Le meilleur d'entre nous, Diego Arrabal - Page 2 - Au cœur de l’Alsace, le doyen Praxmayer est retrouvé mort. Crime ou suicide ? Entre petits mensonges et connivences intéressées de piètres notables, le commissaire Ney aura fort à faire pour dénouer l’écheveau des rancœurs et des ambitions meurtrières Diego ARRABAL Le meilleur d’entre nous Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-208-1 Dépôt légal : Juillet 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays A Hélène pour sa patience à remettre les virgules là où elles manquaient. A Joëlle, François, Malou, Greg et Marc pour leur lecture attentive et leurs conseils amicaux. A Ténor pour m’avoir donné le prétexte de ses siestes nombreuses et câlines afin d’imaginer les situations et personnages. Chapitre 1 Le mort en chaussettes bleues Jules Birigoyen se souviendrait certainement longtemps que le cadavre fut trouvé le 26 octobre à 21 h 38 précises, car c’est à ce moment-là qu’il découvrit enfin pourquoi le serveur de la faculté de Lettres et Sciences humaines cessait de fonctionner de façon inopinée et surtout mystérieuse. Voilà six mois que, brusquement, sans signe avantcoureur le serveur déclarait forfait, englouti dans un néant terrifiant jusqu’à ce que, au matin, l’un des enseignants s’en aperçoive en s’installant à son bureau. Un coup de fil au service informatique de l’université et Birigoyen arrivait avec le secret espoir que cette fois-ci serait la bonne, celle où l’ordinateur aurait rendu l’âme, donnant alors une raison rationnelle à son incartade nocturne. Mais alors, c’était la perplexité en constatant qu’il suffisait d’appuyer sur le bouton de lancement pour que, bien sagement, le serveur se remette au labeur. Et le reste de la journée se déroulait alors dans la plus morne attente, faisant face à une dizaine d’écrans où défilaient des chiffres et des symboles cabalistiques, mille fois perçus au fil des années, et qui par conséquent faisaient de Jules Birigoyen un aveugle rêvassant devant eux. C’est ainsi que depuis six mois, régulièrement le serveur s’arrêtait, Jules Birigoyen vérifiait qu’il était toujours aussi rutilant et performant que lors de son installation, lui faisant subir mille tests incongrus inventés par lui ou reçus par courriel des quatre coins du monde. Parce que, à force, la nébuleuse des informaticiens de la planète avait été informée de cette « panne exceptionnelle » et considérait comme un défi d’y répondre et de redonner une vie normale à ce minuscule serveur d’une petite université de province française, qui sans lui, resterait inconnue. Et de même que le théorème de Fermat était resté insoluble pendant près de deux siècles, l’évanouissement étrange du serveur de la faculté des Lettres et Sciences humaines semblait promis à un avenir de résistance, qui empoisonnait d’avance les rêves de gloire du pauvre informaticien à bout d’idées. La solution du problème explosa aux yeux éblouis de Birigoyen quelques minutes après le coup de fil hystérique d’Irina, la femme de ménage russe. Les méthodes sophistiquées du télédiagnostic ayant échoué jusque-là, Birigoyen s’était décidé à utiliser la bonne vieille méthode de la surveillance directe. Puisque les signes laissés par son adversaire n’étaient pas visibles au matin, peut-être pourrait-il découvrir des preuves en le prenant en flagrant délit. Il s’était donc résolu à veiller toute la nuit, si nécessaire, pour assister en direct à la défaillance du serveur et pouvoir tout de suite, là à chaud, relever les empreintes, découvrir les traces ténues, constater les symptômes avant-coureurs de la crise pour pouvoir la définir, puis la terrasser. Maintenant que les amphithéâtres, les salles de cours et même les bureaux s’étaient vidés de leurs occupants, il sentait monter en lui une étrange excitation. Il était le seul être vivant sur le campus. Sentinelle de la race humaine, traquant avec ténacité l’ennemi électronique qui se moquait des Hommes et les humiliait impitoyablement. Le thermos rempli du café préparé par sa mère ce matin, trois pommes subtilisées au self lors de son passage le midi, deux gâteaux que Mlle Georgette, l’une des