Renaissance - Page 1 - 3 Atika KIYIM Renaissance Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2010 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 41 62 14 42 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-3097-7 Dépôt légal : Avril 2010 © Atika Kiyim L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 7 A mes enfants et petits-enfants 9 Préambule Je me prénomme Atika. Je suis née au Maroc. Au regard de l’état civil, je n’existe pas. Je ne sais pas exactement quand je suis née. Je n’ai jamais été déclarée officiellement. Après de nombreuses recherches et d’innombrables questions auprès de ma famille, en France puis au Maroc, je ne connais toujours pas la date de ma naissance. Comment une telle situation est-elle possible ? Ma sœur Khadija est décédée au moment de ma naissance. Elle avait à peine 3 ans. J’ignore encore aujourd’hui la cause de son décès. Au Maroc, comme le veut la tradition islamique, le deuil dure 40 jours. Tellement bouleversés par la dramatique disparition de ma sœur, mes parents ont oublié de déclarer ma naissance puis le décès de ma sœur. 10 J’ai l’impression qu’ils ont oublié que je venais de naitre, que j’étais là. Pourtant « moi » je vivais… J’avais besoin de leur amour et de leur présence. Ils étaient trop désespérés par le décès de ma sœur et n’ont certainement pas su gérer leur douleur. Heureusement (!), ils ont pensé à me donner un prénom : Atika. Aujourd’hui encore, c’est le seul élément tangible de mon identité, de mon existence parmi vous. Au sortir de cette douloureuse période de deuil, mes parents ont souhaité effectuer des démarches administratives afin de rétablir la « situation ». Malheureusement, il était trop tard pour faire une déclaration de naissance auprès de l’état civil. Il aurait fallu réunir douze témoins et passer devant un tribunal afin de faire valoir que je m’appelais bien Atika KARECH, fille d’Omar et de Fatima KARECH. A cette époque, la vie au Maroc est difficile. Mes parents n’ont pas la possibilité d’effectuer ces démarches. Ils n’ont ni le temps ni les moyens de s’embarrasser avec des détails administratifs. Cela ne fait pas partie de la culture marocaine. Ma famille a choisi d’effacer le déroulement des évènements, en « oubliant » qu’il y a eu un décès et une naissance. Mes parents ont décidé que le vide 11 affectif causé par le décès de Khadija serait comblé par la présence d’Atika. Plus d’un mois après ma naissance, je deviens Khadija. On m’attribue sa date de naissance -le 22 janvier 1957- soit 3 ans de plus que mon âge civil. Sur le livret de famille, je n’existerais jamais. Ma vie sera rythmée par ce lourd secret : émotions, souffrances et surtout une très grande culpabilité. Celle de remplacer une sœur décédée. De combler un vide pour mes parents. Je n’obtiendrais jamais ma propre identité. Je vivrais en perpétuel décalage avec mon âge réel. Cette situation particulière, et pourtant si commune à cette époque, forgera mon caractère, mais renforcera également mes différences. 13 Maroc, mes 1ères années En 1956, le Maroc obtenait son indépendance. Les marocains étaient emplis d’espoir. Leurs attentes sont très nombreuses et l’effervescence est palpable. Meknès est le quartier le plus connu de la capitale ismaélienne. La ville est ceinturée par de majestueuses murailles, qui s’étendent au loin et protègent de leurs bras sécurisants la ville et son tumulte quotidien. Tandis que les enfants de la Kasbah jouent dans les rues, les mères s’affèrent aux taches quotidiennes. Les odeurs des tajines qui mijotent sur les braseros embaument la ville. Les arômes se mêlent aux cris et aux rires qui s’entremêlent. La cité est très animée. 