Secret d'Ange - Page 1 - test Christine de Villoutreys Secret d’Ange Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1597-4 Dépôt légal : Janvier 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Délire ou non, cette maison est le signe d’une réussite sociale acharnée ; celle de la famille la plus riche de la région : le travail de générations entières s’est accumulé pour devenir une entité indépendante, qui existe sans qu’il soit nécessaire de se demander pourquoi. Depuis le XVIIIe siècle, les tissus que nous vendons, nous ont porté bonheur jusqu’à nous laisser nous étouffer par une fortune si longtemps désirée ! Commerce florissant, qui maintenant n’a plus qu’à être soignée jusqu’à l’idolâtrie, seul culte vénéré avant la patrie et même Dieu !!! Cependant, si la valeur des tissus R. me permet le luxe de mes désirs inassouvis, je crois bien être le seul de la famille à ne pas sentir l’essence de cet argent, à mon grand désespoir !!! Je perds mon temps, des journées entières, solidement attaché à la vie morne que je mène. Rien ne me passionne, ni même la brise du vent dans mes cheveux, ni même l’odeur fraîche de la terre. Rien ne m’excite, mis à part, peut-être, la profonde solitude du royaume que j’ai construit, où je reste seul juge de ma médiocrité et roi de mes défauts. 13 Je pense même être indifférent à mon entourage, enfin… je ne sais pas ! Ma mère, Marguerite, s’agite autour de ce que je pense superficiel, et semble ne pas me voir lorsqu’elle me parle ! Elle reste plutôt jolie pour une femme d’une quarantaine d’années, mais sa beauté s’adresse moins à moi qu’aux nombreux autres qui forment son quotidien, entre ceux qui sont ses amis intimes, les relations de son mari et plus largement la famille, ses domestiques, pour aller même riper sur l’attention qu’elle porte aux objets ou tableaux qu’elle aime, et les choses qui se font ou qui ne se font pas. Mais qui êtes-vous donc, maman, que je ne connaîtrai sans doute jamais, et qui me fuit dès que je m’approche, en quête de ce qui pourrait être, un rien d’intimité ! Parfois, votre regard se traîne sur moi, tristement, secrètement, sans jamais oser ouvertement le montrer, au détour d’un couloir… d’un chemin… autour de la maison… Et pourtant vous êtes là, d’humeur constante, ne laissant rien au hasard, ne laissant à quiconque l’audace de s’approcher trop près de vous, comme si vous vouliez cacher une mystérieuse vulnérabilité ! Vous êtes précise en tous vos gestes, en toutes paroles, en tous vos agissements et en toutes circonstances… Pierre est le nom de mon père, l’œil sévère et les lèvres toujours avides des énigmes de ses affaires. Il n’est pour moi que le digne successeur du patrimoine ancestral ! Lorsqu’il me regarde, quand il semble y penser, quand il en prend le temps, aucun débordement n’est permis, rien d’incontrôlable ne transpire ; ses questions sont soignées afin que leurs réponses le soient également, terriblement ! Il n’y a dans de tels échanges qu’un apport rationnel, concret, 14 avec des conclusions incontournables et définitives, bien évidemment. Si une de nos conversations vient à porter sur l’essence même du fonctionnement humain, sur notre besoin à tous d’exister, ou d’autres sujets intimes, mon père les traitera tel un observateur étranger sans jamais s’y identifier ; ses conclusions seront alors analysées, étudiées, comme disséquées, tel un chirurgien pour le membre malade d’un patient nécessitant des soins, prenant bien garde de ne pas se laisser distraire !