Le passé attendra - Page 1 - Jeanne Desaubry Le passé attendraPolicier Le passé attendra Du même auteur : Hosto (Krakoen) © Editions Krakoen © Jeanne Desaubry ISBN 978-2-916330-21-1 Tous droits de reproduction et traduction réservés pour tous les pays. Les personnages, les lieux, les établissements et les événements relatés dans ce roman sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite. Jeanne Desaubry Le passé attendra roman Aux femmes dont la vie est un combat. L’espérance est un de ces remèdes qui ne guérissent pas mais qui permettent de souffrir plus longtemps. Marcel Achard Chapitre 1 Planque L'obscurité était tombée depuis un moment. Je com- mençais à avoir mal aux yeux à force de fixer la même zone de trottoir miteux où je m'attendais à voir apparaître mon suspect. A mon côté, Marc Perrin, tête à la renverse sur le dossier du siège, les yeux dans le vague, s'offrait une pose. — Eh, Gen, tu sais ce qu'on m'a dit à la brigade ? — Nan ? — Paraît que Mariotti va avoir sa mute. Silence. — Tu t'en tapes ? — Ouais. C'est un con. Il sera con ailleurs, c'est tout. Une silhouette en blouson, un pas rapide, sens en aler- te, non. Relâchement. Pas notre client. Marc se détendit de nouveau. Au bout d'un moment, il reprit : — J'ai eu des nouvelles de Julie. Il était bien rare que Marc se lance dans des confiden- ces. Il ne m'avait presque jamais parlé de son divorce, évo- quant à peine son chagrin de voir sa fille vivre en Irlande. Loin de lui, de son boulot qu'elle détestait, du nouveau mec de sa mère… — Elle va bien ? — Ben... pas trop, j'ai eu l'impression... Je crois qu'elle n'est plus avec son Gary. Malgré ça, elle ne veut toujours pas rentrer. Remarque, je comprends : entre l'appart minus- cule de sa mère et ma vie de con… — Ma Judith m'en a fait baver à ce sujet. Je connais ça... 9 Le passé attendra Me revinrent en mémoire, en avalanche, les reproches cruels proférés par mon adolescente de fille exaspérée par mes horaires, mes fréquentations, mes conversations sempiternellement centrées sur mon boulot… — Gen ? — Ouais ? — Tu te souviens quand tu as décidé de devenir flic ? — Tu te rappelles de Lyvia, la petite pute serbe de l'an- née dernière ? Elle me disait : « Presque tous les clients me posent la même question. Quand est-ce que tu as déci- dé de devenir pute ? » Flic, pute, même combat ? T'es drôlement déprimant ce soir. Qu'est-ce que t'as ? — Je m'emmerde, la radio marche pas et tu es en train de t'endormir. Voilà ce que j'ai, Miss Grincheuse. — OK, OK. Puisque tu veux tout savoir, je me sou- viens très précisément. Ça m'est revenu il y a peu de temps. Maman était morte depuis six mois. J'avais décidé de passer le concours d'entrée à l'école d'infirmières. — Et alors ? Tu l'as raté ? — Pas du tout ! Il devait y avoir quelque chose d'indigné dans ma voix, parce que Marc se tourna vers moi, ouvertement moqueur. — Alors quoi ? — L'été avant la rentrée, j'avais trouvé du boulot pour deux mois dans un service de cancéreux. Oncologie ! C'est pas un gros mot, je te jure. Un remplacement d'été. J'ai tenu trois jours. A chaque fois que je pénétrais sim- plement dans l'enceinte de l'hôpital, j'avais le cœur qui battait à 100 à l'heure. Le rejet complet ! Ensuite, Christian a insisté pour que je fasse Droit. Il voulait que je passe le concours de la Magistrature. Il ne me voyait pas flic, lui non plus. Rien ne va jamais comme on le vou- drait. La preuve, j'ai passé le concours de Cannes Ecluses. Je suis entrée à l'école des officiers de police, il 10 Le passé attendra est allé se faire tuer en opération au Tchad, et telle que tu me vois, ça fait vingt ans maintenant que je fais ce bou- lot. — Pourquoi tu as choisi ça plutôt... qu'avocat ? Nous éclatâmes de rire ensemble. — Non, ça non ! Pas avocat ! J'essuyai mes yeux. — Ça fait du bien de rire. Je ne dois pas rire assez sou- vent. J'avais presque oublié l'effet que ça fait. Une silhouette, furtive, une capuche... Un gamin parti dealer, toujours pas notre client. Le silence, tranquille, complice, s'était réinstallé entre nous. Le moment s'étirait dans l'obscurité relative de la voiture banalisée, rayée, bosselée de partout, carrosse dont le siège arrière était envahi de huit jours de vêtements sales en tas. Au bout d'un moment, je repris : — Je croyais vraiment que ça permettait de réparer. La question de Marc avait enclenché chez moi des réflexions mélancoliques. — Réparer quoi ? — Tout : qu'en mettant les malfrats à l'ombre, on répa- rait. On protégeait, on soignait la société. Un peu comme des docteurs. — Et maintenant ? — Maintenant, j'aimerais vraiment bien qu'on trouve une laverie. Font chier à la brigade. Non seulement ils sont pas fichus de nous filer une bagnole en état, mais on finit toujours par faire du rab. Je ne vais pas tarder à leur coller ma demande de mute, moi aussi, je te le dis. — Tu dis ça ! Tu n'en penses pas un mot. Tu aimes trop ce boulot. Marc se fichait gentiment de moi. Le peu de lumière ne me permettait pas de voir son visage, mais je connais- sais par cœur son air de gamin espiègle. — Je me pose la question, des fois. 11 Le passé attendra J'aimais bien travailler avec Marc Perrin. Pas pénible, pas macho, capable de rester silencieux trois heures ou de raconter avec talent des histoires drôles pour meubler le vide de planques interminables…Je lui faisais confiance, et dans la mesure où j'étais obligée de travailler en duo de temps en temps, j'aimais quand c'était avec lui. Sauf que là, on n'allait pas tarder à sombrer dans le pathos, et ça ne m'allait pas du tout. Le silence retomba dans l'habitacle. — Marc, c'est lui ! On y va. Bouge ! J'avais chuchoté mon cri. Nous sortîmes silencieuse- ment de la voiture dès que le type nous eut dépassés et l'ex- citation me noua délicieusement les tripes. Possiblement armé. La chasse était lancée. Marc avait raison. Je ne lais- serais ma place pour rien au monde. Le passé attendra
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