ombre. Symboliquement, il se dissolvait dans Cité Soleil. Aucun QG précis n’avait été découvert. Pour cause, tout Cité Soleil était leur QG. Dans chaque recoin s’y embusquait un membre. Le Réseau avait le soutien de la populace qu’il nourrissait, s’offrant le luxe de la faire vivre en autarcie, construisant des 1 O.N.G : Organisation non gouvernementale. 12 immeubles, des écoles et urbanisant la moindre parcelle. Les habitants, enfants et adultes, extirpés de leur misère se laissaient aisément endoctriner. Leur gratitude et leur soumission étaient si indéfectibles qu’ils devinrent à plus de quatre vingt dix-sept pour cent les « yeux du Réseau ». Sans défaillir, ils leur signalaient la présence des forces de l’ordre à l’orée et à l’intérieur de la cité. Les policiers corrompus, eux, informaient les bandits de chaque mission les visant. La terreur devenait un état d’esprit contre lequel personne n’osait s’élever. Les rares inconscients qui s’y risquaient avaient toujours rendez-vous avec la mort, de préférable dans un carrefour, pour être bien exhibé. Le temps passa et les échecs successifs des forces spéciales à délivrer les otages, cachés dans les sinuosités du bidonville, se multiplièrent. Ainsi, plus aucun policier ne s’avisa à entrer dans Cité Soleil. La première à l’avoir fui fut la très renommée BLTS 2 . Devant son incapacité à gérer cette situation qui contribuait davantage à faire d’Haïti le pays le plus corrompu et le plus insécurisé au monde, le gouvernement fit appel à l’aide internationale. L’ONU qui était déjà présente en Haïti, mais jugée inefficace, fut renforcée par d’autres contingents venus des mêmes nations compatissantes et de quelques autres voulant se donner bonne conscience : le Canada, la France, les Etats-Unis, le Brésil, la Chine… Ainsi créèrent-ils une formation internationale, la MINUSTHA 3 . Celle-ci se donnait pour mission 2 3 BLTS : Brigade de Lutte contre le Trafic des Stupéfiants. MINUSTHA : Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti. 13 d’éradiquer les ravisseurs et de contrecarrer les enlèvements. Elle lança en grande pompe une opération baptisée « Crime majeur » qui se devait d’être implacable et rapidement victorieuse. Malheureusement, celle-ci manqua à aider les policiers intègres à venir à bout des kidnappeurs. Ces derniers, devant les attaques féroces et répétées qu’ils subissaient, devenaient encore plus cruels et supprimaient des dizaines de kidnappés. Même ceux pour qui la rançon avait été versée. Dans une audace inouïe, ils légitimaient toujours leurs assassinats en prétextant que la police n’aurait pas dû être informée. Ce qui n’était au départ qu’un lâche prétexte devint une obligation pour les familles : se taire ou retrouver le kidnappé mort. Cependant, quelques familles informaient secrètement la police, tandis que la majorité payait en silence. Ereinté par des années d’impuissance, rythmées de négociations infructueuses et de guerres larvées gouvernementales contre les bandits, le peuple haïtien commença à s’insurger. Les manifestations pullulaient aux quatre coins du pays. A la cadence des heures qui défilèrent, le soulèvement s’amplifia. Il atteignit son paroxysme le jour où les kidnappeurs tuèrent un enfant de six ans et une adolescente de treize ans. Ce fut un choc. Les crimes étaient, certes horribles, mais la façon dont ils étaient perpétrés l’était davantage. Certains journaux haïtiens, espérant déclencher la révolution, montraient en premières pages de nombreux clichés de ces atroces homicides : la jeune fille avait le visage troué d’impacts de balles, les seins mutilés, les yeux crevés et la vulve découpée, tandis que l’enfant avait été étranglé, son cou brisé, ses doigts sectionnés et sa langue arrachée. Le lendemain de cette révélation, les 14 manifestants les plus courageux et excédés osèrent entrer dans Cité Soleil pour combattre le Réseau, armés seulement de pierres, de morceaux de planches, de couteaux et de machettes. Ce fut un carnage. Il n’y eut aucun survivant parmi les manifestants. Très vite encerclés, ils furent tous massacrés. Plus de deux milles morts criblés de balles ont été rejetés par le Réseau aux portes de Cité Soleil. L’Etat se chargea d’enterrer certains et d’apporter la dépouille des autres à leurs familles éplorées. Comme le gouvernement, le Réseau se mit à se servir des médias pour redorer son image. Bien entendu, toute la presse s’empressa de communiquer chaque enregistrement qu’il envoyait par la poste. Très vite, à la manière d’une prière subliminale qui s’insinue, leurs discours victimaires et élogieux furent propagés dans tout le pays. Ceux totalement éprouvés par le système devinrent leurs fanatiques, allant jusqu’à les comparer à des Robins des Bois. Le peuple haïtien, désuni depuis des temps immémoriaux, se trouvait confronté à une scission élitique et politique sans précédent. Au sein même des castes toutes puissantes, des points de vue divergents embrasaient davantage la haine grandissante qui muait le cœur des va-t-en-guerre. En pillant et en brûlant les symboles de la République, la majorité du peuple traumatisé par tant de barbarie exigea la démission du Président qui insista à trouver une issue diplomatique à cette crise et qui s’abaissa pitoyablement à quémander aux kidnappeurs « une trêve pour Noël et le Nouvel An ». Il prônait, en s’enrouant la voix et en s’éreintant le corps, la loi du talion. Il ne voulait plus de cette lente négociation qui immanquablement déboucherait dans 15 vingt ans sur une amnistie. Il les voulait morts, tout simplement. Le jour même, le chef de l’Etat tint une réunion secrète. Seuls des hommes et des femmes de confiance y étaient conviés : généraux, commandants de la MINUSTHA, de la police et des forces secrètes. De manière solennelle et unilatérale, il prit la décision de faire attaquer immédiatement Cité Soleil par l’armée. Le plan était simple : après une pluie de bombardements, trente mille militaires devaient encercler le bidonville pendant que vingt mille autres y entraient pour mitrailler les survivants. Parallèlement, des milliers de policiers, épaulés par les forces spéciales, devaient sécuriser le périmètre sur plus de dix kilomètres de la zone de conflit. Il disait qu’après plus de trente ans de kidnapping, tous les habitants de Cité Soleil étaient coupables ou complices. De ce fait, ils devaient tous mourir. Aucune pitié ne serait la bienvenue, pas même à l’égard des enfants. Un seul survivant, et la victoire serait considérée comme incomplète et risquerait un jour de faire renaître le kidnapping ou de transformer les rescapés en héros. Il jugea que cette épineuse et ultime solution de raser cet endroit damné illustrait son incapacité à trancher. L’avis d’aucun conseiller n’était judicieux. Il s’appuya exclusivement sur le point de vue incisif du peuple assoiffé de vengeance qui désirait ardemment la restauration de l’ordre public, là où il a été lâchement abandonné ; concluant que seuls l’extermination et le sang versé des bourreaux pouvaient étancher cette soif. Par conséquent, l’aspect stratégique et humain que provoque toute guerre fut radicalement exclu. 16
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