A âmes égales - Page 1 - test 3 Daniel ANGOT À âmes égales Edilivre – Éditions APARIS 4 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-921-3 Dépôt légal :Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 5 Du même auteur, dans la même collection : Le Roi d’Édom – Timna 6 Aux victimes, algériennes et françaises, de la guerre d’Algérie. Aux bénévoles accompagnants de fin de vie. 7 1 Sur la scène de la salle polyvalente, un immense drapeau noir tenait lieu de décor. Les couleurs nationales des trois énormes lettres, PLF, étaient incongrues et provocantes sur le tissu sombre. Au- dessous du sigle, en caractères gras et dorés, on lisait : Parti pour la Libération de la France. Il était 20h55, le président allait lancer la campagne électorale des municipales en s’adressant à un public hétérogène. On sentait à l’attitude, on comprenait aux propos échangés des nombreux militants venus soutenir le parti, qu’il le ferait avec virulence. Calmes pour l’heure, les opposants tenteraient probablement de le contrer avec non moins de hargne. Beaucoup étaient venus se faire une opinion ; ne sachant que penser de ce jeune parti d’extrême droite. C’étaient ces derniers que l’orateur voulait absolument convaincre. Quelques curieux s’étaient mêlés aussi à ce petit monde. Dans les coulisses, les dirigeants attendaient fébrilement le président fondateur : Jean-François Bringand. Le taux de voix atteint par le PLF aux dernières élections, insuffisant pour espérer rivaliser avec les grands partis, avait mis le doute dans les esprits. Bringand savait que son discours devait être déterminant à double titre : convaincre un électorat encore timide à son égard et stimuler son état-major pour qui cette campagne s’annonçait difficile. 8 Pourtant, JFB – c’est ainsi que l’entourage du président se plaisait à le nommer – n’avait pas eu à argumenter longtemps pour justifier le choix de la commune : « Aux élections précédentes, c’est ici que nous avons réalisé notre meilleur score. Nous allons donc tout mettre en œuvre pour y être présents au second tour. Si nous atteignons cet objectif, nous serons mieux considérés et gagnerons des adhérents à notre cause. Ce sera une première victoire. Nous adapterons alors notre stratégie pour tenter d’enlever la commune ! Je compte sur vous ! » Il utilisait toujours des termes militaires lorsqu’il voulait mobiliser son état-major : objectif, victoire, stratégie, enlever une commune comme on enlève une place forte… C’est en chef de guerre que se comportait Bringand pendant la campagne. Roland Couvreur, bras droit de JFB et chargé de l’organisation de son intervention, donna ses dernières recommandations : « Répartissez-vous dans la salle et tentez de désamorcer les provocations avec tact. Si vous n’y arrivez pas, n’insistez pas ! Faites confiance au charisme du président pour tempérer l’assistance. S’il n’y parvient pas, il faudra tout faire pour éviter la bagarre. On ne fera intervenir le service d’ordre que si nous ne pouvons pas faire autrement ! Il est vingt et une heures, JFB ne va pas tarder. » De la salle, émanait le brouhaha des conversations spontanées d’un public impatient. Roland Couvreur, écartant discrètement le rideau des coulisses, y chercha d’éventuels opposants, mais rien dans le comportement des personnes présentes, apparemment 9 des français de souche, ne semblait révéler une quelconque hostilité au PLF. Cette constatation le rassura : « les blacks et les beurs n’oseront pas venir », pensa-t-il. « Voilà le président ! » Jean-François Bringand, stature imposante, tour de taille et teint « bonne chair », cheveux clairsemés, costume beige clair, chemise blanche et cravate noire avec motif PLF, pénétra dans la pièce contiguë aux coulisses. Il lança jovialement : « Bonsoir tout le monde ! Tout va bien Roland ? – Bonsoir Jean-François. Tout va bien, la salle est comble, tu y vas quand tu veux. Le président gardait toujours une distance hiérarchique avec ses collaborateurs. Roland était un des rares autorisés à le tutoyer et à le nommer par son prénom. Il ne s’en privait pas, marquant ainsi son amitié envers JFB vis-à -vis des autres membres de l’état-major. Quelquefois, mais uniquement en privé, il l’appelait Jeff ; le diminutif utilisé par les parents proches. – Super ! Annonce-moi ! répondit Bringand. » Roland s’avança sur la scène, gravit les deux marches de la petite tribune, tapota le micro du doigt pour s’assurer de son bon fonctionnement et s’adressa à l’assistance : « Bonsoir mesdames et messieurs… merci d’être venus nombreux… Le silence se fit, Roland continua : – À la veille de vos élections municipales, monsieur Jean-François Bringand, notre président, a tenu à vous exposer lui-même