A 380 - Page 3 - test A 380 ALEXANDRE THOMAS « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » Montaigne Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2006 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. ©Editions l’Editeur Indépendant – 2006 ISBN : 2-35335-020-8 Dépôt légal : octobre 2006 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Avertissement : Cette histoire, inspirée par le plus gros avion du monde, constitue une fiction mettant en scène des personnages et des situations imaginaires. 4 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés Londres Heathrow (Royaume-Uni) Outre-Manche, la canicule jouait les prolongations, après avoir sévi sur l’Europe continentale, de l’Atlantique à l’Oural. Alors que l’été s’achevait, le mercure montait encore jusqu’à 28 °C à la tombée de la nuit. Le ciel bleu clair, bien dégagé et suffisamment étoilé, ressemblait à un velours de diamants. A l’horizon, on ne voyait pas l’ombre d’un nuage annonçant la moindre précipitation. D’ailleurs, il avait si peu plu au cours de l’été que les nappes phréatiques, déjà minces, semblaient rapetisser à vue d’œil. Le lit des cours d’eau se rétrécissait. Le niveau de l’Humber, la Mersey, la Tamise et du Severn baissait inexorablement. Les averses, généralement fréquentes tout au long de l’année, se raréfiaient étonnamment. Les températures, en revanche, restaient en moyenne au-dessus des normales saisonnières. Comme les jours diminuaient peu à peu de juin à décembre, entre les deux solstices, le soleil se coucha plus tôt que la veille. Une brise légère soufflait lentement le long de la vallée de la Tamise, depuis les vertes collines des Cotswold, à l’ouest, jusqu’à l’embouchure du fleuve en mer du Nord. Dans son sillage, le vent emportait les douces senteurs et les précieux parfums du soir. Malgré la chaleur accablante, il faisait bon vivre. L’air était pur et caressant. Des poussières d’étoiles se levaient, éparses, au firmament. Peu à peu, on voyait de minuscules astres s’aligner avant de former de belles guirlandes à mesure que le soir avançait. Vues de la Tour de Londres, un bâtiment impressionnant, « la forteresse » ou « le palais de Sa Majesté », les couleurs vives du crépuscule offraient un spectacle sublime sur tout le proche comté. De Kingston à Ilford, le soleil luisait faiblement. Les pénultièmes rayons du grand luminaire inondaient inégalement la rase campagne reculée, que dominait un long fleuve de tranquillité. Puis Windsor, cité médiévale dynastique, vue du ciel et observée à partir de Guildford, du côté de Surrey, offrait une vue quasiment féerique sur les basses plaines et les vallées perdues. La ville royale, que l’on apercevait à quelques kilomètres, complètement auréolée d’un arc-en-ciel, créait l’ambiance d’un spectacle son et lumière extraordinaire. Non loin de-là, Heathrow, quartier de Londres qui abritait un aéroport situé à quinze miles à l’ouest du centre, attirait une foule innombrable. Depuis fort longtemps, le premier aéroport d’Europe, second au monde, n’avait vraisemblablement jamais connu pareille affluence. Par l’autoroute M4 et le périphérique M25, en camping-cars, voitures, motos, exceptionnellement en VTT ou à pied, et surtout par le train Heathrow Express qui desservait les quatre aérogares, les gens arrivaient par vagues successives, toujours plus nombreuses que les précédentes, comme à la marée haute. L’affluence était tellement forte que les pouvoirs publics avancèrent le chiffre de deux millions de personnes ou peut-être plus. A cause de ce prompt engouement, le Royaume-Uni découvrait soudain son grand aéroport. Une pléthore de policiers en civil ou en uniforme assiégeait Londres, devenu le centre de la terre. Les tireurs d’élite cachés ou postés sur les toits gardaient en permanence la main sur la gâchette. Les agents de sécurité avaient pris position dans des endroits stratégiques. Ils contrôlaient entièrement l’agglomération depuis le point du jour. Au total, en comptant les démineurs et les pompiers, des milliers d’hommes occupaient les carrefours et les grands 5 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés boulevards de la ville. Avant tout, ils veillaient à l’ordre public. Leur mission consistait également à protéger spécialement