14 J’ai la chance de naitre dans ce quartier très coloré de Meknès. Je vivais dans une petite maison mitoyenne, située dans une ruelle nommée « Kasbah Hadrach ». J’y ai fait mes premiers pas. Etrangement, au cours de ma jeunesse, je ne suis jamais sortie de cette rue. Je passais mes journées à jouer avec d’autres enfants de l’âge de Khadija, c'est- à-dire entre 6 et 8 ans. J’étais déjà la plus petite. Cela ne semblait étonner personne… Je me souviens encore de cette rue qui m’a vue grandir. Les maisons traditionnelles de la kasbah sont tournées vers l’intérieur. Elles sont construites avec de la terre battue rouge, les murs sont badigeonnés de chaux blanche. Les toits se composent d’immenses terrasses, terrain idéal de jeux pour les enfants. Le patio, ouvert sur le ciel bleu, est l’espace le plus important de la maison. C’est le carrefour où toute la famille se retrouve. Les géraniums sont en fleurs, la vigne vierge court sur les murs. Nous vivions avec le frère ainé de mon père, Abdellah, sa femme Yamina et leur fille Myriam. Yamina ne pouvait plus avoir d’enfant et nous considérait comme ses propres enfants. Elle était comme une belle-mère pour ma mère. Elle dirigeait la maison et quasiment notre éducation. 15 Dans cette rue, j’adorais la terre qui recouvrait les murs. J’étais très attirée par cette couleur rouge. J’aimais la manger, imaginant sans doute que c’était un met succulent. Dès que l’on me voyait gratter le mur, l’un de mes frères était appelé pour me faire rentrer à la maison et me punir. Dès que je le pouvais, je recommençais… En 1965, Khadija aurait eu 8 ans. Au Maroc, c’était l’âge où les enfants commençaient l’école. Je n’avais que 5 ans et je devais donc déjà entrer à l’école coranique, que l’on appelait « Jamaa ». Pour la toute petite fille que j’étais alors, un souvenir me hante. Celui de mes parents me répétant avec insistance que je m’appelais Khadija : « tu as bien compris ? si on demande ton nom, tu es Khadija ». Il y avait là une peur de mes parents que le reste du monde ne découvre ma véritable identité. J’ai tellement été imprégnée et marquée par cette insistance à nier mon identité que j’en devenais moi- même invisible. J’avais le sentiment d’exister par procuration, et non pas pour moi ou ce que je pouvais représenter pour ma famille. La présence de cette sœur était toujours palpable. Elle prenait ma place, et j’usurpais la sienne. Dans cette école, j’étais évidemment, et toujours, la plus petite. Professeurs et élèves, pensant que 16 j’avais 8 ans, me traitaient comme les autres enfants. J’ai du grandir très vite, trop vite... pour tenter de suivre mes camarades qui avaient trois ans de plus que moi. Heureusement, j’apprenais rapidement. A 5 ans, je faisais déjà toutes les bêtises des autres enfants. En vérité, j’étais une véritable peste ! Je ne sais pas ce qui me rendait ainsi. Bien souvent, je faisais le contraire de ce que l’on me disait. Peut être pour que l’on sache que j’existais. Pour que l’on s’aperçoive que j’étais vivante. Je me souviens d’un jour où le professeur m’avait demandé de lui citer un verset du Coran. Je ne l’avais pas étudié. Il a pris une règle et s’est mis à taper sur mes doigts. Plus il tapait, plus je le défiais. Exaspéré, il avait fini par m’enfermer dans un petit placard de la classe, qui servait à ranger les cahiers. Recroquevillée dans ce placard, j’entendais les élèves réciter le Coran. Après 30 minutes, peut être plus, il a fini par me libérer de ce cagibi. En classe, je ne pensais qu’à m’amuser. J’étais particulièrement indisciplinée. Je n’avais pas envie d’écouter le coran ou l’alphabet. Je parlais à tout le monde, je n’arrivais pas à rester en place. Je lançais des boules de terre ou des cailloux sur les autres camarades. Etait-ce là pour moi une façon de me faire remarquer, de montrer que j’existais ?
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