La Dioné d'Ali - Page 1 - test Martine Maury La Dioné d’Ali CRÉER La Dioné d’Ali En couverture : Le sacrifice de la Missolonghiote. Tableau du français E. DE LUNSAC (1828), Missolonghi. Du même auteur Mathilde ou les Écirs de la passion — Éd. CRÉER Nul ne la prit fors le vent — Éd. CRÉER © Éditions CRÉER-43100 Saint Just Près Brioude ISBN : 978-2-84819-074-7 Martine Maury La Dioné d’Ali CRÉER Première partie 1812 VOYAGE I « Ah ! Mes amis ! Dès que je l’ai vue, j’ai su qu’elle était de ces femmes qui vous empoisonnent la vie. Par saint Dimitri, dès la première fois, dès l’instant où elle a posé le pied sur notre sol grec, j’ai compris que c’en était fini de ma tranquillité ! Pourtant j’avais alors un sort assez enviable. J’étais l’esclave du pacha1, certes, mais, comme mes petits talents d’interprète m’avaient valu sa faveur, les tâches qui m’incombaient n’étaient pas toujours pénibles. Surtout, je mangeais à ma faim, chaque jour que Dieu faisait. Et l’Albanais n’était pas avare du vin qui réchauffe le courage, car mon zèle m’en procurait souvent, croyez-moi ! Oui, c’est vrai, ma vie aveugle d’alors me paraissait douce comme les loukoums dont il m’arrivait de me payer, sur la propre table de mon maître. J’étais gourmand, seulement avide de me remplir la panse… Ah ! Oui ! C’était un temps de miel et d’or pour qui vivait à la cour d’Ali Pacha. Nos existences embaumaient la coriandre et la fleur de tabac. Qui aurait douté alors que ce sommeil voluptueux de nos âmes cesserait un jour ? Le clarino 2 sinueux qui se déroulait dans nos nuits d’été, il semblait vraiment qu’il résonnerait bien des lunes encore. Par saint Cyprien, c’est au moment de son arrivée que le Diable nous a saisis tous ! Non que cette étrangère soit elle-même l’auteur de nos maux, mais c’est dans ce temps-là que le ciel s’est mis à basculer sur nos têtes. 1 — Voir Annexes « Repères historiques » N°20 a. 2 - Clarinette. 5 Pourtant je ne regrette rien, foi de Sakis ! Et si vous me voyez des larmes aujourd’hui, ce n’est pas sur notre destin que je pleure. Hélas ! Dieu aura pitié de nous, pauvres malheureux que nous sommes, et la mort qui nous attend ne me fait pas peur. J’ai regret, comme vous, de quitter notre cher soleil de Grèce. Mais la lumière de l’Éternité surpasse sans doute le ciel de l’Acarnanie, ou de l’Épire, que j’ai quitté… Allons ! Papas 3 Joseph, ne le promets-tu pas ? C’était en février 1812, au mois des pluies, qu’elle arriva ; je m’en souviens précisément. Une felouque, partie de Céphalonie 4, nous l’amena. Le pacha, mon maître, m’avait envoyé au-devant de ces étrangers que le consul lui avait annoncés. Sur la lagune, ce jour-là , régnait une atmosphère de hammam. L’air lourd était chargé d’humidité grise et le tonnerre grondait sourdement en mer, au loin. L’eau immobile réfléchissait le ciel plombé comme ces miroirs de métal poli qu’utilisaient nos ancêtres. A l’écart de la foule, que mon vêtement de janissaire 5 inquiétait, j’attendais. Je m’étais avancé sur le ponton et j’observais le glissement lent de la felouque sur les eaux que l’étrave retroussait d’un pli mol et blanchâtre. Figurez-vous qu’il me plaisait d’attendre ces étrangers. D’abord, revenir à Missolonghi, ma première patrie, m’emplit toujours de joie ; mais j’étais heureux surtout de parler à nouveau le français, cette langue que mon père m’avait apprise, dans ma jeunesse. Mon père était le descendant d’un armateur aisé et, avant d’instruire les fils de pêcheurs ici, il avait parcouru l’Europe et était revenu, rempli des idées qui lui coûtèrent si cher. « Chacun vit libre en France, » me racontait-il. Enfant, je rêvais qu’une révolution, un jour, arriverait aussi chez nous et nous donnerait ce bonheur nouveau qu’exaltaient les paroles de mon père. Mon Dieu ! Je vois aujourd’hui comme cette étrangère a su réveiller ce rêve… Pour mon père, le rêve s’est fini dans le sang ; l’instruction qu’il dispensait