filles de cuisine, lui avait déposés sur son plateau ce soir, l’index posé sur ses lèvres, il était paré pour le siège qu’il envisageait. Oui, il se sentait comme une sentinelle aux avant-postes d’on ne sait quelle guerre incongrue. Tapi dans l’ombre qui avait gagné son bureau, auréolé des lueurs blafardes des écrans qui scintillaient, il scrutait, croyait-il, les sombres profondeurs de l’âme des ordinateurs qui ronronnaient paisiblement aux quatre coins des nombreux bâtiments bas qui composaient l’université de M. C’est la sonnerie de son téléphone qui le tira de l’engourdissement où il glissait progressivement. Il ne réalisa pas tout de suite si ce qui faisait battre la chamade à son cœur c’était le réveil brutal, ou la constatation que la courbe du serveur de la fac de lettres était plate. Oui, le serveur s’était à nouveau évanoui, et il n’avait rien vu venir, rien perçu. Mais au moins il était à pied d’œuvre et prêt à agir. Ce n’est qu’à la troisième sonnerie qu’il réalisa que ce n’était pas une alarme de moniteur – comme dans un hôpital – qui lui signalait la syncope du serveur mais le téléphone qui insistait. Irrité d’être dérangé à un moment aussi crucial il décrocha brutalement, et fut assailli par une voix nasillarde qui semblait plutôt crier que parler dans un sabir qui lui fut incompréhensible pendant quelques secondes. Soudain il réalisa que ce mélange où cohabitaient des sonorités slaves, germaniques et anglaises était proféré par Irina, la placide femme de ménage. L’appelant par son prénom, il tenta sans succès de la calmer. Mais elle répétait sans cesse : – Poliss ? Gospodin Komissar kom here schnel, please at the office of the rector, s’il plaît à vous. Vit ! ! Sans plus attendre, Birigoyen convaincu que la placide Irina était victime d’un attentat de la part de l’ordinateur, posa le combiné sur sa table et se précipita hors de son antre. La course folle vers les bâtiments de la faculté de lettres ne lui prit qu’une minute, malgré la pente abrupte et les branches basses des troènes qui lui barraient le passage. Il déboucha enfin dans le bureau. Irina, debout, était livide. L’écran de l’ordinateur noir reflétait son double pointant un index tétanisé vers lui. – Que s’est-il passé Irina ? Doucement la femme de ménage reprenait son calme, rassurée par la présence de cet homme d’âge mûr au corps replet. – Lorsque j’ai retiré prise électrique pour brancher aspirateur.... – Vous avez débranché l’ordinateur ? – Sais pas, je tire toujours cette prise, c’est la plus facile..... – Mais c’est ça ! Birigoyen partit d’un énorme éclat de rire, tandis qu’Irina le regardait d’un air de plus en plus choqué. – Hourrah, nous sommes le 26 octobre et il est.... 21 h 38, je viens de résoudre la panne la plus extra.... – Please Gospodin Birgodien, regardez mort..... Interloqué, Birigoyen se tut et suivit alors le doigt de la femme. Il désignait une chaussure. Une chaussure de belle facture, dont les lignes galbées appelaient la caresse d’un chiffon doux et non pelucheux. Le cuir était de couleur miel, doré, brillant. Les piqûres régulières rehaussaient la peau d’un dessin, qui bien que classique paraissait d’une audace calculée. C’était une chaussure d’un prix que l’informaticien n’osait évoquer. Et, prolongeant cette chaussure, venait une chaussette bleue frappée d’un ours pêchant à la ligne, qui n’était accessible au regard qu’en raison de la position de la jambe d’un pantalon dont le bas était retroussé. Cette chaussure et ce pantalon en légère laine peignée évoquaient quelque chose de familier, que Jules Birigoyen ne parvenait pas à saisir. Il faut reconnaître que son esprit peinait à revenir à la réalité qui s’offrait à lui, tant la découverte de la raison de la panne du serveur occupait son esprit. Et malgré la raideur choquée d’Irina, il ne parvenait pas à mettre de côté son exultation. C’était donc Irina qui innocemment provoquait chaque soir, à sa prise de service, la syncope du serveur de la faculté de lettres, mobilisant des dizaines d’informaticiens – amis ou parfaitement inconnus – de par le monde. Soudain le son d’un pas feutré, l’image des chaussures avançant