… Puis, venant par l’ordre hasardeux que confère à tous nos arrivées sur Terre, mon frère Victor, inlassablement bras droit de mon père et futur héritier ! Ce frère, l’aîné de cette dynastie, comme un dauphin à la couronne de France, livré et abandonné aux charges qui l’attendent, déjà presque sacrifié pour le bon fonctionnement des affaires à venir de la famille, déjà donné comme un moteur à la survie des futures générations, qui, telles des mantes religieuses, avaleront impitoyablement leur sauveur, leur meneur… D’ailleurs, cette opinion reste très personnelle, puisque mon frère est peut-être vraiment épris par tout ce mystère qui s’organise autour du commerce, de l’industrie et de la finance. Peut-être ? Je n’en sais rien, ne le connaissant presque pas, hormis les usages du quotidien dans lequel nous vivons tous. Il ne considère en moi que le statut de cadet que je suis, rien d’autre qu’un potentiel en état de gestation, du moins, en donne-t-il l’impression ! Il est pour moi ce grand frère lointain, qui n’aura jamais partagé un jeu ou une rêverie, ce grand frère presque absent… Suit, en numéro deux, ma sœur Aude, ma sœur à son piano, pendant que son mari rêve la nuit de 15 prendre la place de son beau-frère ! Voici une phrase bien schématique, mais que je ne puis exprimer autrement ! Est-ce un couple stéréotypé ? Je le pense, du haut de ma grande expérience ! Je ne vois en elle, ou ne veux voir en elle, que son piano pour lequel elle vendrait le monde entier. Quant à son mari, Luc, un peu plus âgé que Victor, plutôt dynamique, plutôt agité, bien dans son époque, grand et carré comme l’ambition qui transpire de lui, n’a comme seul bémol à ce portrait un peu sévère, que l’amour fou qu’il paraît offrir à ma sœur. J’ai un peu de mal à penser que l’on puisse aimer de la sorte ! Il ose le montrer et l’intimité de ce sentiment m’agace, peut-être parce que je suis un peu jaloux de ne pouvoir encore éprouver un tel transport ! Peut-être parce que je crains de ne jamais toucher cette intimité-là avec quelqu’une, qui n’existe que dans d’impossibles rêves. Il y a un je-ne-sais-quoi d’un peu vulgaire à se laisser deviner ! Heureusement que ma sœur, certes satisfaite de susciter autant d’attrait, n’y laisse percevoir qu’un sourire amusé, n’offrant à son appétit que le besoin d’engloutir ses partitions de musique, ainsi que le travail des représentations qu’elle donne, de-ci, de-là dans nos cercles bien fermés, et qui nourrissent, comme un certain prestige, la vie mondaine de notre famille ! Enfin, en dehors de toute contrainte, ma petite sœur Camille, qui court après les chats, et son cadet, Alexis, qui songe en faire autant… Que dire de ce monde à part ? Rien. Semblable à tous les enfants du monde. Le jeu, les rires, les disputes, les bonheurs. Les contraintes aussi, qui leur paraissent comme un temps interminable, d’une longueur insensée, mais 16 qui vite oubliées, sont gommées de nouveau par toute cette envie de vivre, de connaître, de bouger. Ma petite sœur qui aime ses chats, et qui les connaît si bien ! Du gris perle de chat de salon, attendrissant, affectueux, consolateur, du noir ébène en chat sauvage, chat des bois, vif, intelligent, inquiétant, au chat de gouttière, artiste vagabond, mendiant l’aumône d’un bol de lait, transpirant le hasard des rencontres et l’intensité du présent, elle se sent bien dans toute cette imagerie animalière, qui parodie la nôtre, mais dans laquelle elle a un rôle maître à jouer, dans une certaine mesure. Pour toutes ces raisons mon petit frère essaie d’y prendre part ! Mais, plus jeune, les animaux lui font un peu peur, et puis la tyrannie enfantine n’est pas forcément faite pour rassurer ! Mon petit frère et ma petite sœur : comme je vous aime ! Pourquoi ne vais-je pas jouer avec vous de temps en temps ? Pourquoi ne partagé-je pas davantage de votre existence ? Pourquoi suis-je tellement tourné sur moi ? Ce que je reproche aux autres est également ce que je vous fais subir : une apparente indifférence. Ce que vous serez dans quelques années, sera-t-il ce que je suis