Les murs gris de Fontenay-aux-roses - Page 1 - test Bruno Rodriguez-Haney Les murs gris de Fontenay-aux-roses Edilivre – Editions APARIS Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d'exploitation du droit de Copie (CFC) 20 rue des Grands-Augustins - 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 /Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN 13 : 978-2-917135-47-1 Dépôt légal : Juin 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. A Diolanda Augusta Alves, morte sous les coups du sort, A Edward, mon père, A Kévin, mon fils, A Jean-Louis, Jacky, Jeanne, Marcel, Georges, Gilles, Bernard, Germaine, Jean-Luc, Bruno, Christophe, Erma, Philippe, Dorothy, Celeste, Alzira, Edouard, Ruddy, Jean-michel et tous ces autres que j’ai aimé avant qu’ils ne partent. A Odette, Barbara, Rose-Marie, Eddie, Nathalie, Véronique, Béatrice, Dominique, Rony et leurs enfants et petits enfants. A Paulette, ses enfants, ses petits enfants et arrières petits enfants. A mes amis, Zouzou, Dugesclin, Pepette, Camembert, Gueule de brochet, James, Jean-Marc, Clark, Christian et Jacques, son frère. A Mathias, Isabelle, Chantal, Claudie, Muriel, Pierre, Rouleau. A Bruno, Serge, Virginie, Agnès, Claude-Laure, Marguerite, mais surtout à Alzira, mon amie. PROLOGUE J’ai eu deux grandes déceptions dans la vie, deux grandes désillusions ; la première, vers cinq ou six ans alors que je découvrais tout à fait fortuitement l’inexistence du Père-Noël; la seconde m’éprouva plus récemment, lorsqu’en descendant aux enfers et en y rencontrant le diable, je me suis rendu compte que Dieu n’était sans doute pas celui que j’imaginais jusqu’alors. On avait gravé son image dans le plus profond de mon esprit ; mais était-ce bien la sienne ? Le Christ, crucifié en moi, se débattait pour s’extraire des méandres de mon cerveau reptilien atrophié, de mon âme déchirée, anéantie par des années de torpeur. J’allais vers plus tard, transportant ce cerveau lavé, délavé, détrempé qui me renvoyait les visions que quelques humanoïdes bien pensants y avaient laissé traîner. Ces images truquées, entachées de mensonges, de corps désarticulés vomis par un Dante enivré d’absinthe, m’empêchaient de faire le moindre faux 9 pas… Non, je refuse de brûler dans les flammes infernales de leur phantasme chrétien ! Entre ces deux moments, le temps a passé, apportant dans son sillage l’écho de questions auxquelles je ne trouvais pas de réponse. Je m’embrouillais l’esprit en m’interrogeant sur le sens de la vie, les neurones en effervescence: « l’homme n’était-il pas lui-même l’artisan de sa décrépitude ? » J’ai cinq ans et demain, ma mère m’abandonnera quelque part comme on abandonne un chien sur le bas-côté de la route. J’ai cinq ans et j’ignore tout de la vie, parce qu’à cinq ans, on ignore encore ce que peut-être l’on sait déjà dans le fond de son âme. Je suis là, au milieu des grands, le ventre gonflé comme celui d’un petit biafrais. Ma peau, couverte de bubons poisseux, de boutons infectés, me donne l’aspect d’un être passé au-delà de l’indigence, frappé de pestilence, perdu dans le très profond noir et caverneux des limbes d’une incommensurable, ignominieuse et insondable désolation… Ce ventre, ce gros ventre… comme celui d’une femme enceinte, diront les autres enfants ! D’ailleurs, ne suis-je pas en train de reproduire l’état dans lequel se trouvait ma mère quand elle attendait ma venue ? Ce mal que je porte en mon sein n’est-il pas le mal de vivre ? J’ai cinq ans et je vais accoucher de toute cette merde, toutes ces galères passées et à venir qui s’écouleront dans le fond de mon pantalon. Je