et ses richesses déplurent un jour au Turc qui massacra notre famille. Mon dernier frère, un bébé, et moi, nous n’avons dû qu’à notre jeune âge d’avoir la vie sauve. Je n’avais pas douze ans. On nous envoya au Sultan, qui fit de moi un janissaire. Constantinos, paix à lui ! n’a jamais atteint la Muraille aux Sept Portes. Pauvre âme… Son image même s’est effacée de ma mémoire… Mais la langue française, elle, y est demeurée, la langue du rêve paternel, la langue de cette liberté inconnue… J’ai survécu, sainte Panayia ! Et le destin m’a ramené chez l’Albanais, si près de mon Acarnanie natale. 3 - Pope. 4 - Voir Annexes «Repères historiques» N°21. 5 - Soldat d’élite du Sultan. Voir Annexes «Repères historiques» N°9. 6 Voilà pourquoi j’attendais ces Français avec intérêt, en ce jour de février. La felouque aborda doucement au ponton ; le ballet des matelots fixant les amarres s’accomplissait sans le moindre appel, l’équipage étant rompu à cette sorte de manoeuvre. Du flanc du bateau, une passerelle fut tirée promptement. C’est là que je la vis. Par saint Dimitri ! Je n’ai jamais oublié, au milieu de la grisaille de ce matin-là , l’éclat de sa chevelure fauve. Elle descendait la première sur la passerelle, dans sa robe noire. Cet or vieilli qui la couronnait avait accroché immédiatement mon regard et frappé mon cœur d’un sentiment proche de la crainte, lui qui n’a jamais tremblé devant homme ni bête. Je demeurai figé, sans force, les yeux rivés sur son visage sans le voir. Soudain, pour je ne sais quelle raison, son chapeau fut retenu en arrière et glissa ; ses cheveux croulèrent sur ses épaules. Ah ! J’en eus la bouche sèche, je le jure ! Pareille couleur ne pouvait appartenir à un être humain ; j’imaginai un instant que quelque mauvais esprit m’envoyait une vision. Elle se retourna vers un enfant, présence qui occupait à peine le bord de mon regard fasciné ; dans ce mouvement, cette toison brillante acheva de se répandre sur ses épaules. J’en fais serment : il n’y avait de vivant dans ce matin gris que ce flot indécent, aux mouvements démoniaques. » 7 II Missolonghi, le 12ème de février 1812 Ma chère Catherine, Par où commencer ? Tout est si nouveau ici, si étrange… Tu n’as pas idée comme il peut exister de peuples différents, de pays variés, dans notre vieille Europe. Ce mot te fait sourire, je pense, car ton Amérique sans doute recèle bien plus d’hommes et de lieux étranges ! Pourtant… Après les merveilles dont l’incomparable Venise m’avait éblouie, je pensais hausser mes plaisirs d’un degré encore. J’ai tant rêvé de la Grèce ! Les vers d’Homère me hantaient et, en longeant cet horizon de montagnes, sur le bateau, je croyais voir le séjour des dieux. Tu sais aussi que je tenais gravés dans mon coeur les mots d’André Chénier sur sa première patrie. Hélas ! Tu n’ignores pas à quel point notre brève rencontre 6 dans les prisons de la Terreur a eu d’incidences sur ma vie. Ces vers antiques que j’ai entendus de sa bouche pour la première fois, comment pourrais-je les oublier ? Ils me sont d’autant plus chers qu’ils lui ont d’abord appartenus. Ne me fais point de reproches si, une fois encore, même sous des cieux inconnus, je me remémore ces temps affreux de 1794 ; ils ne pourront jamais me sortir de l’âme, vois-tu ? la première raison étant que je ne le veux pas. Ce sont les derniers jours où j’avais encore mon pauvre baron à mes côtés, mon cher mari, et j’ignorais que j’allais bientôt le perdre. Il avait su me rendre supportable cette prison qui n’avait d’autre issue que la mort. C’est lui-même, rappelle-toi, qui m’avait procuré une distraction imprévue dans la rencontre d’André-Marie de Chénier. Et vraiment, en peu de jours, ce poète avait abattu les murs de l’odieuse Conciergerie et l’avait inondée du soleil de la Grèce. Souviens-toi avec quelle fébrile impatience j’avais appris les rudiments du grec ancien et comme j’avais soif de connaître la philosophie antique. Ne te moque pas ! Je vois bien aujourd’hui que j’étais comme un enfant qu’un jouet nouveau absorbe entièrement. 