l’establishment, le gotha de l’aéronautique et les principaux dirigeants politiques européens réunis pour la fête. Célébrités et personnalités se déplaçaient uniquement sous bonne escorte, et par convois spéciaux, au son des sirènes et tous gyrophares allumés. A chaque déplacement des délégations officielles, on quadrillait les rues avoisinantes, perturbant au passage le trafic routier londonien déjà très dense. Malgré les mouvements inhabituels de la foule, le calme régnait sur une bonne partie de la cité. Les forces de l’ordre ne signalèrent aucun incident majeur en ville, ni autour de l’aéroport. La police ne constata aucun des débordements en principe inhérents aux manifestations populaires. En effet, la fête était dans tous les esprits. Même les hooligans, déçus par l’élimination de leur équipe lors de la coupe du monde de football, un an plus tôt, et habituellement prompts à se battre avec d’autres supporters au cours des rixes à la sortie des stades, semblaient avoir décrété une sorte de trêve, exactement comme au pays du Cèdre. Au centre de la City, les shops chic et les boutiques de marque, bien achalandés et fréquentés, installés le long de Kings Road, Bond Street, Oxford Street et Victoria Street, les belles rues droites et quadrillées, avaient d’ores et déjà baissé leurs stores. Quant aux Harrod’s, Selfridges & Co, Virgin Megastore et autres, les grands magasins recevaient quelques flâneurs décidément irrésolus. Les mauvais acheteurs, moutons noirs des commerçants, faisaient toujours du lèche-vitrine sans jamais se résoudre à acquérir la moindre babiole. Les bons clients se pressaient aux caisses, encombrés de plusieurs cabas bien remplis. En sortant par une porte dérobée, les dernières personnes se ruaient dans les transports en commun et prenaient d’assaut les célèbres black cabs, ainsi que les bus rouges à impériale. Les gens préféraient le bus, davantage prisé que le populaire Underground, surnommé Tube, généralement bondé aux heures de pointe. Au fur et à mesure que la nuit tombait, l’activité économique ralentissait avant de s’arrêter pour la pause nocturne. En quittant le travail, à l’usine ou au bureau, les individus stressés se pressaient de regagner leur domicile. A la maison, la plupart des gens vaquaient d’ores et déjà aux tâches domestiques routinières avant de s’attabler, puis de se mettre au lit après avoir regardé la télévision. Seuls les clubs, pubs écossais et bars irlandais grouillaient de monde. Chope à la main, les habitués du milieu et des lieux animés de la capitale généralement très peuplés, bien vivants et suffisamment chauds, s’agglutinaient devant les écrans sur lesquels on leur retransmettait d’habitude les matchs de football. Dehors, les retardataires hâtaient le pas afin de gagner rapidement Heathrow. Personne évidemment, parmi les passionnés d’avions, particulièrement les amoureux de l’Airbus A380, ne désirait, pour rien au monde, manquer le décollage de ce bel oiseau devenu une véritable coqueluche. « Phénomène de société » ou « prouesse technologique », il manquait décidément de mots pour qualifier cet avion. Pour la presse, c’était l’histoire du Vieil homme et la mer. Si Santiago parlait aux poissons et comparait l’océan à une femme, les journalistes recevaient, eux, l’A380 comme une vedette. L’avion extraordinaire brisait les cœurs des femmes. Il suscitait de folles passions chez les hommes. Professionnels ou simples amateurs, la fièvre d’Airbus n’épargnait personne en Europe, jusqu’au fin fond de la Laponie. Auréolés de gloire et en pleine admiration devant une œuvre de puissance absolument splendide, les inventeurs de la divine machine destinée à fendre les nuages et à percer les cieux à très grande vitesse, au point de provoquer la colère de Zeus, s’émerveillaient et se tapaient fièrement la poitrine, comme si on pouvait vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Les fabricants du super jumbo le traitaient avec infiniment de douceur et d’affection. Ils en prenaient extrêmement soin, à l’instar d’un héritier appelé au trône. Quant au public, il comparait affectueusement le nouveau-né à un être vivant, au mieux à une star de football ou 6 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés de cinéma. A Toulouse, au siège d’Airbus SAS, l’avion