vais en tartiner ma couche pour que les grands la sentent, 10 la ressentent… toute cette merde. J’en prendrai des baffes parce que j’ai perdu les eaux dans le creux de mon lit, des giroflées à cinq branches comme elles disent, des coups de bâton… Reste dans ta pisse, ça t’apprendra à être propre ! Reste dans ta merde, petit merdeux ! Maintenant, j’ai froid, pourtant, ça me tenait chaud dans la nuit… oui, maintenant j’ai froid, je frissonne. Je n’ai pas le droit d’appeler, j’ai peur d’appeler, de me prendre une raclée… Mon frère est à côté de moi, dans le même lit… Il y a aussi un autre enfant qui lui, n’est pas mon frère… Ce n’est pas grave, si elle n’arrive pas à voir qui a fait pipi au lit, nous prendrons une raclée collective pour une énurésie solitaire. Je suis le seul fautif mais j’ai peur, peur comme un enfant peut avoir peur. J’ai si peur que j’en rajouterais bien une deuxième couche… oui, mon bas ventre se vide, mes reins expulsent ma trouille, je réchauffe le froid d’une onde impure. Demain matin, quand elle viendra, il faudrait que j’avoue la vérité oui, peut-être qu’alors je dirai que c’est moi et, avant d’aller à l ‘école, elle me lavera, s’occupera de ma personne, j’aurai mon quart d’heure de tendresse, une tendresse volée… Oui, c’est ça, je vais faire pipi au lit pour qu’après la raclée, elle me lave, s’occupe de moi, c’est un moment particulier… j’ai une nouvelle maman qui me donne son temps si précieux et bientôt, j’oublierai l’autre, enfin peut-être ! 11 Je n’ai pas encore cinq ans, j’en ai sans doute trois ou quatre. Le compte à rebours a déjà commencé, d’ailleurs, il a commencé le jour où je suis né, c’est fou comme la vie peut être hargneuse… Quel âge ai-je donc, il ne m’en souvient pas ! — Quelqu’un veut de la moutarde ? — Je réponds oui à maman. J’ignore qu’elle plaisante et qu’elle change ma petite sœur dans une autre pièce, très pipi-caca ma maman… Ce sont les quelques paroles qu’il me reste de ces années-là. Je les garde précieusement en moi, comme un souvenir rangé aux côtés de bribes d’images des années d’avant, avant ma rencontre avec le diable. Je suis membre d’une fratrie, occupé à taquiner mon frère et mes sœurs dans le petit appartement que nous occupions alors. Un appartement sombre, étroit comme une cachette ou personne ne nous trouvera, un endroit où les gendarmes ne viendront pas nous chercher, un espace bien à nous que le juge ne connaît pas. Ma grande sœur veille souvent sur nous, elle nous promène dans les rues de la ville, de notre ville, de cet endroit de France où nous sommes les rois de notre solitude, étrangers dans notre propre pays… si différents des autres, tellement pas clairs qu’on nous regarde comme une bande de petits nègres à peine sortis de la brousse, d’une savane inconnue . 12 L’autre jour, il me semble bien qu’un monsieur que nous ne connaissons pas a essayé de la violer, elle n’a que huit ans. Maman dit à baguettes de tambour (c’est comme ça qu’elle nomme ma sœur), qu’il ne faut pas parler aux inconnus et lui, le type, continue à se promener au bas de chez nous. Dans quelques années, je l’ignore encore, mais ce sera à mon tour d’être tripoté par, non pas un inconnu, mais un éducateur de ma connaissance, j’aurais dix ans et ce souvenir continuera à me harceler jusqu’à toujours, laissant en moi des séquelles silencieuses. Si je l’avais dit, mon père d’alors, il l’aurait tué c’est certain, où alors, peut-être que Jean (mon père d’alors) n’aurait pas accordé d’attention à mon histoire. J’ai attendu plus de trente ans avant d’en parler librement, ou presque... Voilà ce qu’était ma vie d’alors, cette