Sucre d'orge - Page 1 - a Sucre d’orge A Du même auteur Nouvelles a ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. a DERRIÈRE LE MASQUE Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006 ; &D☯M, 2007. Contes a PELUCHES &D☯M, 2007. a PAIN D’ÉPICE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, réédition à paraître second semestre 2007. Alain Daumont Textes et illustrations aSucre d’orge A Dix contes &D☯M Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0519-1 7 a L’arbre éclaté de Cœuralice A a A <> <> <> <> <> <> <> 9 L’arbre éclaté de Cœuralice ORS D’UNE BATTUE dans la forêt de Cœuralice, les chasseurs rabattirent1 par mégarde un garçonnet d’une dizaine d’années. Ils eurent du mal à le ramener au village car l’enfant se jeta sur celui qui l’avait attrapé par les cheveux et le mordit, en faisant mousser sa salive et en poussant des petits cris, comme il avait vu faire un écureuil. Les autres s’esclaffèrent si fort que, certains soirs d’été, l’écho de la forêt renvoie encore leurs quolibets2 . Au dire d’Anselme, le guérisseur, l’enfant n’avait pas de parents et il planait un mystère sur sa naissance. Il était petit et râblé3 et comme il mâchouillait des herbes folles, Anselme le surnomma Mâchouille. Dans la chênaie4 , il n’avait peur de rien mais au village, il avait peur de tout. Heureusement, au bout de deux jours, les villageois se lassèrent de sa pré- sence et se désintéressèrent de lui. « Ouf ! pensa-t-il en prenant la sente5 aux lièvres, je vais enfin pourvoir retrouver les oiseaux… » En arrivant à la lisière de forêt, il se trouva nez à nez avec une petite fille qui sortait en courant d’une grande maison de pierre. Ils s’observèrent un 1 Obliger le gibier à aller dans la direction voulue par les chasseurs. 2 Propos moqueurs. 3 Robuste. 4 Forêt de chênes. 5 Petit chemin. Sucre d’orge 10 moment. La petite délurée6 tenta un sourire agrémenté de deux petits-beurre écrasés et réussit à égrener7 quelques mots : — Ça doit être toi, Mâchouille ? Eh bien moi, je viens de me trouver un surnom ! Ça sera Mangeouille parce que c’est ce que je fais le mieux ! Je me promène souvent ici… Pourquoi je ne t’ai jamais rencontré ? Mâchouille ne sut quoi répondre mais Mangeouille le prit par la main et ils coururent les bois toute la journée. Les escapades de Mangeouille agaçaient ses parents ; alors, accompagnée d’un sauvageon, la situation devenait inacceptable et ils décidèrent de la mettre en pension. Mais rien n’arrêtait Mangeouille ! Trois semaines plus tard, elle faisait le mur et rejoignait Mâchouille dans la forêt. Cette fois, toutes les recherches restèrent vaines, les enfants s’étaient évaporés dans les feuillus8 . Mâchouille lui prêta la plus belle de ses tortues, celle qui était orange. Ils faisaient des balades interminables en les écoutant ronchonner – peut-être ne savez-vous pas que les tortues ronchonnent lorsqu’elles sont sellées. Celle de Mâchouille – elle s’appelait Carmen – avait trouvé un baladeur ; elle butait souvent dans les obstacles parce qu’elle était distraite par la musique. Ce jour- là, le drame se produisit alors qu’elle esquissait9 un pas de danse sur un rock. Elle se prit les pattes dans les racines du vieux chêne et jeta Mâchouille à terre. D’après les arbres de la forêt, ce chêne10 devait avoir plusieurs siècles, ils l’avaient toujours connu ! Toutes ces années sur terre l’avaient éprouvé et ce grand trou sec et obscur à la base du tronc en était la preuve. Mangeouille qui n’avait pas son pareil pour faire des expériences pénétra à l’intérieur de l’arbre et, chose impensable dans la forêt de Cœuralice, il se referma sur elle. Mâchouille resta sans voix. Un renard racontait ce qu’il venait de voir à un petit passereau11 pendant qu’un sanglier12 qui était en train de brosser ses petits n’en croyait pas ses yeux : « Par ma barbe de sanglier, si l’on m’avait raconté cette histoire, je ne l’aurais pas cru ! » Mais il fallait bien l’admettre, Mangeouille avait disparu. 6 Qui n’a peur de rien. 7 Parler en détachant chaque mot. 8 Arbres formant des buissons et portant des feuilles, en opposition aux conifères qui portent des aiguilles. 9 Commencer quelque chose sans le faire complètement. 10 Il existe environ 400 espèces de chênes qui peuvent être originaires d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. Son fruit est un akène (ou gland). 11 Environ la moitié des oiseaux est de la race des passereaux. Le plus connu est le moineau. 