Le nécrophile - Page 1 - Julien Coudriet Le nécrophile Roman Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2708-3 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Chapitre 1 J’avais cinq ans… cinq ans… l’âge des jeux et de l’insouciance. Epoque de la vie à laquelle nul ne songerait accoler un autre synonyme que celui de joie. Car qui pourrait un instant imaginer, ne serait-ce que par rapport à ses propres enfants, de peur qu’un mal étrange, venu dont ne sait où, ne les frappe, que ce temps puisse rimer avec malheur ? L’être humain, en effet, comme nous le redirons plus loin, n’est sensible aux peines qui touchent ses semblables que parce qu’il s’identifie à eux et imagine qu’il en est lui-même l’innocente victime. Comment cette tranche de vie, où l’Œdipe, mort dans l’œuf, a formaté déjà le futur adulte dans ses choix d’ordres privés et affectifs, pourrait, tel le portrait de Dorian Gray, nous renvoyer nos propres démons ? L’Occident, hautain dans ses convictions, méprisant pour les « primitifs », normalise pour ses sujets chaque moment de leur existence avec une rigueur cartésienne et mathématique, les enferme dans des canons de vertu d’où ils ne peuvent impunément s’évader. En effet, quiconque s’y aventurerait, serait en grand danger. Car on ne peut, sans risque, nuire, par une image néfaste renvoyée à ses compatriotes, au rêve 11 européen, illusion nouvelle en ce début de XXIe siècle, tout aussi utopique que son aîné nordaméricain. A cela, j’en veux pour preuve le traitement inhumain réservé aux pauvres orphelins. Pour le seul crime d’avoir été trop tôt privés de leurs parents, que ne leur fait-on pas subir ! La société les parque d’abord dans des foyers, nom sous lequel se cachent nos pires geôles. Ils en fréquentent, par ailleurs, généralement plusieurs durant leur incarcération. Interminable exode de maisons en familles d’accueil. Et là , souvent un nouveau drame se joue. Liés à leurs parents éphémères par des liens affectifs mutuels, on les sépare selon le bon vouloir de bureaucrates sans cœur. Notez que je ne parle ici que de ceux dont les géniteurs sont décédés, et non des pauvres êtres abandonnés par ceux-ci qui conservent cependant sur eux tous leurs droits. Où sont ceux des enfants ? « Incapables » d’avoir su saisir le bonheur obligatoire qu’on leur avait adjugé, ils seront leur vie durant broyés par le Système. Cela dit, quel que soit votre handicap, vous serez constamment la victime idéale pour l’homme de la rue. Souriant, hypocrite et mielleux devant, il déverse, dès que vous avez le dos tourné, des torrents de fiel et ceci pour les raisons les plus diverses. Le fait que vous soyez noir, petit, gros, homosexuel ou doté d’un accent particulier, vous condamne à devenir alors, la cible idéale. Et si la nature vous a fait la grâce de vous attribuer toutes les beautés, c’est-à -dire si vous êtes une femme, votre fardeau sera encore plus lourd à porter. On sifflera sur votre passage, fera des commentaires plus ou moins flatteurs, moqueurs toujours, sur telle ou telle partie de votre anatomie, des allusions éternellement médisantes à propos de vos habitudes sexuelles. J’en 12 passe et des pires. L’époque est à la pensée unique. Le mur qui séparait le levant du couchant n’est-il pas tombé depuis près de vingt ans ? Qui a-t-il eu après ? Une longue période point encore à son terme, sans créativité ni largesse d’esprit ! Les tubes ne sont pour la plupart que des reprises, et l’on sort chaque jour une nouvelle chanson écrite par un auteur défunt voilà plus de trente ans. Le seul objectif : un profit au moindre effort et à très court terme. La qualité du travail bien fait et le génie de l’artiste ? Au Diable que tout cela ! L’œuvre n’a de valeur que marchande ! Le reste n’est que baratin ! Point final à cet intermède. C’est bien commode, la pensée unique ! Encore une génération et qui, propagande et désinformation en prime, manuels scolaires révisionnistes, se souviendra d’un passé où nous avions le choix ? Et qui dit choix dit espoir, aussi infime soit-il. C’est ce qui nous aide à avancer, avec foi vers le lendemain. Les cours d’Histoire de nos collégiens affirment que nous sommes, selon la norme outre-Atlantique, plus heureux et libres qu’avant. Bonheur formaté, étroit et matérialiste, où l’individu doit se plier au Système sous peine d’être broyé. Existe-t-il pire servitude que celle qui nous prive de sujet de révolte, faute de savoir contre qui l’exprimer ? Je crois que c’est là la plus perfide des manipulations. Quel heureux temps mes agneaux, que celui où nous avions le choix ! Les rapports à présent ne se font plus que selon l’axe midi et septentrion. Les images du sud loin de nous donner mauvaise conscience et peupler nos nuits blanches de culpabilité, nous confortent dans nos prétentieuses certitudes. Nous n’avons aucune pitié pour ces êtres de foi et de couleur différentes. Bien au 13 contraire, leur enfer est la porte de notre paradis. Comme l’a écrit un célèbre barbu au XIXe siècle, les pauvres sont indispensables aux riches. Mieux, sans les premiers, les seconds ne seraient que pure utopie. La réciproque n’est pas exacte. Voilà pourquoi, nous exhibons la misère sudiste et cachons la nôtre, cette dernière étant pour le régime un désastreux outil de propagande. Si l’on est miséreux au nord, c’est qu’on l’a bien cherché. C’est que l’on ne s’est pas conformé aux normes et volontés du