Harcelé - Page 1 - test Stéphane Tagliavacca en collaboration avec Catherine Hermann Harcelé (du hard management au harcèlement moral) Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2107-4 Dépôt légal : Septembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Introduction 27 mars 2008, Tribunal de Grande Instance de Bonneville. Il y a foule en ce début d’après-midi dans la sous-préfecture haut-savoyarde : les journalistes de la presse écrite comme de la télévision sont là et brandissent déjà leurs micros et leurs caméras. Dans quelques instants, le verdict va tomber ; ce sera l’aboutissement de sept années de procédure épuisante. Je saurai enfin si j’ai eu raison ou tort de me battre pour prouver que la justice peut triompher même quand c’est le pot de terre qui s’attaque au pot de fer. Les insomnies m’ont épuisé mais c’est la dernière ligne droite. Fatigué, stressé, je retrouve ma collègue Danièle qui m’a en partie accompagné sur ce chemin judiciaire, un terrain qui m’était totalement inconnu il y a encore dix ans. Les histoires de justice font toujours ou presque basculer la vie des personnes qu’elles mettent en scène, surtout lorsqu’elles sont victimes. La mienne a été foulée, piétinée au sol, pratiquement anéantie. De celui que j’étais avant, il ne reste plus rien ou presque. Ma vie a chaviré dans une ambiance étrange, pratiquement surréaliste, où, au final, je ne sais plus trop qui je suis, ce que je veux et ce que je vais devenir. Le harcèlement moral que 9 j’ai subi a fait de l’homme debout que j’étais, un être diminué et perdu ; quelqu’un qui n’a plus goût à rien, qui ne se reconnaît plus et ne se connaît plus. L’expression est lâchée : harcèlement moral, ce que Marie-France Hirigoyen, spécialiste de la question, définit comme : « Toute conduite abusive, de tout supérieur hiérarchique ou collègue, qui, pendant une durée incertaine se manifeste par des comportements, des actes, des écrits, répétés, visant systématiquement la (les) même(s) personne(s), portant ainsi gravement atteinte à sa personnalité, son intégrité psychique, tendant à rendre impossible le maintien de son emploi en dégradant volontairement ses conditions de travail. » Si, de prime abord, cette définition semble nette et précise, elle renvoie en fait à une foule de situations extrêmement différentes car personne ne réagit de la même façon face aux agressions. En outre, elle ne tient compte essentiellement que des dégâts causés dans la vie professionnelle. Mais qu’en est-il du reste ? De la vie sociale ? De la vie amoureuse ? Car le harcèlement est comme une vague qui détruit tout sur son passage. En voyant ses compétences remises en question, en allant jusqu’à quitter son emploi ou être licenciée, la victime voit aussi chanceler bien souvent tout son entourage. Bientôt sa vie entière est remise en question sans qu’elle ait véritablement perçu ce qui se passait. Autant d’agresseurs, autant de victimes, autant d’histoires différentes. La mienne a commencé en 1990. Pendant des mois, des années, le harcèlement moral que deux de mes supérieurs m’ont fait endurer quotidiennement, a abouti à la destruction méticuleuse de tout ce qui constitue ma personnalité et de tout ce qui faisait de 10 moi un homme solide avec une montée en charge qui a débouché sur l’insupportable. Bien sûr, les cyniques diront toujours que, dans ce genre de cas, il suffit de réagir, de se bouger, de ne pas laisser le négatif prendre le dessus. Ce sont les mêmes qui considèrent la dépression comme un événement mineur que l’on peut surmonter avec un peu de bonne volonté. Pour eux, se laisser submerger émotionnellement est l’affaire des faibles. Je ne les blâme pas. J’étais de ces gens là avant… Leur ignorance les excuse en partie car, jusqu’à ce qu’on soit confronté soi-même au harcèlement, on ne le prend pas vraiment au sérieux. On en entend parler dans les médias mais on se dit souvent que ces histoires-là sont peut-être montées en épingle pour faire vendre du papier ou faire monter l’audimat. On considère les choses de loin mais, dans le même temps, on se permet de donner