La maudite - Page 1 - test Laurence Casado La maudite Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-771-4 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Commencé le 17 avril 2000 6 1 Comment les choses ont commencé ! 2 Avril 1969. Maternité d’une ville imaginaire, la mienne, la votre, peu importe. A chacun de lui fournir son existence. – Vous vouliez me voir, Marina ? Quelque-chose ne va pas ? Assise dans un grand fauteuil blanc, serrant sur elle son peignoir bleu, la femme regarde une péniche glisser sur les eaux scintillantes du fleuve. La baie immense lui permet de suivre longtemps du regard le sillage de l’embarcation qui, malgré son train tranquille, semble peiner à pousser devant elle un lourd chargement de sable. Le bateau disparaît et Marina ne regarde plus que les flots piquetés de soleil qui brillent comme s’ils étaient couverts de millions de diamants. – Juste une question, docteur. – Je vous en prie. La jeune femme n’a cessé de presser une main contre son ventre vide. L’absence est douloureuse malgré le bébé qui dort prés d’elle dans un berceau de plastique transparent. Ce qui donne à ce vide son 7 importance et sa puissance est la couleur du carton sur lequel le nom du bébé n’est pas encore inscrit. Rose. Cela veut dire, fille. Marina essaye de ne pas y penser. Sinon, lui semble-t-il, elle hurlerait. – Vous ne trouvez pas ce fleuve superbe ? – Pardon ? Depuis la veille, pourtant, un réconfort s’est installé judicieusement en elle, elle en avait tellement besoin ! Il faut qu’elle en parle au médecin, il faut que cette chose soit possible ! – Supposons que… Dans l’une des chambres de cette maternité, une mère ne soit pas satisfaite du sexe de son enfant… – Ce qui est votre cas, n’est-ce pas ? Marina cherche sans parvenir à se souvenir de ce qui a pu provoquer ce désarroi, ce refus de la petite fille. Elle ne l’aime pas. Elle ne l’aimera jamais. Elle n’y peut rien. Elle ne veut même pas tenter d’essayer. – Admettons encore, continue-t-elle, que la mère qui occupe la chambre voisine soit dans les mêmes dispositions ? – Vous pourrez vous réconforter l’une l’autre. Marina ne peut s’empêcher de détailler le médecin du regard. Elles ont le même age, à peu près le même poids, la même taille. Pourtant, elles sont très différentes. Ce médecin est ce que Marina appelle pour elle-même une vraie femme. Son corps est entretenu avec soin. Sa peau mate au grain parfait, ses jambes fines et longues, elle porte avec élégance, sous sa blouse ouverte, un tailleur beige qui enserre sa taille et ses hanches. Marina s’imagine mal dans ce genre de vêtements. Sa peau est blanche, ses genoux trop ronds, un petit ventre a toujours 8 déformé ses tenues les plus simples. Maintenant, ce sera pire. – Mieux que vous ne le croyez. Nous pouvons nous combler mutuellement. Lance-t-elle un sourire inconscient aux lèvres. Le médecin est une femme sure d’elle, intelligente et cultivée. Tout ce qu’elle, Marina, ne sera jamais. Ses cheveux mi-longs ont une couleur blonde, une souplesse, une beauté pleines de santé et de force. Son visage a des traits délicats soulignés par un maquillage d’une rare perfection. Jusqu’aux ongles manucurés et vernis et au sillage parfumé qui entre bien avant et sort bien après ce membre somptueux du corps médical. Pas d’alliance, aucun bijou d’ailleurs, si ce n’est, au bout d’une fine chaîne d’or, une minuscule aiguë marine à l’éclat mystérieux. Sans nul doute, si Marina était un homme, cette femme éveillerait son désir. – Docteur, est-ce que nous nous comprenons ? Le médecin observe sa patiente à son tour. Marina ne manque certes pas de charme, mais sa carrure, la brutalité de ses traits, l’empêchent d’être jolie. Ses cheveux blonds cendrés sont courts, informes et plats. Ses yeux bleus sont sa seule beauté. Mais le reste des traits, un nez trop gros, des pommettes hautes, une bouche sans lèvres aux dents inégales, ne mettent pas en valeur l’éclat de son regard. Lors de sa première visite, elle l’a trouvée de surcroît mal fagoté. Marina fait sans conteste partie de ces femmes que rien n’habille. Sa personnalité paraît fragile, instable. Ses moindres émotions se lisent à fleur de peau. – Nous nous comprenons. 