Tempête en mer d'Irlande - Page 1 - Bernard Tellez Tempête en Mer d’Irlande Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2721-2 Dépôt légal : Mars 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Une atmosphère de terreur règne sur la ville. Jeff, sait, sent, qu’il a peu de chances de s’échapper. Toutes les issues sont fermées, la moindre communication avec l’extérieur, interdite. Le virus continue à faire ses ravages… La ville est condamnée à vivre en autarcie. Ce qui s’y passe, désormais, n’intéresse que ses habitants condamnés à la mort lente. Le vent souffle, et c’est la peur. On se plaint que glas des morts sonne trop souvent. La plupart des gens vont vers leur lieu de culte et prient. D’autres gardent la tête haute. Que se passe-t-il dans l’esprit dès que l’on sait que l’on va mourir ? Il faut pourtant évacuer les rats considérés comme principaux propagateurs, agents du virus… Ce n’est pas la peste, ni le choléra, même si le virus a fini par être identifié : c’est une bactérie liée à la grippe porcine, qui a tendance à muter, insaisissable… Les chercheurs n’ont pas encore trouvé la parade pour endiguer le fléau. Le glas des morts sonne en permanence. Les lamentos s’élèvent par dessus les toits des immeubles et font écho aux cris aigres des oiseaux. Toutes ces litanies sont inutiles, face à un ciel sans regard. Les autorités ont fort à faire, les services de médecine, pris au dépourvus, sont 9 dépassés. Il faut du temps pour lancer la contreoffensive, qui permettra d’endiguer l’épidémie par un vaccin, si cela reste possible. Sa mise au point se fait attendre. A supposer que fléau ne concerne que la ville de Dulthouse, confinée dans sa cuvette, les eaux charriées par le fleuve servent aussi de déversoir, hélas ! La tension monte, peu à peu… Ceux qui ne sont pas atteints, deviennent nerveux, avec un début de reproche vain, presque, une haine instinctive à l’égard des mourants, même de ceux qui sont leurs proches… Certaine valeurs, comme il fallait s’y attendre, sont bafouées… Jeff a sauté dans le camion-poubelle, au passage, qui a franchi sans entrave la ligne de démarcation. Il a dû s’y réfugier. Pourquoi s’attendrait-il désormais à la moindre anicroche ? Il est dans le bac aux rats infestés par le virus, un charnier de rats que l’on va déverser en vrac dans une fosse à chaux vive. Le camion éclabousse d’éclairs tournoyants. C’est la sortie de la ville. Il s’arrête, se positionne en marche arrière, devant une décharge envahie par une odeur de décomposition. La benne s’élève lentement. Jeff se redresse, saute de côté et s’éloigne au pas de course. Heureusement, qu’il fait nuit encore. Le chauffeur ne l’a pas vu. Ce dernier est descendu du camion pour fumer une cigarette, ses deux acolytes aussi, tandis que la benne se dresse, se vide. Puis c’est le moment venu pour les trois hommes d’uriner en chœur, en rase campagne, du côté où l’on trouve un air relativement libre. Ils ne voient pas l’ombre souple qui se défile sur leur gauche, à l’horizon. Ils respirent une fine brise que beaucoup envieraient de respirer à leur place, mis à part le fossé où les rats se décomposent au nitrate de soude, à la chaux vive, qui 10 fleure, derrière eux. Jeff a sauté juste à temps, il a fait un bond de trois mètres, comme s’il avait des ailes. Maintenant, il marche et s’enfonce, seul, dans la nuit… La ville est un cercle rouge sur le pourtour de laquelle on a déversé du phénol, du benzène auquel on met parfois le feu, de la dioxine aussi. Il faut que personne n’en sorte, sauf les rats morts, à moins qu’ils ne prolifèrent et s’en prennent aux cadavres de ceux qui furent des hommes, des femmes, des enfants. « Les rats morts entassés dans les bennes à ordure, voilà le salut », songeait Jeff, avec ce qui lui restait de conscience, recroquevillé sur le parquet de sa cellule, à demi-nu, au pied du lit, le drap pendant hors de la couche. Il avait pris soin d’enfoncer un coin de l’étoffe du drap dans sa bouche, les yeux fermés, dans l’attente. De temps à autre, il percevait les cris plaintifs ou horribles d’un détenu, dans une cellule voisine. La ronde n’allait pas tarder, il la sentait venir, aux voix, aux mouvements des corps, au déplacement d’air de ces messieurs, une ronde de routine, en cette fin de nuit… Il n’osait pas espérer encore qu’il y aurait peut-être une issue, même s’il la sentait aux battements accélérés de son cœur… « Vite, pourvu qu’ils arrivent… », prêt à jouer