Il était, il était une fois mon Algérie à moi - Page 1 - test Jean SARRAT Il était, il était une fois mon Algérie à moi. Biographie Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2007 2 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-044-5 ISBN 13 : 978-2-35335-044-5 Dépôt légal : Janvier 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 3 Bandol le 23 juillet Cher Monsieur, Je n’ai pas le plaisir de vous connaître, mais notre ami commun Jean-Jacques me parle très souvent de vous en termes élogieux et j’avoue, qu’après avoir lu avec beaucoup d’intérêt les lignes de votre réponse à un passéiste de droite pro-américain et anti-arabe dans les colonnes du journal « Le Franc Glaive » de mai juin, je ne peux pas résister au besoin d’exprimer ma totale adhésion aux idées que vous exposez. Tout comme vous et comme beaucoup, je fais référence à des origines qui remontent à quelques générations qui se sont usées dans un pays, qui aujourd’hui n’existe plus que dans notre mémoire, à l’image de celui extraordinaire immortalisé par Saint-Exupéry. Alors avant de répondre et abonder dans votre argumentaire j’ai préféré laisser passer quelques jours, laissant au temps la possibilité de réflexion, car comme vous le savez, notre façon de réagir au premier degré a trop souvent servi notre perte, … Si nous avions su maîtriser notre générosité spontanée, naturelle, nous n’en serions peut-être et sûrement pas là. Alors aujourd’hui, je voudrais en quelques lignes vous raconter une petite histoire qui illustre parfaitement ce que nous fûmes… ce que nous sommes. 4 Ces lignes je les ai déjà adressées à un auteur de sensibilité de Gauche, pris de passion pour une Algérie qu’il ne connaît pas mais qui a été l’objet et la vedette de plusieurs de ses romans et d’un débat. Je dois également ajouter quelques références authentiques très simples : Je suis né le 03 mars 1940 à Alger, j’habitais « Pointe Pescade », village proche d’Alger. Le 13 mai 1958, à 18 Ans j’ai eu le privilège, et par pur hasard, d’être le dernier civil sur le balcon du forum d’Alger, tirant un tableau noir sur lequel le général Salan inscrivait à la craie quelques mots devenus célèbres et les premiers d’une longue et douloureuse histoire. Le 24 janvier 1960, agent de liaison aux barricades d’Alger dans les groupes Lagaillarde. Le 3 mai 1960 incorporé, Le 21 avril 1961, sous officier à la caserne Bugeaud : Le putsch. Cassé de mon grade… arrêt de rigueur… un mois de prison entouré de toutes sortes de délinquants et patriotes… 2° classe… muté dans une compagnie disciplinaire du 4° régiment de tirailleurs où je remplissais les fonctions de chef de section. Egalement interprète occasionnel au sein de ma compagnie comptant plus de quatre-vingt tirailleurs musulmans, les uns anciens d’Indochine, les autres fraîchement ralliés au drapeau bleu blanc rouge. Puis, le 19 mars 1962, lorsqu’il nous fallut ensuite désarmer les groupes d’auto défense généreusement recrutés, formés et dotés de quelques malheureux fusils de chasse à la veille d’une réforme méritée, pour les restitués avec tout le cérémonial et la mise en scène appropriée : 5 Salut aux couleurs, musique : La Marseillaise, les Africains Promesse de servir la mère patrie avec honneur, fidélité… Ainsi, hélas aussi, pour nos propres tirailleurs, subissant ce lâche et même reniement d’une patrie qu’ils croyaient tous la leur. Ces moments je les vivais, je les revis encore aujourd’hui, avec une émotion mal contenue, je pressentais la traîtrise fatale. Alors, oualà !!…Comme nous savions si bien le dire…là –bas ! « Chère Madame difficile après un débat aussi intéressant, traitant d’un sujet qui me touche énormément, de maîtriser des neurones impatients d’exprimer des sentiments qui se bousculent dans la tête, chacun réclamant sa priorité sur l’autre dans une sarabande de confusion. C’est pourquoi sans attendre le délai de refroidissement que l’on dit nécessaire à un bon ordonnancement de ses idées je prends l’initiative de vous adresser ces quelques mots. Avant toute chose, je vous précise également avoir créé une association qui a pour seule et unique vocation, le rapprochement de ces différences que l’on nomme « peuples », autour d’un projet culturel prolongé pourquoi pas, par un échange