disposait de son service de presse, composé d’une quarantaine de salariés, outre une centaine de correspondants envoyés dans le monde entier. Même au pays du grand concurrent d’Airbus, les journaux prêtèrent une attention particulière au premier vol commercial d’un avion qu’ils avaient surnommé « le monstre des airs ». Le vol Londres-Singapour ne se résumait pas seulement à une promenade de santé. Il constituait aussi un moment grandiose du progrès partagé en direct par des millions de spectateurs et téléspectateurs. A vrai dire, ce temps fort consacrait l’une des aventures de l’homme, la plus importante sans doute depuis la marche sur la Lune. * Au Palais de Westminster, la Tour de l’Horloge perçait ostensiblement le ciel. Le légendaire édifice surélevé de la cité londonienne surplombait le cours d’eau qui coulait doucement plus bas. Du haut de ses cent mètres, Big Ben, le joyau de la couronne, sonna vingt et un coups. La célèbre cloche avait l’habitude d’égrener lentement les heures, une à une, du début à la fin de la journée, sept jours sur sept. Au moment où Londres en fête se préparait à ouvrir une page de l’histoire, avec le décollage inédit du plus gros avion du monde, l’adrénaline montait inéluctablement, jusqu’au moment où elle atteignit son maximum. Au Terminal 4, la compagnie Singapore Airlines se pressait d’enregistrer des centaines de voyageurs. Par vagues successives, les passagers, les bras chargés de valises déferlaient devant d’immenses comptoirs, avant d’accéder à la zone d’embarquement, spécialement aménagée pour doubler ses capacités et les accueillir. Le dispositif de sécurité était pour le moins impressionnant, sans doute à la hauteur de l’événement. A cause de mouvements massifs de foule, les autorités conjecturaient des risques de troubles élevés. Le 10 Downing Street avait donné des consignes très strictes aux gardiens de la paix. Le Premier Ministre avait arrêté des mesures de sécurité spéciales, absolument draconiennes, afin de répondre aux menaces interplanétaires. En effet, depuis Alerte à Malibu, l’ombre d’une invasion barbare planait toujours sur un royaume en proie à une fronde sans précédent. Un pays, bien entendu, qui avait déployé ses unités et détaché ses corps d’élite aussi bien à Mazari-Charif qu’à Bassora, malgré l’impopularité de ces interventions regrettables mondialement déplorées. Les guerres éclairs s’éternisaient parfois. Elles s’enlisaient un peu plus chaque jour. D’ailleurs, ce n’étaient pas que de simples paroles en l’air, dans la mesure où Londres avait déjoué un complot d’envergure. La ville martyre avait connu une expérience atroce. Puis, peu de temps avant ce grand rendez-vous, on avait vu le chef des barbares, un martien dément et absolument mégalomane, plus virulent que jamais, réapparaître sur les chaînes de télévision terriennes. Terré dans un trou à rat non détecté par les satellites les plus performants, le riche homme, ennemi public numéro 1, qui usait d’avions de ligne comme ULM, menaçait le joli joujou européen de mesures de rétorsion terribles. Hérode le Grand promettait qu’il irait aussi adorer le nouveau-né. Le chef des barbares jurait de venger ses morts et de vaincre le « Grand Satan » et ses vassaux par la peur et le sang. Malgré le défi indéniablement posé, malgré l’exploit technologique réalisé, le gigantisme de l’avion européen constituait sans doute à la fois son atout et son talon d’Achille. Ingénieurs et techniciens d’Airbus, si attachés à un vieux rêve né dans les années 90, n’avaient pas revu leur copie, ni adapté leur programme futuriste ou avant-gardiste aux mauvaises nouvelles provenant du front. Les Circoncis n’avaient toujours pas tiré toutes les leçons de Lockerbie, ni de New York. Les Gentils, quant à eux, épiaient leurs mouvements, analysaient et interprétaient leur moindre geste. Ils défonçaient des portes ouvertes et exploitaient chaque 7 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés faille du sacro-saint système à peine verrouillé. En d’autres termes, les barbares attendaient de pied ferme le très gros porteur européen pour l’accueillir à leur manière et lui souhaiter longue vie. Tout le monde se souvenait de La Kermesse des Aigles. Les images de la fumée épaisse que dégageaient sur un tas de gravats