son avis sur tout. Au beau milieu de tout ça, les médias jouent un rôle plus ou moins trouble. Certes, ils relaient les informations auprès du grand public mais ils continuent encore à user d’euphémismes. Ce n’est pas la pudeur qui les pousse à parler de stress plutôt que de harcèlement moral. Notre société n’aime guère que l’on utilise les mots adéquats pour définir des situations qu’elle ne veut pas voir. Dans le décor parfait de la vie en entreprise, le harcèlement moral fait désordre ; on le camoufle donc sous la pudique appellation de « stress au travail », beaucoup moins dérangeante. Pourtant, ces deux notions me semblent différentes. Quand il est géré positivement, le stress peut être un excellent moteur dans la vie. En canalisant son angoisse, l’individu y puise en même temps une certaine force qui l’incite à réussir, à se 11 dépasser. Sportif de haut niveau dans ma jeunesse, j’ai acquis les techniques pour en faire un atout et ne pas me laisser dominer. Mais aujourd’hui, que reste-il de ce Stéphane là ? Il se rappelle à son bon souvenir comme s’il s’agissait d’une autre vie. En fait, les sceptiques ne savent pas tout, voire même rien du tout, du mécanisme psychologique insidieux que le ou les agresseurs mettent en place pour arriver à leur fin et qui met des mois, voire des années à être identifié quand d’ailleurs, il est identifié… Celui qui harcèle joue sur le fait que la limite entre stress, pression au travail et harcèlement, est extrêmement ténue. La société l’y aide très largement. Elle s’en est même rendue complice en maintenant les ambiguïtés aidée par le flou juridique qui a subsisté jusqu’à la loi sur le harcèlement, votée en 2002. Il faut dire pour sa défense que le harcèlement moral ne met rien en œuvre de très extraordinaire. L’agresseur n’attaque pas à coups de couteau ou de revolver, il ne tape pas physiquement, ne laisse pas de marque ou de bleus. Du moins, pas de façon visible. Notre société, portée sur le spectaculaire et les apparences, ne reconnaît que faiblement les douleurs psychologiques. Il est pourtant des blessures à l’âme, extrêmement profondes et douloureuses, qui ne s’effacent pas facilement. On ne daigne parler de harcèlement que quand il est sexuel, les histoires croustillantes se vendant nettement mieux dans les journaux que celles de dépressifs qui n’arrivent plus à se lever le matin ou à assurer les gestes de la vie quotidienne ; même si, bien évidemment, je ne cherche pas à minimiser les cas de harcèlement sexuel, les conséquences sur les vies des victimes étant tout aussi désastreuses. 12 Comme on me l’a enseigné, j’ai toujours cherché à être un bon petit soldat, ne pensant qu’à faire correctement le travail que l’on me confiait pour gagner ma vie. Ce n’est ni dans ma mentalité ni dans celle de ma famille de se lamenter sur mon sort qui de toute façon relevait de phénomènes subjectifs, presque impossibles à décrire. D’ailleurs, je ne pensais même pas à dire quoi que ce soit. Du moins, pas dans la première phase du harcèlement. Ça commence par de petits gestes de mépris presque anodins. On se dit que ce n’est pas grave, qu’on a peut-être rêvé. On en parle à quelques collègues qui répondent qu’ils ne voient pas de quoi on parle : « Non, non, Monsieur untel est très gentil. Il devait être fatigué ce jour-là , ou avoir des soucis. Tu as mal interprété. » Néanmoins, ça se poursuit par des brimades et les visages des interlocuteurs deviennent de plus en plus interrogatifs quant à notre bonne foi. L’agresseur est très méticuleux dans sa perversion. Il repère sa proie, l’encercle, la détruit à coups de bec successifs, répétitifs et imperceptibles pour les spectateurs qui ne sont pas eux-mêmes impliqués dans ce petit jeu. Il monte ses collègues contre elle, l’isole, avant de lui donner le coup final qui l’achèvera définitivement : un jour, la victime reçoit sa lettre de licenciement ou elle décide de partir car elle n’en peut plus. Entre temps, des mois, voire des années sont passés. Elle se retourne sur tout un pan de sa vie gâchée et sur un avenir plus que compromis. Car, si la victime n’est plus physiquement en présence de son agresseur, encore faut-il qu’elle se sorte du cercle vicieux dont elle a été la cible et dont elle reste prisonnière longtemps. Même si la situation ne se produit plus, le schéma psychologique demeure. 