son vatout, une dernière fois, peut-être parce qu’il y avait quelque chose d’inhabituel, de pas conforme à la routine… La ronde passait toutes les quatre heures… Ils étaient deux types en blouse blanche, dont l’un assistait l’autre, au moment d’injecter le liquide contenu dans la seringue… Tout juste si le patient ne disait pas merci pour la piqûre, en cobaye, comme un habituel, « Tout va bien, le monde est beau, cruel, et 11 gentil… Cette fois, je vais voir peut-être la vie en rose, mon chou, la vie en beau… » Depuis des mois, confiné dans sa cellule, Jeff n’avait plus aucune nouvelle de ce qui se passait dans la ville. Ses gardes-chiourme en blouse blanche, ne changeaient rien aux choses. Il avaient probablement reçu l’ordre de ne lui adresser la parole qu’en cas de nécessité… D’autres types en blouse blanche venaient, périodiquement, l’interroger, mais ceux-là n’avaient pas l’air de gardiens. Dans sa plaine alluviale en forme de vasque, la ville interdite ressemblait à la cuvette de Diên Biên Phu. Si les ombres mouvantes des half-track, sur les collines, la nuit, étaient dissuasives, il en était de même des silhouettes de ceux qui assuraient la sécurité, tirant sur tout ce qui paraissait suspect, et bougeait, les autorités ayant conditionné les habitants à cette surveillance continuelle, volontaire, pour dissuader ceux motivés par la tentation d’outrepasser les lois, ou de s’évader. Les ombres visibles se déplaçant sur son pourtour, évoquaient les sentinelles d’un vaste camp de concentration. La moindre silhouette perçue comme une cible, ou un objectif, était prétexte à tirer. La détonation perçue comme une balle au ball-trap ou dans un stand de foire, rappelait à l’ordre les insoumis… Question de sensibiliser les gens, il suffisait de tirer en l’air… Dans la ville qui vivait en vase clos, depuis des mois, une sorte d’octroi en réglementait le passage, même dans ses divers quartiers, aux carrefours importants… Toujours le recours à la force, aux armes, à des hommes en uniforme, pour maintenir une population sous l’oppression d’une attente passive, silencieuse, monotone, cependant que les plus hardis se donnaient 12 le luxe d’allumer des feux, autour de braseros, ou de quelques poutrelles, pour attendre la venue du jour livide, secoués d’une toux peut-être suscitée par la fumée, ou par les symptômes de la maladie qui les oppressaient… Heureusement qu’on avait créé les maisons d’enfermement, pour réduire au silence les agités… La mise au secret effrayait les révoltés. La sentence était là , personne n’osait, en vérité, y aller voir… Qu’est-ce qu’on leur faisait, aux mécontents ? Le crime le plus banni était de ne pas respecter le règlement… Impossible de revendiquer quoi que ce fût, dans une ambiance pareille, où l’on encourageait la délation, où il convenait de se taire pour ne pas avoir d’ennuis… Les pas de ceux qui se portaient volontaires pour le rappel à l’ordre, rappelaient, pour les anciens, le bruit de pas de certaines bottes… Des milices armées, en plus des contingents officiels, maintenaient le règlement… Ceux qui en faisaient partie cherchaient du galon, de la considération. Il n’y avait qu’à voir avec quelle maîtrise imparable, ils tiraient sur les rats ! « L’ordre, avant tout… C’est une question de santé mentale. Les a-sociaux sauront à qui parler… Si la ville veut survivre… » La plupart des habitants, par souci de civisme, particulièrement, ceux atteints par le virus, se sentaient concernés par l’avenir de la ville, ce qui les aidait peut-être à oublier le leur… * * * 13 Le gardien, à la vue de Jeff étendu sur le parquet, jure à voix basse, à travers le judas. Il tire son passepartout de sa poche, et ouvre la porte, se précipite, arrache de la bouche entrouverte le morceau de drap, et se penche, erreur fatale… Il y en a ainsi, en pleine rue, en rase campagne, en plein désert du Sahara ou du Tibesti qui font le mort, pour faire croire qu’ils ont besoin d’eau, exténués, à bout de souffle… On ne peut pas supposer qu’ils mijotent quelque chose… Qu’est-ce qu’un cadavre, quand on peut le pousser du pied, comme un rat empoisonné, desséché, dans une rigole ? Pourtant, ici, c’est pas la rigole, il n’y en a pas, la cellule est placée sous surveillance spéciale, la lumière allumée toute la nuit… Les deux bras de Jeff se détendent brusquement, s’accrochent et serrent à la gorge, parce que le gardien se penchait. L’homme étendu faisait le mort. Il a senti la présence