les jumelles terrassées par l’archange demeuraient encore chargées dans la RAM des ordinateurs, mais personne n’avait songé qu’un pigeon géant chargé d’une grosse messagerie pouvait très vite se transformer en un vilain jouet, à la portée de n’importe quel pirate ou apprenti barbare ou simple déséquilibré aux idées noires. D’ailleurs, les propos du milliardaire légendaire ne suscitèrent guère davantage d’inquiétude au sein d’une coalition de vingt-cinq nations obnubilée par la grande aventure, et de surcroît en retard en matière de sécurité. Contrairement à l’Oncle Sam, la plupart des coalisés n’avaient toujours pas généralisé le passeport électronique. Enfermée dans une tour d’ivoire et quasiment sûre de son infaillibilité, la vieille Europe ne se prenait pas trop la tête. Personne n’accordait de crédit aux déclarations insensées des barbares. La condescendance des gens civilisés les aveuglait au point de ne guère voir la poutre qu’ils avaient dans l’œil. Ici ou ailleurs, visiblement atteint par le même syndrome et victimes d’un complexe inavoué, un péché véniel, les terriens jugeaient péremptoirement les martiens inaptes à leur mission et incapables de réaliser leurs desseins. Toutefois, Londres déploya plus de deux mille policiers pour renforcer les contrôles, spécialement autour du vol SQ34 à destination de Singapour. Le dispositif, disait-on, était tel qu’il paraissait pratiquement impossible de franchir la frontière avec une simple aiguille dans la poche. Pourtant, Tim, un vieillard excentrique, mystérieux et toujours agrippé à sa grosse guitare, se faufila et passa sans souci devant la police de l’air. Les mesures de sécurité contre les pirates, affirmait-on, avaient été renforcées, non seulement à l’aéroport d’Heathrow mais aussi et surtout autour de l’Airbus A380, devenu l’objet de toutes les convoitises. Avant de monter à bord de l’avion, les voyageurs avaient tour à tour subi l’épreuve du détecteur de métaux, du portail électronique et du scanner, excepté Tim. L’homme paraissait banal, au mieux, pitoyable et insignifiant. Il n’attira l’attention de personne. Il ne déclencha aucune alarme. Aucun clignotant ne s’alluma à son passage. A l’aide d’une housse spéciale, Tim avait soigneusement couvert ses bagages afin d’échapper au détecteur de métaux. Il se déguisa lui-même en vieillard pour circuler incognito, susciter de la compassion et s’assurer toutes les sympathies. Usant de cynisme et profitant des nombreuses failles que l’on pouvait imaginer, Tim entra dans la peau d’un comédien. L’homme interpréta un rôle pour le moins diabolique. Il franchit tranquillement toutes les barrières. Les douaniers le laissèrent filer avec ses sacs. Personne n’osa importuner un vieil homme tremblotant et totalement innocent. Il prit place comme un voyageur ordinaire dans un avion génial. Naïvement, sans se douter de rien, devant des milliers de témoins oculaires en admiration, et sous les applaudissements des privilégiés venus leur rendre hommage, les passagers de l’Airbus A380 disparaissaient un à un dans le ventre de l’oiseau de fer. Arche de Noé, Mortelle randonnée ou Rivière sans retour ? L’énigme demeurait intacte et le mystère entier. En tout état de cause, le vol SQ34 à bord de l’Airbus A380 avait au moins réussi à rassembler les gens de toutes les origines, races, religions et langues, pour une expérience insolite et tout à fait exceptionnelle, la folle épopée du monde. Sans réelle concorde au fond, le vol SQ34 à bord de l’Airbus A380 avait établi une sorte de communion humaine de circonstance et une justice naturelle universelle. On comptait des Européens, des Américains, des Africains, des Australiens, et bien sûr une centaine d’Asiatiques. Un passager sur six portait un passeport chinois, malaisien ou singapourien. Des grands-parents aux petits-fils, deux ou trois générations se côtoyaient et des familles entières avaient répondu à l’appel. A Heathrow, on réalisa vite une chose. Sur l’une des premières plates-formes aéroportuaires à accueillir la « cathédrale des airs », la logistique d’embarquement se révélait particulièrement performante et spécialement rôdée. En effet, les opérations se déroulèrent 8 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés
A 380 - Page 3
A 380 - Page 4
wobook