13 Faudra-t-il une fois de plus parler d’argent pour que l’on se réveille et que chacun se sente enfin concerné ? Pour que les incrédules comprennent combien le harcèlement moral a des conséquences directes sur chacun de nous dans notre société, au moins un chiffre peut être avancé. Ce que l’administration appelle pudiquement « stress au travail » coûte soixante milliards d’euros chaque année à la Sécurité sociale, donc, à nous autres contribuables. Il aboutit à des milliers de mises en arrêt ou accidents du travail, seules parades possibles pour des victimes fatiguées, usées, qui voient arriver avec anxiété la fin de leurs congés, d’échapper à leurs agresseurs. Les conséquences peuvent être plus dramatiques encore, le harceleur finissant même parfois par casser son « joujou » en conduisant son souffre-douleur trop fragile jusqu’au suicide. Car il faut le savoir, nous sommes en face de pervers, des griffes desquels peu de gens arrivent à se sortir. On ne parle pas de simples petites histoires de rapports humains déplorables. On parle d’un enjeu de vie et de mort, de situations insoutenables pour les victimes, d’existences brisées, de divorces, d’enfants qui ne comprennent pas comment un de leur parent a pu changer si vite. En ce début d’après-midi de mars 2008, alors que ceux qui s’en étaient pris à moi et à d’autres affichent un petit rictus de circonstances, j’écoute avec appréhension et attention le délibéré du jugement du Tribunal de Grande Instance de Bonneville. La salle d’audience est pleine à craquer, les journalistes se bousculent pour pouvoir entendre ce qui va être dit. Le brouhaha est si intense, l’acoustique si mauvaise sans micro, que je n’entends rien du verdict. C’est au 14 téléphone que mon avocat m’informe quelques minutes plus tard : mes agresseurs sont condamnés à une peine de six mois d’emprisonnement avec sursis et à une amende de 2000 euros. Condamnés. Enfin. Bien sûr, ils vont faire appel. Bien sûr, la peine paraît dérisoire au regard des actes qu’ils ont commis. Mais, ils sont condamnés. Ma souffrance a été reconnue par la société. Ce jour-là , pour la première fois depuis longtemps, je ne m’attache qu’au positif. Je veux savourer ma victoire ; le reste m’importe peu même si le bras de fer n’est pas encore fini. A l’annonce du délibéré, je pense également aux autres employés de l’hypermarché de Sallanches qui, tout comme moi, ont vu leur vie détruite, Yves, Louis, Corinne, Dominique, Joseph et j’en passe ; à ceux qui, tout comme moi, ont entrepris une action en justice mais qui reçurent un non-lieu. Et que dire de tous les autres, qui, un peu partout en France, en se rendant au travail chaque jour, y vont la peur au ventre, l’estomac noué, avec l’angoisse de rencontrer leur agresseur (oserai-je dire leur bourreau…) dans le couloir ou apparaître à la porte de leur bureau ? Ils sont nombreux, ces gens qui souffrent. Une simple recherche sur Internet suffit pour comprendre combien la question les perturbe : entre blogs évoquant les brimades quotidiennes, seuls exutoires possibles, et les associations qui tentent d’informer et d’apporter des solutions, les victimes du harcèlement moral sont effectivement des milliers. Et elles se taisent. J’ai été l’un des rares à comprendre qu’il fallait que je me batte. Question de courage ? Simplement la volonté acharnée que justice soit faite et de ne pas me laisser faire. 15 Voici donc mon histoire. Ce n’est d’ailleurs pas que mon histoire que je raconte mais aussi celle qui se déroule tous les jours, un peu partout en France dans les bureaux et dans toutes les couches de la société. Le harcèlement moral n’est pas une question de richesse ou d’éducation. Il se produit à tout moment, sur n’importe quel lieu de travail. Il est temps maintenant de dire stop. 16
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