Le tube de dentifrice - Page 1 - Elsa Kelliz Le tube de dentifrice Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis– 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-418-4 Dépôt légal : juillet 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 L’histoire est tout aussi légère que la vie de l’individu, insoutenablement légère, légère comme un duvet, comme une poussière qui s’envole, comme une chose qui va disparaître demain. Milan Kundera 9 1 Elle s’apprête à quitter la maison pour une nouvelle journée-rallye : même pas le temps de faire une pause déjeuner digne de ce nom. Un passage rapide dans la salle de bains. Dentifrice tout neuf, pas encore déformé par les pressions successives de ses doigts… Tout en se brossant les dents, elle songe… Ce tube ressemble à sa vie actuelle : lisse et plein. Elle court sans cesse : la fac, ses obligations de mère, les trajets incessants pour les activités des enfants, les rendez-vous et réunions qui rythment ses semaines, les invitations des unes et des autres. Il lui faudrait parfois des journées de quarante-huit heures pour pouvoir honorer tout cela. Elle sort en vitesse de la salle de bains, petit détour par la cuisine pour prendre de quoi manger sur le pouce à midi. Un post-it sur le frigo : ce soir, entraînement. C’est vrai, elle l’avait presque oublié. C’est aujourd’hui qu’elle reprend une activité sportive : un moment pour elle, deux fois par semaine. Dans un lieu où elle ne connaît personne, où personne ne sait qui elle est. Une bulle. 11 Besoin de vivre un peu pour elle. De faire le vide. De s’oublier, deux petites heures par semaine. Elle n’a pas laissé d’alternative à ses filles : « Désormais, les mardis et vendredis soirs, maman s’absente. Maman nage. » Lorsqu’elle leur avait annoncé cela, elle avait quelque peu culpabilisé : comment s’octroyer cette liberté, alors que les enfants restent seules à la maison ? Et puis, elle s’était vite ravisée. Elles avaient grandi, elles étaient en mesure de se gérer pour le dîner, qui serait prêt, et pour le coucher. Elle leur avait toujours consacré son temps. Là, l’envie de vivre un peu plus pour elle s’est révélée être une nécessité, plus, une urgence. Un regard rapide sur le planning familial : assemblée générale des parents d’élèves ce soir aussi. Il va lui falloir écourter cette réunion. Hors de question de débuter le premier entraînement en retard et de rater le début du cours… Journée marathon en perspective. Comment son organisme peut-il effectivement résister à cette pression et ce stress permanent ? Rien d’étonnant à ce que tout explose en ce moment… Ça aussi, il faudra qu’elle en parle aux enfants. Pas tout de suite. Pas maintenant. 2 Vestiaires… La journée a été harassante. Retrouver un bien-être grâce au sport. Plonger la tête sous l’eau. Enchaîner les longueurs. Faire le 12 vide. Ne penser à rien. Se contenter de regarder les carreaux au fond du bassin. Compter ses mouvements de bras. S’oublier. Devenir sirène, juste un moment. Elle enfile rapidement son maillot de bain (il faudra qu’elle en change, celui-ci commence à avoir un petit côté délavé), entend quelques rires à travers la cabine. Certaines se connaissent déjà. Voilà des années qu’elle n’a pas eu un entraînement digne de ce nom. Elle n’a jamais cessé de nager, mais sans inscription dans un club, aucune régularité… Là, elle va s’y tenir, elle l’a décidé. Petite accélération du rythme cardiaque en longeant le bassin pour rejoindre le groupe de nageurs. Et si elle n’était pas du tout à la hauteur ? Et si son niveau était trop faible ? Elle s’était inscrite sans réfléchir, ayant déjà pratiqué la natation jusqu’au bac. Mais cela datait désormais. Elle verrait… Aucune appréhension inutile. D’abord, s’intégrer à ce groupe. Son pas est décidé. Elle s’approche. Chacun se salue, d’un sourire entendu. Embrassades. Mains serrées. Elle se présente. Ton assuré. Sourire aux lèvres. Ce groupe lui plaît. Ambiance joviale, plaisanteries de bon goût, climat serein. Elle perçoit cela. – Hé, salut à tous ! Les anciens, vous avez accueilli les nouveaux à ce que je vois ! À l’eau donc. La voix de l’entraîneur… C’est parti… Une saison sportive commence… 13 3 Vendredi soir. Crevé. Aucune motivation pour se rendre à la piscine. Semaine de merde. Stagiaires souvent mécontents. Retard de livraison de son matériel professionnel. Rendez-vous annulés et reportés. Il va falloir encore gérer dans l’urgence. Il serait bien resté à la maison : soirée canapé plateau-télé survêtement. Il est déjà tard. Mais premier entraînement de mardi déjà raté. Se change, enfile un jean, prend ses affaires et file. Après tout, rien de tel qu’un plongeon dans le chlore pour évacuer la tension de cette semaine. Un peu de courage. Déjà en retard… 4 Trois lignes d’eau cette année pour ce groupe de nageurs. Des têtes nouvelles apparemment. Quelques fluctuations au sein du groupe. Bien… A toujours aimé les rencontres. Des soirées en perspective. Cesser ses divagations. Prendre l’entraînement à peine débuté. Rejoindre ses acolytes et nager, retrouver les sensations de glisse. Les premières longueurs l’essoufflent. L’interruption estivale, sans doute, le manque de sport durant ces deux derniers mois, les soirées un peu arrosées… Obligé de marquer une courte pause au bout de la ligne. 