Les rumeurs de la plage - Page 1 - Extrait : "Mais Aphrodite était déjà arrivée à ma hauteur. Elle ne fit pas de détour, elle ne s’arrêta pas non plus près de nous, ne dit rien du temps démesuré qui nous séparait de nos dernières paroles, ni de ce qui s’était déroulé..." Johanna WALCKER Les rumeurs de la plage Roman court Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-204-3 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Aphrodite est revenue sur la plage. Combien d’étés ont défilé sans elle ? Des étés calmes, apaisés, heureux, presque. Oui, heureux, étais-je tentée de penser, et ceci jusqu’à tout à l’heure, jusqu’au moment précis où je l’ai reconnue, partagée entre le choc de mon émotion et le sentiment très étrange qu’au fond je ne suis pas étonnée, pas émue ; que sa présence ici est tout à fait habituelle, tout à fait NORMALE, et je penserais même : indispensable, allons. Et comment avons-nous pu vivre tout ce temps sans elle ? Tout ce temps : cela fait-il vraiment si longtemps ? Des étés ? Des années ? Ou bien tout simplement un rêve, le temps de fermer les yeux sous la brûlure du soleil et de la reconnaître comme toujours au bout de mes cils. Comme toujours – et pourtant tout a changé. Elle était loin à l’extrémité de la plage, deux gros chiens derrière elle, des vêtements que je ne lui connaissais pas, mais pourtant dès le fin fond des rochers d’où elle a surgi je savais déjà que c’était elle, je l’avais reconnue. Ou plutôt était-ce bien moi qui l’avais reconnue, n’était-ce pas plutôt le paysage qui l’avait retrouvée, adoptée, et qui du même coup s’était remis en place, avait repris son visage 7 coutumier ? Car j’avais l’impression qu’enfin tout sonnait juste à nouveau, le ciel avec la mer, les ombres sur le sable, les éclats sur l’écume. Il me parut soudain qu’un pianiste avait repris la phrase inachevée depuis que la baguette magique avait arrêté le temps. C’est cela même que j’ai ressenti avec un bonheur et une culpabilité aigus : le son était revenu, nous étions à nouveau rentrés dans l’histoire, nous avions retrouvé la plage … Je ne l’ai plus quittée des yeux tout le temps qu’elle a mis pour traverser la plage, suivie de ses molosses ; et tout à coup je me suis demandé avec un peu d’appréhension, puis avec une immense angoisse, si elle allait me dire bonjour ou passer devant moi sans un mot, m’ignorant. Et l’horreur que serait son retour si elle avait décidé de ne plus nous connaître désormais. Un cortège d’images anticipées se bousculait à la vitesse d’un film fou dans mon esprit. Mais Aphrodite était déjà arrivée à ma hauteur. Elle ne fit pas de détour, elle ne s’arrêta pas non plus près de nous, ne dit rien du temps démesuré qui nous séparait de nos dernières paroles, ni de ce qui s’était déroulé, mais son sourire de tous les jours abolit d’un seul coup cet abîme, un sourire furtif, une ébauche qui sourira mieux demain, et elle passa le long de la mer puis se mit à courir tranquillement avec ses chiens jusqu’au ponton et resta plantée là, longtemps, indéfiniment me sembla-t-il. Le soir tombait. Un ongle de lune chinoisait dans le ciel. La solitude dessinait des langues éteintes dans l’or fané du sable. Aphrodite, immobile, prenait des airs de tableau primitif sur fond d’or patiné. Je la voyais de loin se styliser, se simplifier, la silhouette perdant 8 ses détails dans une netteté d’épure. Je reconnaissais une musique enfouie très loin au fond de moi et qui me procurait un soulagement infini : je compris que j’avais retrouvé l’image ancienne, l’image perdue, le vrai visage du destin. 9 Et pour elle, sur cette plage, combien de visions d’elle-même se formaient et venaient à sa rencontre comme des bulles marines explosant sous la caresse de leur sœur jumelle, tentant vague après vague une nouvelle métamorphose ? Combien de figures ainsi tâtonnantes et en devenir, fugitives et se retouchant, se précipitaient lentement, inexorablement vers celle qu’Aphrodite était devenue aujourd’hui, debout dans l’obscurité tombante, tout aussi irréelle diaphane et fragile, tout aussi prête à exploser pour que renaisse l’identique, à peine différente, déjà changée, instable et mouvante figure d’elle-même, qu’elle ne sera déjà plus au prochain été, au jour suivant ? Ainsi, d’elle-même, au miroir liquide de la mer ou du temps, quelles esquisses lui furent-elles renvoyées, gracieuses, informes, tendues vers l’avenir comme un jeune printemps ; puis lourdes, gonflées de vie, douloureuses, ébréchées et saignantes ; et enfin apaisées et flétries, corrodées de passé et de nostalgie ? 