"Nouveau venu dans le quartier", par F. CZILINDER - Page 3 - Quand un nouveau voisin s’installe, Mathieu flaire tout de suite que le bonhomme a quelque chose à cacher. Sa curiosité est piquée au vif ... Frédéric CZILINDER Nouveau venu dans le quartier Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-214-2 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. À mon fils, Esteban. « Ça y est », déclara maman alors qu’elle nous servait à chacun une copieuse portion de son fameux hachis Parmentier. « Nous allons avoir de nouveaux voisins. La maison de la veuve Calvet a enfin été vendue. » Papa et moi la regardâmes, un brin incrédules. Cette maison était inoccupée depuis près de trois ans, après que la vieille femme s’y était éteinte à un âge fort respectable. Les gens des environs, plutôt superstitieux, ne s’étaient pas bousculés au portillon pour acquérir la demeure qui avait abrité un cadavre, d’autant qu’à l’époque, l’affaire avait fait du bruit. Personne, en ville, n’ignorait comment la pauvre femme avait été découverte gisant au beau milieu de son salon, bien deux semaines après son décès. À en croire le père de Joe qui faisait partie des pompiers intervenus ce jour-là, cela avait été une vraie vision d’horreur. Avec la chaleur estivale, la décomposition était bien avancée et les vers ne s’étaient pas fait prier pour entamer leur festin. Sans parler de l’odeur. À cette évocation, la première bouchée de hachis que j’avais gloutonnement enfournée dans ma bouche perdit toute saveur et descendit péniblement le long de mon œsophage. « Tu es sûre ? » demanda Papa, sachant pertinemment combien sa question était stupide. Maman travaillait comme secrétaire chez l’agent immobilier auprès duquel la demeure était en vente. Il se reprit. « Ce ne sont pas des gens d’ici ? – Non. L’acheteur arrive du Cantal. Je l’ai vu l’autre jour quand il est venu visiter la maison, mais je ne pensais pas qu’il finirait par l’acheter. Je ne pensais d’ailleurs pas que cette maison puisse un jour trouver acquéreur. – Tout s’achète, philosopha Papa. Et il n’y a guère que chez nous que les gens ne voudraient pas habiter dans une demeure où quelqu’un est mort récemment. C’est parfaitement stupide comme attitude quand on pense à toutes ces vieilles maisons qui existent. Avant, on mourait beaucoup chez soi. – Enfin, conclut Maman avant qu’il ait pu étendre davantage le canevas de sa réflexion, l’important est qu’elle soit enfin vendue. » Elle posa le plat vide dans l’évier et vint s’asseoir à table avec nous tandis que Papa branchait le poste de télévision pour regarder les informations du soir. Pendant tout le repas, je gardais le silence, mangeant presque machinalement, l’esprit embourbé dans mes pensées, sans la moindre attention pour les commentaires du journaliste qui me parvenaient tout juste, comme un vague bruit de fond. Durant les deux étés précédents, Joe et moi avions fait de cette demeure notre terrain de jeux, une sorte de repaire. Cela peut sembler morbide, mais la première fois que nous y avions mis les pieds, c’était juste histoire de se faire peur. À quatorze ans, on croit encore à toute sorte de choses, et les fantômes en font partie. Alors, une nuit où Joe était venu dormir à la maison, on était sorti en douce et on s’était approché de la maison de feue la veuve Calvet, avec chacun une ridicule lampe torche de gamin entre les mains. La peur nouait nos entrailles et l’un comme l’autre, on attendait le premier qui craquerait pour détaler comme des lapins. Par fierté, aucun de nous n’avait cependant voulu céder, et on avait fini par atteindre la fenêtre dont les volets avaient été forcés par d’autres jeunes qui nous avaient précédés quelques jours ou quelques semaines plus tôt. Une fois à l’intérieur, nous n’avions trouvé nulle trace du spectre. Juste une maison vide, dépouillée du moindre meuble, du moindre bibelot, et dans laquelle régnait un tel silence que le bruit pourtant léger de nos propres pas nous paraissait assourdissant. Par la suite, Joe et moi étions régulièrement revenus pour jouer durant la journée, tant dans la maison que dans la vaste propriété parsemée de pins, assistant ainsi à sa lente dégradation. D’abord le jardin, autrefois fierté notoire de la veuve qui entretenait fleurs et massifs avec une rare passion, peu à peu envahi, dévoré par toute sorte de mauvaises herbes et de ronces ; puis la façade dont le crépi s’était soudain lézardé ; les volets, tous fracturés sans exception et dont la peinture s’était craquelée ; et enfin les tags, les graffitis qui étaient insensiblement apparus à l’intérieur, n’épargnant aucune parcelle des murs au fur et à mesure du passage de jeunes plus âgés que nous. Ceux-là avaient découvert ici l’endroit idéal pour fumer un pétard, boire comme des trous ou peloter les filles peu farouches qui les suivaient jusque-là. Ainsi le sol était-il jonché de cadavres de bière, de bougies consumées, de mégots divers ou encore de préservatifs usagés. L’année précédente, Papa avait même dû intervenir à plusieurs reprises pour en chasser une bande de voyous particulièrement bruyante. À la suite de quoi, il était même allé clouer des planches sur les volets pour en interdire l’accès. Deux semaines plus tard, quelqu’un les avait arrachées, mais bon, ce n’était quand même pas tous les jours que des squatters venaient y délirer et en somme, malgré quelques fiestas clandestines auxquelles nous étions parfaitement étrangers, Joe et moi étions vraiment restés les