Les copains des livres - Page 3 - test Les copains des livres Collectif d’auteurs Recueil de nouvelles Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-446-1 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Les droits d’auteurs de ce livre seront intégralement reversés à l’afm, association française contre les myopathies. http://www.afm-france.org Comment donner ? Vous pouvez faire un don par carte bancaire, toute l’année, sur le site du Téléthon www.telethon.fr. Vous pouvez également adresser votre don par chèque à l’ordre de l’AFM à l’adresse suivante : AFM – TELETHON – Internet – BP 83637 – 16954 ANGOULEME CEDEX 9. 7 Marie-Paule Asselain La robe blanche 9 Parée de ma robe blanche, j’avançais doucement vers l’autel, au son d’un faible carillon. Tandis que je m’arrêtais au seuil de l’autel, ma mémoire fut immédiatement assaillie d’une foule de souvenirs… Je le revoyais, Pierre, un beau garçon d’environ un mètre quatre-vingt, dont le sourire d’enfant reflétait une profonde innocence et la plus éminente pureté. A vingt-neuf ans, il terminait ses études de médecine, appliquées à la neurologie. Il était tout simplement étincelant, séraphique, et nous nous aimions d’amour fou ! L’après-midi suivant mon annonce, son visage s’était crispé, il savait pertinemment que j’étais bien trop têtue pour renoncer. Il faisait les cent pas dans la petite chambre de la rue Pauquet, tout en serrant sa timbale de café tiède, répétant inlassablement : – Es-tu certaine de vouloir aller jusqu’au bout ? Il n’est jamais trop tard pour faire demi-tour… Tu mérites mieux que tout ça, Alice… le sais-tu seulement ? Tu mérites mieux… J’avais parié, et j’avais perdu… Un de ces paris un peu stupides, que l’on fait dans sa jeunesse, sans réfléchir. Cependant, ma fierté de jeune femme me poussait à respecter cet engagement. 11 Et puis il y avait eu Albert aussi, mon grand ami d’enfance, qui m’avait traitée d’inconsciente. D’abord, il estimait que j’étais bien trop jeune pour passer le cap, que je le regretterais forcément. Puis, profondément athée, il récusait d’entrée de jeu toute idée d’engagement religieux, affirmant sans hésiter que le quotidien ou la découverte des faces cachées de la lune auraient raison de ma foi… D’autres avaient crié à la folie, mais je n’ai pas fléchi, la flamme qui me consumait était bien trop forte, je ne pouvais pas lutter. Après d’ahurissantes démarches auprès de l’ambassade thaïlandaise et une liste faramineuse de vaccins à mettre à jour (rage, fièvre jaune, hépatites A et B, tuberculose, tétanos, polio…), j’étais prête à faire le grand saut. J’avais réussi à réunir tout l’indispensable dans un énorme sac à dos : tous les papiers nécessaires, un stock de médicaments, un traducteur multilingue et une lampe de poche avec boussole intégrée, une des plus belles photos de Pierre et les chaussettes en laine d’opossum tricotées par tante Bénédicte. La petite piaule de la rue Henri Pauquet ne fut pas difficile à vider : en deux temps trois mouvements, la vieille commode en bois délavé et la chauffeuse usée partirent par le premier convoi d’encombrants, tandis que manteaux, pulls, bibelots et diverses curiosités atterrirent directement dans les bennes vertes de la croix rouge. En l’espace d’un après-midi, ma modeste tanière ressemblait à un vieux garage désaffecté. Le jeudi, vers vingt-et-une heures trente, je passais le portique de sécurité de l’aéroport. Deux forces de la nature en uniforme m’arrachaient les empreintes du 12 pouce et de l’index, me fouillaient de fond en comble et me questionnaient sur mes expériences passées, présentes et à venir… Le cap des contrôles franchi, je me posai nerveusement – je n’ai jamais aimé prendre l’avion – sur un des multiples sièges bleus de la salle d’embarquement du terminal 1, à Roissy Charles de Gaulle…Je fus sauvée in extremis de la crise d’asthme par le tube de ventoline que j’avais ingénieusement glissé dans la poche de ma parka. Vingt-trois heures vingt, au-dessus de l’aile de l’avion, côté hublot, je fus généreusement bordée par un vieil homme d’environ cent quarante kilos, dont le groin renvoyait continuellement des relents de pourriture infects. Le vol fut retardé par un impondérable de dernière minute… La ceinture de sécurité de mon bonhomme ne se fermant pas, il fallut y raccorder une deuxième ceinture, afin d’englober toute la circonférence de sa panse boursouflée… Quelques minutes seulement après le décollage, une charmante hôtesse de la Thaï Airways nous déballait un étalage grandiose d’apéritifs. Je sifflai promptement ma mignonnette de cognac, qui me permit d’oublier un instant la moiteur fétide de mon compagnon de galère. Le repas ne tarda pas à suivre… Un pâté de tête bien tranché, disposé savamment sur une feuille de laitue bleutée et décorée d’un cornichon en fines lamelles. Dans la barquette en aluminium transpirante, une farandole de flageolets, lentilles et épinards à la crème, accompagnée d’un friand de tripes en gelée, un camembert au lait cru sous cellophane et un cake verdâtre aux fruits confis. Tandis que mon voisin raclait goulûment les barquettes, se bâfrait de tripes reluisantes et déglutissait bruyamment son triple sec, 13 je passai mon tour, nauséeuse. A la demande du chef de cabine, l’avion entier fut plongé dans le noir, pour la première projection cinématographique du voyage. Je fus immédiatement ravie de découvrir le titre du film… « Elephant man », exactement ce qu’il me fallait ! Contre toute attente, après le passage d’Elephant au cirque des horreurs et deux belles cuillerées de théralène, je parvins à m’endormir ! Eldorado de courte durée, un appel ne tarda pas à transpercer les casques audio du bœing 747… « Mai kho chaï kun, thorasaph you ti naï ?