10 J’évoquerai pour vous, ma chère Léa, pour vous seule si semblable à moi à travers la distance de nos âges – distance qui faisait de nous une sorte de Janus femelle, un même personnage à deux moments de la vie – cette plage, ces étés à l’atmosphère énervante et proustienne. Moments si différents de moi, de ma vie, de ce que j’aime, et pour cela même, si remarquables. Cette plage à partir de laquelle s’affrontent en moi deux visions selon la façon dont je tourne en mes mains le prisme de la mémoire. Et je vois tantôt l’exaltation des soleils implacables de la Méditerranée, les émotions attendues tout au long de l’hiver envahissant mon être depuis la brûlure au creux des reins, jusqu’à l’âme refondue de silence retrouvé ; les reflets blancs qui fouaillaient les orbites, l’immersion purificatrice des bains. Je revis la violence des parfums du soir qui m’étourdissaient au point de tituber sur les chemins d’épines rousses – terres craquelées et champs de vignes –. La douceur des fins de journées vécues sur les chaises longues de la terrasse de Marcelline, à écouter vibrer la pourpre trembleuse des bougainvilliers. Je peux ressentir encore la puissance de l’émoi qui s’emparait alors de mon être prisonnier et je me jetais, de tout mon corps d’abord, et puis de toute mon âme, dans les 11 écrasements sonores des après-midi étirées sans plus aucune pulsation d’heure. Le temps arrêté, suspendu dans le balancement de la mer et les cris de la plage comme un concert païen, un hymne rendu au soleil. L’éclatement assourdissant des vacances, l’explosion des couleurs en forme de triangles sous le vent : voiles, planches à voiles, frêles dériveurs heureux, ballons, maillots de bain, clignotement de confettis humains. Et la plage qui jaillissait vers nous comme une gerbe et remontait jusqu’aux terrasses de fraîcheur et de silence sous les ombres denses des mûriers et des pins. C’était cette brutalité, cette irruption sauvage qui reforgeait l’âme citadine et taillait d’un diamant de feu les jours et les nuits immenses où pleuvaient les étoiles jusque sur nos jardins. Je revois aussi, loin dans le temps, les navigations calmes sous la lune. Notre coque glissait sur un sol inversé, pétillant de l’argent de ses astres. Le silence se ridait de vent, se froissait sous le chuchotement des voiles. Et les villages endormis, au retour, paraissaient enchantés, mystérieux, tout comme nos pas de conspirateurs insolites. Mais alors que renaît en moi cette inspiration de sel qui retrousse les narines, étire le corps et hisse l’âme, l’autre visage, l’autre vérité de ces étés de lumière s’impose à mon esprit, vérité intime et bavarde faite de riens et de banalités : plage-salon, dissection de soupirs, ballet social recomposé et qui avait ses rites et ses traditions, ses cérémonies profanes, ses altesses et sa chronologie inscrite dans l’immuable. 12 Vous et moi, ma chère Léa, nous avions ceci de commun que nous étions des passagères, des pèlerins, et que par là même nous vivions tout cela avec la distance d’étrangers complaisants, mêlés mais non vraiment incorporés à ce groupe mouvant d’amis et de connaissances, aux visages de cette plage. Et jusqu’à cette nuit de tempête qui plia ma vie en deux nous ne faisions que frôler le décor. 13 Une plage petite et qui se prolongeait sur notre gauche par des rochers moussus, vestiges d’une nature autrefois plus sauvage, et qui s’étendait sur notre droite vers une zone assez populaire et très fréquentée, à quelques centaines de mètres de là. Sur ce bout de côte restreint, éloigné de l’accès principal à la mer, s’était installée une sorte de caste, un ensemble de familles choisies et qui occupaient toujours les mêmes emplacements. Géographie abstraite mais savante et précise, pleine de pièges pour les néophytes car, de même qu’au sein de certaines tribus à l’organisation sociale très complexe, rien n’était laissé au hasard dans cette topographie. Les espaces entre les groupes révélaient le degré d’intimité, la dose d’amabilité ou de discrétion et la mesure de l’éloignement qui se devaient d’être respectés. Il y avait là plusieurs espèces remarquables : les sédentaires, qui constituaient des microcosmes inamovibles, détenteurs des événements nouveaux, familiaux surtout, mais aussi des scoops de la plage, des potins du petit bourg glanés tôt le matin avec la banette et le journal, avant l’heure éprouvante des queues interminables, des places de parking introuvables et des voitures surchauffées. Cette espèce14
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