les motivations de 10 notre parti. C’est dire l’importance qu’il attache à votre commune ! Il marqua un temps pour prendre la température, sentir les réactions de l’assistance. Les applaudissements des sympathisants couvrant le brouhaha, Roland haussa le ton pour continuer : – Je vois des enthousiastes parmi vous. Je les remercie… merci également à ceux qui, bien que ne nous connaissant peu ou pas, se sont donné la peine de venir. Le président va vous faire part de nos réflexions sur les problèmes que vous rencontrez dans votre commune, notamment celui de l’insécurité. Après quoi, il démontrera qu’il n’est pas difficile de les résoudre si l’on a la volonté politique de le faire. Il n’a pas pour habitude d’utiliser la langue de bois : il dénoncera les injustices dont nous, citoyens, sommes victimes et rappellera nos droits bafoués. Ses propos heurteront peut-être la sensibilité de certains d’entre vous, je prie ceux-là d’avoir la courtoisie de ne pas l’interrompre. Ils auront le loisir de lui poser toutes questions auxquelles il se fera un devoir de répondre dès la fin de son exposé. Après cette dernière déclaration, le brouhaha s’éleva à nouveau mais personne ne montra ouvertement son désaccord. Encouragé, Roland décida d’annoncer l’intervenant : – Mesdames et messieurs, voici le président du PLF, monsieur Jean-François Bringand ! » Les sympathisants encouragèrent bruyamment l’orateur. Quelques « vive le PLF ! » furent lancés, vite couverts par les applaudissements. JFB fit son entrée, souriant, sans comportement ostentatoire ni signe de triomphalisme, modeste dans 11 son attitude en accédant à la tribune. D’un geste, il calma l’assistance et entama son discours : « Mesdames et messieurs, permettez-moi de vous rappeler que le PLF est un parti démocratique. À ce titre, nous comprenons et acceptons que certains d’entre vous aient des opinions différentes des nôtres. Je prie ces personnes de respecter nos propos comme nous nous engageons à respecter les leurs… Sans attendre la suite, Roland quitta les coulisses, sortit dehors pour revenir dans la salle par la porte réservée au public. Ainsi, il se trouvait derrière l’assistance et pouvait observer ses réactions discrètement. Il la jugea attentive et silencieuse. Bien qu’il n’écoutât pas le président – il connaissait le discours presque par cœur –, un propos susceptible de provoquer des réactions retint cependant son attention : …savons bien que la plupart des actes délictuels ne sont pas le fait des Français de souche et que par ailleurs… Murmures et marmonnements se firent entendre après l’assertion du président, puis s’estompèrent rapidement. À cet instant, Roland remarqua dans les derniers rangs trois jeunes gens d’origine maghrébine. « Ils sont gonflés de venir ici », pensa-t-il. JFB forçait le ton : …dans votre cité HLM ce ne sont pas les Français qui violent la loi et… Roland regarda immédiatement les trois jeunes gens. L’indélicatesse du président de n’avoir pas précisé Français de souche, qu’elle ait été volontaire ou non, aurait dû les faire s’indigner. Il n’en fut rien, imperturbables malgré une légère agitation de la salle, 12 ils ne réagirent pas aux propos xénophobes de Bringand. Roland en fut à la fois surpris et perplexe. Ne percevant pas d’opposition virulente susceptible de contrer son propos, JFB tenta de susciter une réaction en sa faveur. Il renchérit sur les théories qui avaient contribué à sa notoriété, et plus fortement sur celle qui lui avait inspiré le nom provocateur de son parti : rendre les immigrés responsables de l’insécurité, pour parvenir à les chasser de France. …nous savons bien que si les immigrés transgressent la loi plus que les Français, c’est parce que n’ayant pas les mêmes valeurs morales que les nôtres ils ne veulent pas se soumettre à nos règles ! De plus… Cette fois l’assistance réagit. « C’est ignoble ! Vous ne pouvez affirmer cela ! lança une femme. » Les trois jeunes maghrébins ne répondirent pas aux propos racistes de l’orateur ; sans dire mot, ils se levèrent et se dirigèrent vers la sortie. Debout près de la porte, Roland les suivait du regard. En le frôlant pour franchir le seuil, l’un d’entre eux lui adressa un regard narquois. Roland blêmit, mais se domina. Il ne répondit pas à ce qu’il crut être une bravade, restant ainsi fidèle aux recommandations de JFB : pas de provocations. « Sale fils de raton1 ! », pensa-t-il. Frustré de la satisfaction de les voir se rebeller aux propos de JFB, il ravala difficilement sa colère. Il aurait aimé leur cracher sa haine à la face ! Et ce sourire de l’un d’entre eux, semblant dire : « Tu vois, 1 Raton : Maghrébin. Injure raciste.
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