scientifique, sportif, économique. C’est ainsi qu’avec un ami, tunisien de souche et haut fonctionnaire des Nations Unies, nous avions proposé au maire de ma Ville un jumelage avec Mahdia en Tunisie. Chacune de ces deux villes devenant la plate forme incontournable et la marraine, de toutes villes candidates à un tel rapprochement culturel et chacun de ces rapprochements, axé sur une discipline : cinéma, littérature, danse, théâtre, etc.. 6 Aujourd’hui, le maire de mon village semble marquer le pas, pratiquant la valse hésitation. Mais, ne baissant pas les bras, je projette de proposer cette action à une autre ville française puisque du côté de Mahdia la cause est entendue. J’ajoute, pour clore sur le sujet, être encore pour quelques mois le vice-président d’une association qui a reçu le label ONG des Nations Unies. L’Algérie, l’Algérie sans cesse remonte à la surface de sentiments accumulés que le temps enregistre par une succession de moments s’additionnant les uns aux autres, compactés, compartimentés, à l’image de cartons ficelés contenant chacun la somme de souvenirs accumulés chronologiquement dans la vie. Périodiquement, ce mal indéfinissable appelé « nostalgie », saisissant les boites à souvenir, reclasse et replace en tête suivant l’ordre émotionnel déclencheur. Algérie, carton de 22 années passées dans un pays imaginaire qui me fit écrire le 18 octobre 2002 au chargé de mission pour l’année de l’Algérie, ces quelques lignes de sincérité restées sans réponse à ce jour, bouteille lancée au hasard des vagues d’une mer qui ne peut pas être la mienne puisque mon cri d’Amour ne reçut jamais l’écho qu’il espérait. …Mes Années de l’Algérie, cela pourrait commencer par : Il était, « Il était une fois, mon Algérie… » …Une modeste famille de huit enfants vivant dans un village qui aujourd’hui n’existe que dans la mémoire. Dans un pays magnifique de légende baignant dans une douceur faite de lumière, d’odeur, de couleur. Cette famille ne se posait jamais la question de ses origines, elle vivait : là. Chacun admettant au fond de lui-même le 7 hasard de sa présence, de son existence. Elle allait même jusqu’à imaginer une origine remontant à la nuit des temps puisque le temps s’était brutalement arrêté et qu’elle avait toujours existé, comme ça, huit enfants et puis le père et la mère, avec quelquefois un oncle, une tante, ah ! Aussi la grand-mère. Chez nous en Algérie les grands-mères ont toujours eu le même âge et je n’ai jamais su pourquoi. Pour cette famille le périmètre de sa vie et de ses découvertes se limitait aux frontières de son village : Pointe Pescade. Pointe Pescade, pas un recoin, pas un mur, pas une pierre, pas un arbre, pas une âme n’échappaient à l’inventaire visuel permanent et quotidien de cette famille. Elle allait même jusqu’à imaginer que la Terre n’existait pas, parce que son village c’était la Terre et qu’au-delà de ce village les autres villes et villages faisaient partie d’un autre monde qui n’existait pas, peuplé d’habitants différents avec d’autres perceptions émotionnelles, ne pouvant pas sentir les mêmes choses, incapables de les comprendre ne pouvant pas entretenir les mêmes relations avec la famille Saddock, la famille Khélifi, la famille Karroubi et d’autres et encore d’autres. La famille Saddock, huit enfants, comme nous ! A chaque fois que madame Michel (c’est ainsi que l’on appelait ma mère) accouchait, madame Saddock accouchait également d’un enfant. La sage femme du village connaissait son itinéraire sans problème et pouvait à l’avance préparer et conjuguer ses déplacements. Chacun d’entre nous avait, chez les Saddock, son jumeau de voisinage car entre notre appartement et leur habitation deux toits de maisons 8 nous séparaient, facilement franchis… (notre appartement : quel grand mot attribué à un volume aujourd’hui inquantifiable : longueur, largeur des pièces, des pièces ? Combien de pièces pour loger huit enfants ? Monsieur Saddock : quel personnage ! Grand, beau, oui beau, cheveux et moustache d’un blanc laiteux, au fait ? Il a toujours eu la moustache, les sourcils, les cheveux blancs ? Peut-être les a-t-il encore ! Coiffé en permanence d’une chéchia, dans son pantalon blanc serré a mi-mollet et d’un boléro blanc à boutons, quelle classe !! Toujours silencieux, jamais un mot, je