9 Marina sourit encore. Elle n’en revient pas que cela soit si facile. Que cette femme face à elle, qui paraît inflexible, presque froide, puisse si bien la comprendre et peut-être, l’aider. – Mais, reprend-elle, poussée à l’audace, pensezvous qu’une telle chose soit possible ? Je veux dire… comment réagiraient puéricultrice et sage-femme ? Et vous, docteur ? Le médecin ne fait ce métier que par amour pour les enfants. Elle aime voir une mère heureuse portant entre ses bras un enfant comblé et elle sait qu’un enfant non voulu aura du mal à trouver sa place dans le cœur d’une mère déçue. Elle sait que quelque-fois, les mamans ont du mal à aimer leur bébé. Que cela s’arrange les premiers mois en apprenant à se connaître ! Mais dans ce cas, c’est différent. Depuis l’annonce du sexe au cinquième mois, Marina fait preuve d’une rage, d’une déception, d’une haine farouche envers ce petit être qui ne se doute de rien. Le médecin écoute son propre cœur et prend en pitié la fillette qui ne demande qu’à être aimée. Lorsqu’elle même était enfant, sa mère lui a raconté qu’une proposition semblable lui avait été faite. L’échanger contre le fils tant désiré. Elle avait refusé et, depuis, ne cessait de regretter son choix. Le médecin sourit à son tour, son enfance a été triste, sans tendresse. Travestie en garçon, pour être un peu aimée. Et cette féminité violente qu’elle affiche, n’est qu’un masque puissant, pour le regard des autres. Qu’ils ne voient pas le désarroi qui couve au fond d’elle ! – Je suis le médecin chef de ce service, Marina. Le reste du personnel respecte mes décisions. D’autre part, les enfants n’ont été ni l’un ni l’autre déclarés à l’état civil, n’est-ce pas ? 10 – Pas encore. Le cœur de Marina bat la chamade, ses joues s’empourprent, ses yeux brillent d’un nouvel éclat. – Allez trouver cette mère si elle est toujours d’accord, et échangez les bracelets des nourrissons, je me charge du reste. – Merci, docteur. – Ne me remerciez pas. Je ne le fais pas pour vous. Avant de sortir, elle s’arrête prés du berceau et pose une main sur la tête blonde de l’enfant. – Sois heureuse pour moi, petite. 11 2 Vision D’un geste sure, l’artiste trace sur la toile les contours d’un corps nu. Son épouse, alanguie sur une méridienne blanche, se laisse réinventer au gré du geste. Yvan n’est pas un peintre conventionnel, il nie certaines lignes, en met d’autres en valeur au détriment d’un certain esthétisme. Il se moque de l’avis des critiques ou du regard d’un public soidisant averti. Il aime ce corps qu’il peint avec audace sans se préoccuper des opinions, avec, pour seul guide, son plaisir personnel de peintre. Rina lève vers lui un regard noir de fauve. Ses lèvres sensuelles s’habillent d’un sourire sans détour. Sa bouche, sans prononcer un mot, lui parle de désir et d’amour. Les jambes allongées se replient, s’éloignent lentement d’une de l’autre, laissant le peintre découvrir un tout autre horizon. Doucement, l’homme abandonne la toile, le pinceau est posé sur un coin de palette. Puis, sans empressement, il déboutonne à demi sa longue chemise blanche, défait une à une les pressions de son jeans, s’avance pour combler ce corps nu et offert qui, tout autant, le comblera. Elle pose une main dans l’embrasure de la chemise, sur la peau mate du torse 12 nu. Sent les battements violents du cœur. Les doigts glissent le long du ventre, lentement. Soudain, il s’agenouille contre elle, leurs corps se soudent d’un bref mouvement de l’homme. « Je t’aime », chuchote telle comme il accompagne d’une main le sexe pénétré en elle. Rina ferme les yeux, son corps fourmille d’un plaisir intense. Dans sa tête, un champ de fleurs explose de couleurs. Elle court au milieu des pétales et de l’herbe haute. Le soleil chauffe ses cheveux bruns, son visage, ses membres nus. Des mouettes font cercle au-dessus d’elle dans le ciel d’un bleu unique, irréel et splendide. L’odeur salée de la mer parvient jusqu’à elle et le bruit mat de ses vagues brisées sur les rochers. Soudain, l’herbe paraît plus haute. Tout, autour de Rina est plus grand. Tandis qu’elle court, ses jambes faiblissent. Elle réalise qu’un long jupon blanc flotte sur ses chevilles. Des nattes tombent sur ses épaules couvertes de fines bretelles roses. Elle n’a plus trente ans mais dix ans. Et tout à coup, elle reconnaît l’endroit ou elle se trouve, le bord de la falaise est là, redoutable. En bas, et loin à l’horizon, l’atlantique étend ses eaux sombres. Prise de vertige, Rina recule, perd l’équilibre et tombe en arrière. Sa tête heurte quelquechose sur le sol, une pierre ronde perdue dans l’herbe grasse. Un instant, l’obscurité se fait, totale, puis Rina ouvre les yeux, le visage tourné vers la droite, vers l’océan. Alors, un cri rauque sort de sa gorge avec violence, semble se perdre en elle et autour d’elle. Au-dessus, dans le ciel devenu sombre, les mouettes se sont dispersées. A un mètre d’elle, au milieu des fleurs, le visage tourné dans sa direction, un vieil homme gît, la bouche grande ouverte comme figée dans un hurlement inutile et désespéré. Ses yeux ne 13
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