Contes de l'intemporel - Page 1 - Contes de l’intemporel Du même auteur Nouvelles ON N’ARRÊTE PAS LES NUAGES Fondation littéraire Fleur de Lys, 2004 ; &D☯M, 2007. DERRIÈRE LE MASQUE Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006 ; &D☯M, 2007. STATION ENFER &D☯M, 2008. ASUBAKATCHIN (attrapeur de rêves) &D☯M, 2009. Contes PELUCHES &D☯M, 2007. PAIN D’ÉPICE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. SUCRE D’ORGE 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005 ; &D☯M, 2007. Art PEINTURES &D☯M, 2008. Alain Daumont Textes et illustrations Contes de l’intemporel &D☯M Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0518-4 5 Demi-Face Pied d’argile 7 ’EST DANS UN VILLAGE de la région boisée des Black Hills que vivait Demi-Face pied d’argile, près du mont Rushmore et de ces quatre énormes têtes sculptées dans la roche qui l’impressionnaient fortement. Son grand-père, témoin dans sa vie de bien des mensonges, les appelait la malédiction des Lakotas, car elles se trouvaient sur un territoire sacré de leur nation, une trahison qui lui laissait en bouche un goût terriblement amer puisque, depuis 1868, le traité de Fort Laramie leur en garantissait la propriété. Les premiers contacts avec les pionniers semblaient pourtant harmonieux ; si harmonieux, même, que les colons du Mayflower avaient convié les Algon- quins qui les avaient secourus à leur arrivée à fêter leur première récolte, à l’automne 1621, inaugurant ensemble le premier Thanksgiving aux Améri- ques… Ensuite, dès le XVIIIe siècle, les marchands français avaient exercé leur C Contes de l’intemporel 8 négoce avec les Indiens, échangeant stocks de peaux contre objets utilitaires, et ils s’entendaient si bien que certains d’entre eux s’unirent à des Indiennes ; d’ailleurs, que Demi-Face pied d’argile réponde à ce nom n’était pas le fruit du hasard, on disait qu’un soldat de l’équipe de Lewis et Clark1 avait épousé l’ancêtre de sa mère et que dans ses veines coulaient leurs sangs mêlés. En tout cas, Sam patte cassée – que ceux de la tribu appelaient ainsi à cause d’une grave blessure à Little Big Horn – en était convaincu. L’enfant l’amusait beaucoup, il le sentait influencé par les sculptures du mémorial, et souvent il se plaisait à penser que, sur les terres des chasses éter- nelles, les chefs des guerres indiennes souriaient quand il prétendait qu’un jour il deviendrait président des États-Unis. Le soir, le vieil homme lui racontait comment il avait rencontré sa grand-mère au retour d’une promenade au mont Turtle, et pris sa main sans jamais plus la lâcher jusqu’au jour de leur mariage. Il appartenait à la nation sioux et elle à celle des Pawnees, c’est dire si les négociations s’annonçaient difficiles. Mais il connaissait le pouvoir des plantes et il parlait aux animaux, et après des mois de disettes, il avait fait revenir les bisons alors, consacré homme-médecine et nimbé d’une aura de respectabilité, tout s’était finalement arrangé. Pour Demi-Face pied d’argile, son grand-père, c’était tout. Il devait lui dédier une œuvre qui défierait le temps pour les siècles à venir, et pour que les futures générations gardent en mémoire ce saint homme2 , il imaginait une sculp- ture dans l’arbre mort, millénaire, que la foudre avait anéanti. Pour Sam, il s’agissait d’un érable, pour son père, d’un chêne, mais quelle importance… La souche brun foncé, presque noire, qui mesurait plus d’un mètre de diamètre, conservait par endroits les vestiges charbonnés des flammes qui voulaient la détruire. Si des hommes blancs avaient pu sculpter le mont Rushmore, lui, le petit Lakota, était convaincu qu’avec son couteau il pouvait faire encore mieux ; habilement polie, ce serait une pure merveille. Quand il ne rêvait pas dans les bois, il écoutait son grand-père expliquer comment vivait son peuple avant les ravages de l’eau-de-feu, un âge d’or, une époque où des centaines de tipis se regroupaient sur les berges du Missouri pour des jeux qui duraient des jours et des nuits et d’interminables palabres. Il évoquait un Dakota qui n’existait plus, celui d’une indépendance économique et spirituelle, avant l’arrivée des marchands d’alcool et de fusils. Mais il restait lucide et il s’efforçait de le persuader d’aller étudier à Rapid-City afin qu’un 1 À l’instigation du président Thomas Jefferson, entre 1804 et 1806, Lewis et Clark traversèrent les États-Unis jusqu’à la côte Pacifique puis en revinrent. Ce fut la première expédition américaine à but scientifique. 2 Les Lakotas nommaient ainsi leur chaman. Demi-face pied d’argile 9 jour, peut-être, il devienne le brillant avocat en charge de la cause indienne qui contribuerait à récupérer le territoire sacré des Black Hills. Pour Sam, un homme grand ne pouvait nourrir que de grands rêves. Et pourtant, son existence se limitait maintenant au passage des autocars et au marchandage des touristes pour des colifichets ou des pseudo-coiffures de chefs dont Red Horse, l’artisan en titre du village, garantissait l’authenticité ; malgré cela, il utilisait plus souvent des petites plumes adroitement assemblées que les pennes de l’aigle royal. On ne pouvait pas parler de vie, mais plutôt de survie... S’improvisant sculpteur, Demi-Face pied d’argile attaqua un matin de bonne heure l’arbre millénaire, un rôle qui, pour l’heure, lui convenait parfai- tement. Il ébaucha tout d’abord un bec, puis de gros yeux globuleux, et décida qu’il laisserait en l’état les branches qui s’élevaient comme des bras adressant une prière au ciel. Les jours passaient trop vite. Le temps l’obsédait. Un pressen- timent le rongeait, il devait terminer rapidement son œuvre, du vivant de son grand-père, presque centenaire, pour qu’il soit fier de lui. Mais Wakan Tanka ne l’entendait pas ainsi. Sam s’éteignit soudain, sereinement, et on l’ensevelit clandestinement au pied des Black Hills. Sa philosophie de l’existence l’avait préparé à l’inévitable aboutissement et, la veille, il avait promis à l’adolescent Contes de l’intemporel 10 qu’il survivrait dans son cœur quand il chasserait au pays des neiges éternelles. Il avait ajouté : « À toi d’en percevoir les signes ! », et voilà qu’on y était ! Demi-Face pied d’argile tournait et retournait cette phrase dans sa tête, et les semaines qui suivirent ne comptèrent plus les copeaux qui jonchaient le sol. Au printemps suivant, le chef-d'œuvre était achevé. Depuis, à chaque solstice d’été, des petites feuilles vertes naissent sur la souche morte ; quelques heures après, elles disparaissent, comme le symbole vivace de l’explication de l’immortalité de l’âme… Certains Sioux prétendent que le mont Rushmore s’effondrera un jour comme un château de sable, que cela marquera la résur- rection des nations indiennes, et que ce jour approche. Demi-Face pied d’argile y verrait bien la sculpture de son grand-père. « Un grand homme a de grands rêves ! » disait-il, alors, tous les espoirs sont permis… Un vent sacrilège apporta la variole aux Indiens en 1830, et pourtant, les descendants de Cochise et de Sitting Bull sont toujours là ! 11 Du rubis naît le dragon
Contes de l'intemporel - Page 1
Contes de l'intemporel - Page 2
wobook
i-kiosque.fr