vie d’enfance qui n’en était pas vraiment une. Juste une obligation de faire ce que l’on me disait de faire, d’accepter ce que l’on me disait d’accepter. Nous étions une fratrie désarticulée, mutilée de nos droits à être des gosses, tout simplement des gosses. J’ai détesté ma mère avant de comprendre qu’elle n’était pas plus que nous n’étions, mon frère, mes sœurs et moi. Souvent, elle devait nous laisser seuls, sous la protection de notre aînée. Un jour, la plus petite de mes sœurs s’est retrouvée enfermée dans une valise par la plus grande. Elle a du y passer un long moment, parce que plus tard, elle continuera à être enfermée dans 13 cette valise. Durant toute sa vie elle aura peur, la nuit, en s’endormant, peur que jamais le couvercle ne s’ouvre. Durant des années et des années, elle sera enterrée vivante, dans ce cercueil de carton, sans savoir pourquoi elle a si peur quand vient le moment de dormir. Je me suis souvenu, alors je lui ai raconté l’histoire de la valise… maintenant elle comprend sa peur sans pour autant pouvoir y faire face. Ma grande sœur voulait juste la protéger des policiers, au cas où ils seraient venus nous chercher. Parfois, nous regardons par la fenêtre de la salle à manger, quand maman est absente… elle est souvent absente d’ailleurs… Que fait-elle ? où estelle ? Un jour, elle est partie le ventre rond et revenue le ventre plat… C’est drôle les souvenirs d’enfance, c’est haché, destructuré et ça laisse trop de place à l’imagination… Le bébé, il me semble qu’il n’est pas rentré à la maison… Sans doute que les gendarmes sont venus le chercher. Quand je serai adulte, je reverrai des scènes comme si j’avais quatre ans. Ces scènes resteront coincées dans l’espace-temps, enfermées dans mon esprit, probablement telles qu’elles se sont déroulées naguère mais également comme j’aurais aimé qu’elles se soient déroulées… en mieux. J’entendrais la voix de mon grand frère, celle de mes sœurs, des voix d’enfants à qui l’on demande pourtant de se taire à cause du voisinage ; il ne faut pas que le bruit attire l’attention. Je revisiterai le logement de mes jeunes années en voyant le monde 14 comme si j’avais encore cette taille, pas plus haut que trois pommes avec le ventre rond d’un gros bonhomme, un ventre plein de mal, de souffrance, stigmate de la malnutrition… L’autre jour, un monsieur est venu à la maison, il est noir, il me semble que c’est mon père, ou celui de l’une de mes sœurs… Il ne parle pas français, moi non plus d’ailleurs… Je ne parle pas, je baragouine une sorte de bouillie verbale faite de consonances diverses, anglais, français, que sais-je ! Le type est à table, il mange alors que ma grande sœur le regarde faire. Ma mère la dispute… elle est inconsciente. Baguettes de tambour aimerait juste manger un morceau de ce steak… Le Monsieur, s’arrête de manger, il n’arrive pas à s’alimenter sous le regard de cette enfant qui ne mange pas à sa faim, alors il donne un peu d’argent à ma mère pour qu’elle nous achète à manger. Ma mère est en colère, il faut la comprendre parce que cet homme est sans doute sa dernière chance de garder ses enfants avec elle ; il faut qu’elle le gâte et peut-être qu’il la gâtera à son tour ! Je suis tout petit, j’ignore tout mais sans doute est-ce que je sais, sans le savoir, que j’ai mangé mon pain blanc. Les adultes ont décidé pour moi, pour toujours, jusqu’à mon dernier souffle, peutêtre ! Le Monsieur qui venait manger à la maison ne vient plus. Plus tard, je saurai pourquoi… plus tard, bien plus tard ; j’attendrai d’avoir vingt ans. 15
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