… » Coupé par une nouvelle annonce, en français cette fois-ci : « Votre attention, s’il vous plaît, y a-t-il un médecin à bord ? Je répète, y a-t-il un médecin à… ». Un malaise vagal… mais oui ! C’est ça… assurément ! On surélève les jambes, deux claques et ça repart… J’eus un mal de chien à me rendormir… Enfin, vers trois heures du matin, après un petit déjeuner à la hauteur de la panse de mon voisin et une distribution de lingettes rafraîchissantes à l’eau de patchouli, nous amorcions notre descente sur l’aéroport international de Bangkok. Je serrai les dents lorsque l’avion gratta la piste de son train d’atterrissage, dans un tumulte de bruit et de fumée. Un tonnerre d’applaudissements creva tous les sas, alors qu’on annonçait l’heure locale et la température extérieure (trente-six degrés seulement). Les portes s’ouvrirent bientôt, plongeant l’appareil dans une chaleur quasi insoutenable. Je franchis le seuil de l’avion, ravie de me retrouver debout sur mes deux gambettes. La passerelle perlait d’une sorte de sueur, condensation visiblement due au passage de l’air conditionné à la chaleur ambiante. Mon voisin, lui, ne 14 me quitta pas jusqu’à l’arrivée de son bagage. Au pied du tapis, il m’abandonna enfin, après tout de même m’avoir expliqué qu’il filait vers Pattaya, comme chaque année, pour faire la tournée des gogo bars et profiter de massages thaïlandais (douteux, évidemment, le genre de services proposés par des minettes à peines majeures, sous une table ou à cheval sur deux heures de cours). Sac sur le dos, après cet interminable séjour aérien, je filai en taxi jusqu’au cœur de Bangkok, à la gare routière de « Mochit ». Je n’avais plus une minute à perdre ! De là, j’embarquai dans un bus de troisième classe via Udon Thani (un bus d’allure moyenâgeuse, comprenant deux rangées de sièges maintenus par du chatterton, des vitres en plastique opaque ne permettant pas une vision à plus de trente centimètres et un chauffeur haut comme trois pommes, qui piquait du nez tous les cent kilomètres…) Le voyage ne dura qu’une bonne douzaine d’heures, tout juste sept cent vingt minutes, soit sept cent vingt occasions de périr au fond d’un fossé… Ou seulement d’essuyer quarante-trois mille deux cents fois les assoupissements du chauffeur, soit une belle performance d’un piquage de nez à la seconde ! La gare routière d’Udon Thani s’apparentait à un bidonville malodorant. Deux échoppes cabossées offraient un déballage de poissons séchés, des soupes de boulettes de porc visqueuses, des casquettes « Shinga beer » en toile usagée et des tubes de crème solaire périmée depuis belle lurette. Les marchands ambulants servaient aussi bien de guides accompagnateurs, de restaurateurs ou de couturiers que de bonnes d’enfants… L’un d’eux me proposa 15 ses services de chauffeur, pour quelques dizaines de baths. J’acquiesçai. Après avoir cheminé à travers toute la ville sur une vieille motocyclette lancée à cent à l’heure, drivée par ce pseudo-pilote surexcité, je me trouvais enfin devant l’étroite piste de terre battue. Un panneau de bois mort fléchait la route de Nakompamark. Je m’acquittai de ma dette et le jeune homme prit aussitôt la fuite sur sa bécane pétaradante. Il me fallut trois bonnes heures de marche rapide pour arriver à l’entrée du village de Nakonpamark. Je fus immédiatement saisie par une sensation de plénitude, une sorte de solitude extrême et presque enivrante. Ce devait être un peu de cela, le bout du monde : un petit rassemblement de cabanes sur pilotis entourant un vaste préau en feuilles de bananier séchées et tressées, et abritant une douzaine de gamins en guenilles. Quatre vieilles décrépites, dont les poux passaient de tête en tête, se jetèrent littéralement sur moi, agrippant mes cheveux et passant tour à tour leurs mains sur mon visage et sur mon buste, avec une impudeur étourdissante. Baragouinant un anglais peu orthodoxe, elles usèrent de tous leurs attributs et de toutes les facéties pour essayer de me vendre quelques morceaux de tissu difformes et décolorés. Plus bas, une mère nourricière, le sein ballant hors de son corsage, abreuvait, dans la crasse la plus phénoménale, un nourrisson rachitique. Conditionnée par ma société stérilisée à ultra haute température, je n’avais jamais soupçonné qu’il y eût sur terre un endroit d’une telle pauvreté matérielle, et pourtant d’une telle richesse émotionnelle, d’une telle beauté. Hormis les gamins faméliques, le village semblait 16
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