dans un couloir se combinèrent pour faire éclater la bulle dans laquelle il évoluait depuis au moins trois minutes. L’évocation s’était cristallisée en une présence concrète. Ces chaussures, ce bas de pantalon, – et les chaussettes qu’il découvrait à l’instant – s’enchaînaient soudain, comme les pièces d’un puzzle, en un personnage familier. À nouveau son regard croisa celui d’Irina, hagard, pétrifié d’horreur, et à son tour il sentit une onde glaciale se propager sous sa peau. Pour tenter de la faire refluer, Birigoyen s’avança et jeta un regard circonspect par-dessus le bureau. Allongé derrière la table, il crut reconnaître le doyen, mais son visage était en partie absent, révélant des chairs sanguinolentes. Il ne portait pas de veste et sa chemise à larges rayures vertes ainsi que la coûteuse cravate Hermès en pure laine de lama étaient maculées d’auréoles sombres. Sa main droite tenait un revolver. Birigoyen inspira lentement et à fond, tant pour bloquer le café qu’il buvait encore dix minutes plus tôt et qui maintenant remontait à sa gorge, que pour tenter de provoquer le redémarrage de son cœur dont il ne percevait plus le moindre mouvement. Dans un effort désespéré pour ne pas s’évanouir, il se tourna vers le combiné et composa le 112. La sonnerie dura longtemps, et il se raccrocha à ce son lancinant que lui renvoyait le combiné pour fuir la pièce dans laquelle Irina et lui tenaient compagnie au cadavre du doyen de la faculté de lettres. Il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser qu’une voix s’adressait à lui, et qu’elle égrenait une liste de services en lui demandant de taper sur une touche pour le sélectionner. Il retira le combiné de son oreille et regarda, interloqué, la femme de ménage qui visiblement ne comprenait pas pourquoi il ne disait rien. – Please Gospodin Poliss. Govorit, parler. Pas attendre. Schnell !!! La voix continuait à citer les différentes options. Soudain il réalisa quelle plaie constituaient les serveurs vocaux. Il appuya enfin sur la touche zéro comme le lui avait proposé la voix pour être en communication avec la police. De nouveau une voix synthétique s’éleva : – Vous avez demandé la police, ne quittez pas. Tous nos agents d’accueil sont occupés, veuillez patienter ou renouveler votre appel ultérieurement. Merci de votre appel et de la confiance que vous accordez aux services du ministère de l’Intérieur. Excédé, Jules Birigoyen allait raccrocher quand une voix humaine prit la ligne. – Ministère de l’Intérieur, commissariat central. Bonjour. Gardien Philips à votre service. L’informaticien expliqua tant bien que mal la situation, s’embrouilla, insista sur la découverte de l’origine de la panne. Puis soudain hurla : – Au secours, j’suis avec un macchab et je vais gerber. Vite venez ! Ce fut certainement ce cri du cœur qui emporta la conviction du planton à l’autre bout de la ligne. Moins de cinq minutes plus tard, le petit parking devant le bâtiment de la faculté de lettres s’engorgeait de voitures blanches barrées du ruban tricolore et des lettres POLICE, du VSAB des pompiers aux gyrophares jetant imperturbablement des éclairs bleus, de la fourgonnette des pompes funèbres, des deux breaks gris de l’identité judiciaire et des véhicules banalisés des officiers en civil. Dans le bureau du doyen, quelques gardiens en bleu traînaient nonchalamment, tandis que les techniciens de la police scientifique reconnaissables à leurs combinaisons blanches s’affairaient d’un air compassé. Dans un coin, deux pompiers, gants de latex en main attendaient patiemment que leur médecin et le légiste leur disent quoi faire. Ils promenaient un regard désabusé sur les rayonnages déformés par la surcharge de livres, distants comme si la familiarité avec la mort les rendait étrangers aux autres humains. Le flash du photographe jetait parfois un éclair, tandis qu’un agent en uniforme filmait consciencieusement la scène macabre sous la direction d’un policier en civil au crâne dégarni. Accroupi à côté du cadavre, le médecin légiste confiait ses commentaires à un dictaphone, le médecin des pompiers
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