maintenant ? Serez-vous pleins d’amertume comme je le suis ? Souffrez-vous dès maintenant ce que j’endure ? Ou bien, n’est-ce encore qu’une idée que je me fais, et que rien dans votre vie présente ou lointaine, n’épouse ou n’épousera mes craintes et mes angoisses qui sont aujourd’hui mon seul héritage… Quant à moi, je m’appelle Louis, et je me sens mal à l’aise… 17 Au-delà des mouvements de la vie, aussi tranquille qu’intemporelle, ma grand-mère caresse docilement le temps qui s’écoule, toujours… Attentive, elle sait si bien me sourire, essuyer mes yeux embués au moindre frissonnement de mes humeurs. Douce, et sans un seul mot, elle comprend juste du regard ! Elle va du passé au présent, aussi mystérieuse que le silence de l’aube, et si merveilleusement maternelle ! Elle effleure de son âge les deux siècles d’étoffes que l’on vend… 18 Chapitre 1 Il fait si chaud en ce tout début de mois de juillet ! Une chaleur étouffante qui colle à la peau, la rendant presque moite, laissant les membres du corps presque inertes et engourdis, s’engouffrant à l’intérieur de l’être pour y siéger en roi, n’offrant à l’esprit que l’omniprésence de ce poids, comme un fardeau que l’on traîne avec soi… Il fait si chaud que chacun se camoufle comme il le peut derrière un coin d’une fraîcheur hypothétique, tout près d’un mur épais, à l’ombre d’un arbre dense et trapu, ou bien rivé à un point d’eau calme, en espérant que la vapeur qui s’en dégagera, pourra apaiser cette chaleur, qui l’hiver, nous semble si attrayante lorsqu’on ne rêve que de lumière et de repos… Pourtant, il n’est pas si tard, ce matin-là ! Il est juste l’heure où l’on peut encore concevoir l’organisation de sa journée ; oisive pour certains, et bien remplie pour d’autres, dont peut-être le seul souhait aurait été justement de ne rien faire ! Louis s’ennuie, presque comme de coutume, se laissant submerger par cette paresse qu’encourage le temps… Il traîne de-ci, de-là, jetant un œil indifférent 19 à l’extérieur, de celui qui ne se sent concerné par rien, qui subit, passif et plaintif… Que faire ? Ouvrir un livre ? À quoi bon, il serait alors obligé de le terminer ! Et il ne veut pas de contrainte… Machinalement il sort de sa chambre et de ses pas se dirige, évidemment, vers la cuisine, toujours en mouvement, toujours occupée par Hélène, la vieille cuisinière, et son petit-fils, Anatole, un peu simplet, toujours dans les jupes de sa grand-mère ou de sa mère, lorsque cette dernière n’est pas prise avec les tâches ménagères de la maison… Louis traîne autour de cette longue table de chêne, très simple et rustique, ornée d’un panier d’osier gorgé de fraises ou s’attardent quelques moucherons, jonchée de salades du jardin, bien vertes à l’odeur encore d’humidité, avec en prime un peu de terre sombre, dont les auréoles font figures de monts ou de cratères pour leurs minuscules habitants. Louis laisse errer son regard sur trois lapins, gisant, inertes et gros, au poil gris et blanc, sur le bord de cet autel du sacrifice. L’une des têtes pend dans le vide, presque ridicule, narguant ses bouchers ; ses pattes arrière effleurent un large couteau de cuisine, menaçant ; mais pour qui ? Louis ne peut s’en empêcher, il pose doucement la main sur le dos d’un des animaux, la laissant suavement glisser le long de la colonne vertébrale, puis, plusieurs fois, opère de la même façon ! Il sait bien qu’Hélène règne en maîtresse ici, et que même sa propre mère lui parle avec la dévotion qu’inspire ce fort caractère ! Hélène est de ces individus dont l’autorité s’impose lorsqu’elle siège dans sa cuisine ; le respect immense que lui procurent les produits alimentaires comme œuvre pour leur transformation en mets délicats, exclut tous ceux dont 20
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