de l’autre, à son odeur, à son haleine, Jeff, avec sa langue reptilienne, qui attendait sa proie, comme un varan à l’affût sur un rocher d’une crique d’Asie. Le monde est cruel, il n’y a pas d’issue… Les doigts enserrent le cou, toute la force est concentrée dans la crispation des doigts, un étau qui ne lâche pas prise, qui s’acharne sur deux des jugulaires, cependant que le gardien pris au piège se débat. Difficile de se dépendre des doigts de Jeff, en pince de crabe, ou de homard, c’est une mâchoire d’acier qui se déplace avant d’atteindre le point vital, celui de non retour. Les pouces glissent au niveau de la pomme d’Adam, appuient encore. L’homme commence à étouffer, se débat comme une proie, comme toutes les proies, frappe le sol, à défaut d’atteindre Jeff, au visage, au nez, au front, de le saisir par les cheveux, aux oreilles… Couché, il le 14 maintient suffisamment à distance. L’homme est trop loin, ses poings fermés frappent le sol, ou le vide, parfois son visage. Jeff ouvre les yeux, il manque peut-être de force, peut-être l’autre va-t-il réagir, il a peur… Encore heureux que la dernière narcose remonte à la veille, qu’il ait eu le temps de prendre un peu de ressort. Il serre les dents, ça peut lui servir encore, pour contrôler son énergie, les doigts, les muscles, les tendons des doigts, et sa mâchoire durcit… Mordre n’importe quoi de l’homme, même ses couilles, les lui couper, les déchiqueter, les couper en deux avec ses canines comme un hachoir… L’homme frappe, frappe le sol, mais il ne peut crier « au secours ! ». C’est la fin de sa nuit, il est fatigué. C’est probablement l’heure de la ronde en bas, à l’étage au dessous, l’heure de la pénétration de la peau stigmatisée par les seringues, de ceux qui, les mains gantés, n’ont aucun remords de planter des aiguilles dans les fesses… Conditionnement du patient à sa dose de Valium, ou autre… C’est un drôle d’hôpital, ici, une zone d’enfermement, où l’on est au secret, la Maison des oubliés… L’homme pris à la gorge perd l’équilibre, tombe sur sa poitrine, mais Jeff le soulève, le maintient au même niveau, au moment où il enroule ses jambes autour des siennes et l’immobilise. Les doigts n’ont pas lâché prise, c’est la seule justification de sa force, de son avantage sur lui, depuis que le gardien de ronde s’est approché, qu’il ne faut pas qu’il décrispe ses mains, que Jeff s’accroche à la vie, comme l’autre, sans doute, s’accroche à la sienne, en ce moment où jamais, celui où l’espace entre le cou et le col de sa vareuse devient plus large, que les pouces descendent doucement comme des roulements à bille 15 sur les cartilages de la trachée, pressant toujours plus fort. L’étau se resserre… L’homme n’a pas encore tiré la langue, cela va venir… Pour quelques secondes encore, il étouffe, c’est l’asphyxie, il se débat dans tous les sens. Jeff a du mal à le retenir, à ne pas lâcher prise. Ainsi un rat se débattit-il sous l’étouffement d’un anaconda, mais a peine, s’il a le temps de se débattre. Il n’en est pas pareil pour l’homme. Jeff a beau s’être entraîné à ce jeu de la prise durant des années, il n’est plus certain de ses forces, comme celui qui fait de la voltige entre ses dents serrées, il ne sait pas s’il ne va pas lâcher prise et s’envoler, absorbé par la force centrifuge, permettre à l’autre de respirer, c’est-à -dire, reprendre du poil de la bête. Il faut en finir, maintenir son étreinte et cela viendra tout seul, il en a conscience… Le gardien relâche les mains autour de ses poignets, tente maladroitement de le frapper encore, mais ses coups s’amortissent. A peine s’il parvient à tambouriner sur le parquet, les poings mous, à demifermés. Ses doigts ont renoncé, même s’il y a la ronde qui passe, à l’étage inférieur, s’ils sont au moins d’eux, à longer l’allée centrale. D’habitude, ils auraient dû être deux, au niveau du sien, l’un pour venir en aide à l’autre, au cas où. Avec ces psychotiques de haut vol, on ne prend jamais assez de précautions. Mais le collègue est malade, cette nuit, il a pris froid en allant à la pêche, il doit être en train de suer, ou de trembler, en ce moment, avec plus de quarante degrés de fièvre dans un lit, tandis que lui… Il y a toujours ses poings qui battent dans du mou, comme s’ils cognaient sur des oreillers, qui ne cognent plus, ou à peine, un grattement maniaque, vain espoir, dont le rythme s’espace… Les doigts de 16
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