n’ai jamais entendu le son de sa voix, je n’en ai jamais eu besoin, ses silences et son regard de bonté me disaient tant de nobles choses. Madame Saddock, figure emblématique, était parait-il responsable religieuse, dirigeant toutes les célébrations de fêtes musulmanes qui se déroulaient dans leur domicile au milieu de nombreux et nombreuses invités musulmans. C’est ainsi que j’ai assisté comme ça au sacrifice du mouton, et que sais-je encore, invité par Mohammed mon jumeau de voisinage, accompagné de mon frère Yvan lui-même invité par Foudil son jumeau de voisinage et puis, et puis …présences qui n’ont jamais soulevé ni provoqué la moindre interrogation des participants. J’ai encore le souvenir de danses rituelles se terminant par une frénésie incontrôlée où la danseuse termine sur le sol, exténuée, prise de soubresauts nerveux comme des tics parcourant et secouant tout son corps en sueur. Et puis encore plein d’autres souvenirs, Monsieur Michel mon père, qui lui s’appelait ainsi là-bas alors qu’ici Monsieur Michel n’était pas connu parce qu’ici il 9 faut s’appeler : SARRAT. Monsieur Michel qui parlait couramment l’Arabe appris dans la casbah, là où il est né, là où son père a vécu longtemps observant écrivant quelquefois des moments dans le pataouéte de là bas, langage des Pieds-noirs pour qui le féminin de noir ne pouvait qu’être que noirde….. Et un jour de 1954, j’avais quatorze ans, le pays s’est soudainement transformé, il existait autre chose à la sortie de Pointe Pescade, à l’entrée du village, ailleurs… nous n’étions plus seuls, le pays ne nous appartenait plus à nous les Michel, Saddock, etc.. Subitement la découverte de l’existence de beaucoup d’autres, nous étions Dix millions à l’habiter ce pays, et, dans ces dix millions il y avait neuf millions de français musulmans, c’est quoi ça les français musulmans ? Et un million d’européens ! Un million d’européens dont quelques français… de souche… de souche ? J’étais français de souche ! Quelle découverte ! Ah! Il y avait aussi des espagnols et puis des italiens, des grecs, des maltais, des parisiens (des communards !), des alsaciens, des russes blancs, des languedociens et puis des juifs. Mais au fait d’où étaient-ils tous ceux-là qui un jour par les hasards de l’histoire ont posé après des jours d’errance leur sac familial pour enfin créer une halte méritée. Gomez était espagnol, ah Espagnol ! Azoulay était juif ! Ah! Bon, je l’apprends… Cohen aussi, et moi je suis quoi alors ? « Tu sais Jean ! Le père de mon père et même le grand-père du père…. était ariégeois ! » C’est où, c’est quoi l’Ariège et toi maman alors d’où viens-tu ? 10 « Mon père est né à Cherragas, tu sais dans la plaine, au sud d’Alger en 1800, 1800 et quelque chose, ma mère est née à Mahon… » Mahon c’est quoi ça encore, c’est où, Mahon ? Pourquoi ne sont-ils pas nés à la Pointe Pescade, Quel sale coup d’être nés ? Où au fait ? Et voila comment on découvre, un jour, sans être préparé que l’histoire commence toujours ailleurs et jamais là où elle se vit… La famille Saddock, Mohammed, madame Michel, Monsieur Michel, son père, aussi le grand-père et tant d’autres rangés confortablement dans ma mémoire adressent à cette année 2003 spontanément et piednoirdement un clin d’œil humide…… ….Voila très simplement dit tout ce qui pouvait être dit aussi le 13 mai 2003, 45 ans après avoir gravi les marches du bâtiment du gouvernement général à Alger et avoir occupé, le dernier en tant que civil le balcon de ce même bâtiment. Bonne lecture et peut- être à un de ces jours…. à la Pointe Pescade pourquoi pas ! ... » Ces lignes pleines de sincérité, pour celui qui se laisse entraîner par l’élan d’une profonde réflexion, illustrent la complexité de notre problème. Avoir passionnément vécu toutes ces années traversées de moments forts, durs, dans une atmosphère faite de couleurs, de senteurs, d’amour auprès de gens qui resteront à jamais gravés dans la mémoire, dans un pays difficile, autorise et explique tous les actes commis par ceux qui là-bas ont tout fait pour rester sur leur sol. Trop d’écarts nous séparaient de la métropole. Ma mère réalisa en août 1962, à Toulouse, que le montant des Allocations Familiales mensuelles perçues pour mes 5 11
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