seuls maîtres de cet endroit. Jusqu’à ce jour-là. Quelques jours à peine après les révélations de Maman, un entrepreneur local et ses ouvriers vinrent remettre la maison en état. En l’espace de deux semaines, ils changèrent les volets, réparèrent la toiture légèrement abîmée lors de la dernière tempête, ravalèrent la façade et remplacèrent entièrement le grillage rouillé et éventré de la clôture, le doublant du même coup d’une rangée de canisses pour masquer la vue que nous avions toujours eue sur la propriété. Quand ils eurent terminé, la maison parut ne jamais avoir été abandonnée. Durant les travaux, Joe vint fréquemment me rendre visite et ensemble, par la fenêtre de ma chambre située à l’étage, nous regardâmes les ouvriers s’activer avec un pincement au cœur. C’en était fini du bon temps passé dans cette maison, mais tant pis, à seize ans, nous étions à présent bien trop grands pour jouer comme les gamins que nous étions encore les deux étés précédents. Les déménageurs arrivèrent le premier samedi du mois de juillet, également premier jour des grandes vacances, très tôt dans la matinée. Leur remueménage vint rapidement à bout des dernières bribes de sommeil qui m’étreignaient encore et ce fut à contrecœur, les paupières à demi-closes, que je finis par glisser hors de mon lit et à me traîner jusqu’à la fenêtre pour voir ce qui se tramait dehors. Le camion était garé dans l’allée, à portée du seuil de la maison. Sur la terrasse, un homme de haute taille, plutôt maigre, observait les bras farouchement croisés le trio d’armoires à glaces qui déchargeaient ses affaires, multipliant les allées et venues entre la plate-forme mobile du camion et la porte d’entrée à une cadence infernale. Malgré l’heure matinale, le soleil avait déjà bien progressé à l’assaut du ciel et dardait la campagne de ses rayons brûlants. Les déménageurs ruisselaient de sueur tandis que l’homme restait parfaitement immobile, visiblement insensible à la chaleur. Intrigué, je revins sur mes pas et m’emparai de la paire de jumelles de mon père rangée dans ma commode depuis que Joe et moi avions espionné un type en train de tripoter sa copine sur cette même terrasse, l’année passée. De retour à la fenêtre, discrètement placé derrière les rideaux, mon attention se porta de nouveau sur cet étrange personnage. À travers les lentilles grossissantes, la centaine de mètres nous séparant parut s’évanouir et l’homme m’apparut nettement. Il n’avait pas bougé d’un pouce, l’air austère. Ses sourcils froncés accroissaient la dureté de son regard. Ses yeux aux pupilles d’ébène suivaient le mouvement des déménageurs et ses lèvres pincées ne remuaient guère que pour répondre à ces derniers quand ils lui posaient des questions sur la destination d’un objet. Le manège dura ainsi jusqu’aux environs de midi et chaque fois que mon regard se portait au-delà de la clôture, je voyais cet homme immobile, figé dans une posture qu’il ne délaissa que lorsque les déménageurs prirent congé. Il parcourut l’allée jusqu’au portail qu’il ferma à l’aide d’une lourde chaîne et d’un énorme cadenas, avant de retourner chez lui, sans se montrer jusqu’au soir. En fait, je l’aperçus brièvement aux fenêtres à la nuit tombée lorsqu’il ferma ses volets. Un peu plus tard, lors du dîner, Maman nous annonça son intention d’aller trouver notre nouveau voisin dès le lendemain afin de l’inviter à prendre l’apéritif, histoire de faire sa connaissance et de lui souhaiter la bienvenue dans le quartier. « Tu es sûre que c’est une bonne idée, ma chérie ? interrogea Papa. Je veux dire que ce type vient juste d’arriver, il est sûrement en plein dans ses cartons ? Tu n’as pas peur qu’il se sente un petit peu agressé ? – Et pourquoi se sentirait-il agressé ? – Il va peut-être s’imaginer que nous sommes une bande de drôles de curieux. – Est-ce que tu sous-entends par là que je suis une vilaine commère ? – Oh, non ! sourit Papa. Je ne sous-entends rien du tout ! – En tout cas, finis-je par intervenir, ce type a l’air bizarre. – Ne juge pas les gens que tu ne connais pas, me sermonna-t-elle. Et puis d’abord, comment peux-tu dire çà ? – Ben, je l’ai vu ce matin avec les jumelles… – Ah, tu vois ! s’exclama Papa dont le sourire s’était élargi. Même ton fils espionne les voisins. Il a de qui tirer ! » Puis il partit d’un rire tonitruant auquel Maman, d’abord l’air vexé, ne put résister bien longtemps et qu’elle finit par partager. Le lendemain matin, Maman m’envoya faire une course en ville et attendit mon retour pour l’accompagner chez notre voisin. Au guidon de mon cyclo, je dévalai la route qui descendait de la colline et pris la direction de ma boulangerie Cayol. Ce n’était pas la plus proche de la maison, mais elle se situait dans le quartier où habitait Joe. Il avait séché les derniers jours de classe, si bien que nous ne nous étions pas vus depuis près d’une semaine. Il ignorait encore l’arrivée de mon nouveau voisin et il me tardait de lui confier mes premières impressions, puisque Papa et Maman ne m’avaient pas pris au sérieux. « Joseph ! cria sa mère en m’apercevant. Joseph, ton copain Mathieu est là ! » Puis elle s’avança jusqu’au portail pour m’ouvrir. « B’jour Madame Privat. – Bonjour mon petit Mathieu. Comment ça va chez toi ? Il y a un moment que je n’ai pas croisé ta mère en ville. – Tout le monde se porte bien, merci. – Joseph ! le héla-t-elle de nouveau en se tournant vers la maison. Tu descends ou quoi ? »
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