12 L’ancêtre du cochon. La femelle s’appelle la laie et ses petits les marcassins. L’arbre éclaté de Cœuralice 11 Mâchouille était désespéré alors, pour entendre battre le cœur de la fillette, il appuyait sa tête contre l’arbre. Le hibou des trois aulnes13 essayait de le raisonner et pour l’occuper, il lui confia pour mission de porter, à heure fixe, des graines pour les enfants du chardonneret14 de l’érable15 pourpre. Mais le souvenir du petit bout de nez et des yeux malicieux de Mangeouille était sa seule consolation. Il fit un vœu à la lune, une promesse au soleil et ne vécut que pour le jour où il la reverrait. Le temps était devenu son ennemi. Il s’installa au pied de l’arbre et attendit. Au village, l’inquiétude grandissait. Le maire décida que la forêt serait détruite arbre après arbre pour retrouver la fillette. Et Mâchouille par la même occasion. Comme le disait si bien Fourbe le hérisson : « Une oreille n’est jamais seule ! » et la forêt fit de la résistance car les bûcherons, qui ne réussirent qu’à abattre les plus jeunes arbres en lisière, ne purent jamais en atteindre le cœur. La forêt avait scellé le destin du sauvageon et de la délurée avec la béné- diction de dame curiosité. Le mystère restait entier. Pendant que l’oxygène16 et l’oxyde de carbone17 s’affrontaient dans un combat épique18 et journalier, une petite odeur mentholée de mousse verte réveillait Mâchouille. Il ne savait pas combien de temps il avait dormi. Le soleil et la lune avaient dû passer de nombreuses fois sans se lasser. Un chevreuil19 lui dit : — Félicitations ! Tu as des pattes d’adulte maintenant... Une grenouille versa de l’eau dans une grande feuille : — Tu devrais te regarder... Mâchouille eut juste le temps de se pencher sur ce miroir improvisé : « Mince alors ! J’ai de l’herbe qui m’a poussé sur le menton ! » lorsqu’un 13 Arbres communs en Europe, de la famille des Bétulacées, vivants souvent dans des régions humides. 14 Petit oiseau aux couleurs vives qui aime manger les graines des chardons. 15 Arbre des régions tempérées, de la famille des Acéracées. En Amérique du Nord, on en cultive une variété pour sa sève qui est comestible : le sirop d’érable. 16 Gaz incolore et inodore, existant à l'état libre dans l'atmosphère, indispensable à la vie. 17 Gaz incolore et inodore, très toxique. 18 Extraordinaire, digne d’une grande aventure. 19 Mammifère de la famille des cervidés. Le mâle porte des bois qu’il perd en hiver. Jusqu’à six mois, les jeunes portent le nom de faon. Sucre d’orge 12 lérot20 qui se faisait les ongles tomba dedans, en arrière, en pouffant. « C’est malin ça ! J’y vois plus rien maintenant ! » La grande tristesse qui avait envahi le cœur de Mâchouille lui avait fait faire un bond insensé dans l’âge adulte. Au moment où un petit busard21 s’envolait avec une musaraigne22 dans le bec, une voix sortit du vieux chêne : « Lorsque tu auras fini de t’ausculter de la tête au nombril, tu pourras peut-être venir m’aider à sortir de cet arbre ! » Mâchouille n’en croyait pas ses oreilles. Il écarta l’écorce du chêne : — Mon Dieu ! Ce que tu es devenu moche depuis tout ce temps ! C’est quoi ce bazar après tes joues ? demanda Mangeouille. — Je sais pas, bredouilla-t-il. L’écureuil23 dit que ça ressemble à ce qu’il a sur la tête. — Il a raison ! Pour du poil, c’est du poil ! gloussa un chat sauvage24 en se tournant, hilare. — C’est ça... Fichez-vous de moi ! Mais Mangeouille aussi avait grandi, ses vêtements étaient devenus trop petits. — Et moi, tu me trouves changée aussi ? demanda-t-elle. — Je voudrais te poser une question... tu te fâcheras pas ? — Dis toujours, on verra après... — C’est quoi les deux trucs tout ronds que tu as sous le menton ? dit-il, tout rouge. Mangeouille éclata d’un rire si sonore que la lune fronça les sourcils en plein jour. — Alors toi, vraiment ! C’est bien vrai que tu n’as jamais eu de parents ! — Peut-être que j’ai pas inventé l’échelle à grenouille, dit-il tout bas, mais toi tu sens le bois frais et tu as un gros bouton sur le nez ! 20 Petit mammifère rongeur qui se nourrit surtout de fruits. 21 Oiseau de la famille des rapaces, qui vit le jour. 22 Petit mammifère insectivore de la famille des Soricidés qui ressemble à une souris. 23 Petit mammifère rongeur à longue queue touffue de la famille des Sciuridés qui vit sur tous les continents. 24 Mammifère carnivore de la famille des Félidés qui vit en Europe, en Asie et en Afrique. Il ressemble au chat domestique, il est un peu plus gros et son pelage est tigré. Il ne doit pas être confondu avec le chat haret qui est un chat domestique retourné à la vie sauvage. L’arbre éclaté de Cœuralice 13 On dit que les filles sont plus dégourdies que les garçons... Elle prit Mâchouille par la main : « Maintenant, on a tout le temps ! » dit-elle et ils s’enfoncèrent dans la forêt. Cette forêt savait garder ses secrets, c’était une forêt bien particulière. N’imaginez pas qu’une racine ne soit que cela ! Bien au contraire, elle ausculte le cœur de la terre, caresse les vers, tourmente les indésirables et frotte les oreilles à ceux qui voudraient en une nuit devenir plus nombreux. aA Les siècles passèrent alors qu’autour de grands immeubles de verre furent construits. La forêt était intacte et cela restait un grand mystère. Mâchouille et Mangeouille y vécurent toujours, main dans la main. Ceux qui savent regarder auront remarqué que progressivement leurs mains avaient vieilli, qu’elles étaient devenues plus rugueuses, les veines avaient épaissi. Et puis un jour, à force d’avancer, ils arrivèrent au fameux marché aux étoiles. Ils en choisirent une pour finir leur vie, elle se détacha des autres puis disparut dans l’infini. Au même moment, la forêt disparut aussi. Aujourd’hui, au lieu dit l’Arbre creux, un petit garçon et une petite fille commencent à se chamailler. Ce sont les enfants qui décident dans quel sens la roue doit tourner. aA <><>
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