14 Un rire… Quel rire ! Explosif ! Il se tourne vers la gauche. Deuxième ligne d’eau : nouvelle tête, corps longiligne, cheveux mi-longs. Autre éclat de voix. Décidément, à l’aise la nouvelle recrue ! Regard un peu plus prononcé… Elle se tourne à son tour. Le fixe, rieuse. Amusant et paradoxal : pas du tout son type de femme. Il est attiré par les petites : grande apparemment ; les brunes : blonde ; celles qui sont plutôt retenues : exubérance affichée et assumée ! Point commun avec lui : elle semble aussi enthousiaste, avec un petit côté clownesque en société… En tout cas, elle ne le laisse vraiment pas indifférent. C’est bien, du sang neuf, un changement dans ce groupe soudé depuis des années. Fin de l’entraînement. Cette séance l’aura fatigué. Crampes. Corps raide. Pas de sensation de glisse ce soir. Il faut qu’il soit assidu, pour prendre à nouveau plaisir à nager et se détendre. À la sortie des vestiaires, avant de quitter le groupe, il lance : « Apéritif dînatoire vendredi prochain après l’entraînement ? ». Chacun annonce ce qu’il amène avec empressement : on sent l’habitude. Une bouteille de vin blanc, du pain, du fromage, de la mousse au chocolat, une pizza… Il la regarde et demande : – Tu te joins à nous ? C’est fréquent de terminer l’entraînement ainsi… À chaque reprise, avant les vacances, après les compétitions. C’est pas le tout d’en baver dans le bassin, faut bien concilier effort et plaisir ! Regard insistant. Léger rictus au coin des lèvres. Il aime ce rôle d’organisateur, de « chef » de groupe. Il sait rallier les plus réticents : sourire charmeur, ton 15 jovial, gestes amicaux. Elle sera des leurs, en peu de temps. Il le sent. Sa réponse n’est pas aussi catégorique qu’il le souhaitait. On perçoit une hésitation. Incertitude. Il déteste cela. Elle ne se prononce pas immédiatement : elle doit s’organiser… – Moi, c’est Alex. Je te laisse mon numéro. Appelle-moi d’ici jeudi et tiens-moi au courant, je ne suis pas sûr de pouvoir venir mardi soir. Ce serait vraiment sympa que tu sois là… Le pot d’accueil des nouveaux. J’ai entendu dire que d’autres nageurs avaient attaqué mardi aussi. Ce sera l’occasion de faire un peu plus connaissance. Dans l’eau, ce n’est pas facile de discuter ! – Je te tiens au courant. Si c’est possible, j’amène une bouteille de bulles. J’adore ça : côté festif, ça pétille ! Cette fille a la répartie facile. Pas de gêne. Pas timide… Souriante… 5 Maison assoupie. Pas un bruit. Les filles ont respecté les consignes : elles ont même rangé la cuisine et lui ont laissé une assiette prête à être dévorée : asperges, part de quiche accompagnée d’un petit mot griffonné : « Bonsoir mamounette et bon appétit. La secrétaire du cabinet du doc (je sais plus comment) a appelé. Bisous. » 16 Cet entraînement lui a fait un bien fou et l’a mise en appétit. Inutile de sombrer tout de suite dans la réalité. Prolonger encore un temps cet état aérien : elle est vidée de son stress et a l’impression d’effleurer à peine le sol. C’est ce qu’elle recherchait… Les bienfaits du sport et de l’eau sur elle… Une sensation jamais éprouvée avec d’autres activités physiques. Tout en dégustant son assiette devant une série policière, elle est plongée dans ses pensées. Elle va s’assurer auprès des filles que rien n’est prévu vendredi soir : la perspective de passer un moment avec ces nageurs après l’entraînement la rend enthousiaste. Évoluer au sein d’un nouveau cercle, ne pas évoquer sa vie, être elle-même… Oui, c’est ça, l’important pour elle actuellement : se reconstruire ailleurs… Et fuir tout ce qui la brise. Rire, de tout, d’elle, et jouir de la vie. Sans référence au passé. Suffisamment de personnes le lui rappellent et l’entretiennent. Elle ne peut rien oublier : ses filles sont là. Un regard, une intonation dans la voix, un sourire, un geste. Elle le voit si souvent à travers elles… Passage dans la salle de bains. Le tube de dentifrice gît à côté du lavabo, ouvert. Bouchon oublié. Cela fait partie des petites choses du quotidien qui l’exaspèrent. Ce n’est pourtant pas difficile de le refermer après s’en être servi ! Elle le leur répète sans cesse… Désagréable la sensation du dentifrice durci dans la bouche ! 17
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