6 - Voir Nul ne la prit fors le vent. 8 Pourtant nos entretiens raffermissaient mon courage et, je le confesse, lorsque, plus tard, le deuil me frappa, la lecture des auteurs grecs vint, bien des fois, au secours de ma religion défaillante… C’est à ce poète que je dois mon amour des textes anciens ; c’est à lui que je dois d’avoir survécu au terrible chagrin que me causa la mort de Bernard. En effet, seul le goût de l’étude a pu combattre alors mon déplaisir à vivre et, si je suis ici aujourd’hui, c’est le fruit de cette curiosité neuve que le poète m’avait plantée dans l’esprit, et du long travail qui s’en était suivi. Il était juste vraiment que, par reconnaissance, je donne son prénom à mon fils. Ainsi l’enfant en qui survit le sang de mon cher époux porte le sceau de celui qui accoucha mon esprit… Mais, dix-huit ans après, je ressasse encore mes vieilles histoires ! Tout cela, tu le sais déjà ! Pardonne-moi, ma chère Catherine ! L’occasion était trop belle : aujourd’hui je touche les bords de la patrie que mon esprit s’était choisie pour refuge. A l’orée du monde qui s’ouvre devant moi, j’ai peut-être besoin de regarder en arrière, pour mieux dire adieu à mon triste passé. Quand on a passé quarante ans, le chemin est long derrière soi déjà … Allons ! Que je te dise un peu ce qui m’entoure ! Le meuble de ma chambre, mon Dieu ! est fort ordinaire. Du bois, un lit très simple, quelques chaises et quelques coussins colorés. Cette table où j’ai disposé mon nécessaire à écrire. Rien qui retienne l’attention, tu vois. Par la fenêtre, mon regard, au-delà d’une rue sale, se perd vers la lagune. Cette lagune n’est point comparable avec celle de Venise, crois-le bien. Une surface infinie d’argent fondu soudée à un ciel du même ton, cette humidité molle qui fait qu’on ne sait où se tenir ni dans quel vêtement. Mes lectures ne m’avaient guère préparée à un tel paysage et j’en demeure étonnée. « Et la société ? » me demandes-tu. Il est trop tôt pour t’en parler. Quelques Anglais fort civils, ignorant ma qualité de française, m’ont offert le meilleur accueil qui soit. Quant aux Grecs, je n’en ai encore guère aperçu. Ah ! Si. Mon esclave. Car j’ai un esclave, ne te déplaise, un janissaire. C’est sous ce nom que s’est présenté une sorte de géant au costume chatoyant et à la mine burinée, lorsque je débarquai. Figure-toi un colosse en culottes larges et blanches, un terrible poignard à manche recourbé passé dans sa ceinture ; au-dessus, sa robuste poitrine gonfle un gilet brodé. Par dessus encore, un air de fierté comme tu n’en as jamais rencontré ! Et des yeux d’un bleu inouï qui, je l’avoue, m’ont déconcertée. En effet, je ne m’étais jamais représenté que des Grecs puissent avoir les yeux bleus. Mais ne m’en demande pas la nuance ! Je ne saurais trouver quelque objet, ni dans la nature, ni dans le travail humain, qui porte ce ton-là . 9 Le pacha de Ioannina me l’a envoyé, pour me guider dans ce monde inconnu. Quelle satisfaction d’entendre son français, teinté de modulations chantantes ! Il me sera un fort utile truchement dans mes futures démarches. J’ai corrigé « esclave » en « serviteur », mais cela n’a paru lui procurer aucune joie. D’ailleurs, à sa façon de lever le menton, je devine qu’il a peu le goût de la soumission ! Serait-il d’un pied moins grand, je crois bien qu’il continuerait à toiser de ses yeux bleus le monde entier ! Il s’appelle Sakis, si j’ai bien compris. Voilà tout, pour l’instant. Une goélette relâche ce soir dans la baie, elle se chargera de ma lettre. Je rêve à la mer infinie qui te l’apportera : je suis encore plus loin de toi à présent. Dis mes bons voeux à ta chère famille. Pour toi, je t’embrasse bien tendrement, ta Mathilde de Saint-Leu 10
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