régime, source de bonheur matériel intarissable. Au sud, par contre cela fait partie de l’ordre des choses. Et c’est, pour les meilleurs d’entre nous, extrêmement réconfortant. Pour illustrer mes propos, laissez-moi, s’il vous plaît, vous compter l’histoire d’un de mes anciens camarades de classe, scolaire et non sociale. Il était issu d’une famille aisée de notre commune très en vue chez les notables, auprès de Monsieur le curé de la paroisse et de son évêque. Ses parents ne faisaient pas l’amour mais seulement leur devoir conjugal dans un objectif de reproduction. Ils étaient d’ailleurs si durs à la tâche que cet ami sans l’être, était le neuvième d’une portée de quatorze. A la réflexion, je n’avais jamais connu sa charmante maman autrement que ventripotente. Elevé dans la foi catholique, la seule d’après ses dires, il était très pieux et pratiquant. Il avait, depuis le baptême, reçu tous les sacrements qu’il se doit. Il assistait aux vêpres le samedi, à la messe le dimanche et à je-ne-sais-quoi d’autre. Il était aussi par principe très charitable. Plus que ça, il enviait les plus démunis. Car disait-il, notre Seigneur tourmente ceux qu’il aime. Et grâce à cela, le royaume des cieux leur tendait les bras. Il n’avait pas peur de dire que finalement on ne devrait peut-être 14 pas tant plaindre les pauvres car ils recevaient là de Dieu, des marques d’affection. Qui aime bien châtie bien, ne dit-on pas ? Oui, mais voilà ! Alors âgé de vingt et un ans, il fut frappé lui-même par le malheur, et ceci pour la première fois de son existence. Son père décéda des suites, selon la formule consacrée, d’une longue maladie. Toutes ses convictions, celles de sa courte vie, s’effondrèrent. Il renia Dieu et la religion. Il se mit à clamer haut et fort que Notre Père n’existait pas, car s’il avait vécu, il n’aurait pas permis le trépas paternel. Il s’était pourtant jusque-là très bien accommodé des milliers de décès quotidiens qui frappent les pères d’enfants misérables un peu partout dans le monde. C’est beau les gens qui ont de vraies valeurs… 15 Chapitre 2 J’avais cinq ans… j’avais cinq ans et je claquais des dents en raison du froid qui régnait ce jour-là dans la Vallée du Rhône. Il faut dire que lorsque le Seigneur Mistral manifeste sa colère, il fait de cette région réputée pour la douceur de son climat, l’une des plus froides de France. Je gardais ma petite main droite bien serrée dans la gauche plus grosse de mon père. Ensemble, suivis d’une centaine de personnes, nous marchions derrière un long véhicule gris et lent. A l’arrière de celui-ci, enfermé dans une caisse en bois sur laquelle une plaque de métal jaune indiquait ses noms d’épouse, de jeune fille, son prénom et ses dates de naissance et de décès se trouvait le corps de ma mère. Cette grande voiture la transportait vers le tombeau familial maternel, lieu de sa dernière demeure. J’avais revêtu pour l’occasion un petit costume de couleur sombre, à l’image des gens qui se trouvaient autour de moi. C’était la première fois que j’en portais un et nonobstant les circonstances, je me trouvais très élégant. Ce joli vêtement retenait une grande partie de mes pensées, m’isolant, quand j’y prêtais attention, de la tristesse générale qui m’entourait et que, à cet instant, perdu dans la mienne 17 et en raison de mon jeune âge, je ne comprenais pas. Je me souviens du petit cimetière, perché à flanc de colline, qui dominait le village vauclusien natal de maman. A l’entrée de celui-ci, il y avait un monument aux morts, à la gloire des combattants, natifs de la commune, tombés comme on dit, au champ d’honneur, lors du premier conflit mondial. Tel un super-héros, j’avais alors été très impressionné par la statue du poilu, casque lourd sur la tête, placée au sommet du mémorial. Il y avait en dessous d’elle, des mots sculptés que je ne pouvais pas encore lire. Plus haut, au sommet de la colline, était construite depuis déjà plusieurs siècles, une petite chapelle devant laquelle, se trouvait, grandeur nature, un Christ en croix. A gauche en rentrant, après quelques tombes qui, en raison de leur délabrement, semblaient laissées à l’abandon, s’élevait le caveau de famille de ma mère. Il n’était pas comme les précédents, simples trous à même le sol, simplement recouverts, pour les plus somptueux, d’une plaque de marbre gris, épaisse de deux doigts. Non, celui-ci était bien, crucifix situé sur le dessus compris, haut de plus de deux mètres. De plus, contrairement à ses voisins, son état était parfait. Il faut dire, que ma grand-mère y apportait un soin tout particulier. Elle le nettoyait et le fleurissait plusieurs fois dans la semaine. La plupart des êtres qui lui avaient été chers y étaient couchés pour l’éternité : ses parents, son défunt époux, grand-père que je n’ai jamais connu de son vivant, et qui trépassa à un âge moins avancé que le mien aujourd’hui. Dans quelques minutes, sa fille unique irait les rejoindre. Il lui en fallait du courage à mémé. Car peu d’épreuves, tout au long de sa vie − elle n’avait que quarante-neuf ans en ce triste jour, mais elle en paraissait beaucoup 18 plus − ne lui avaient été épargnées. Elle avait été orpheline de père à l’âge de huit ans. Mon arrièregrand-père, pas encore quadragénaire, avait succombé d’un cancer à l’intestin, des suites sans doute d’une blessure à l’abdomen, mal soignée, dont il avait été victime lors de la bataille de Verdun. Elle n’avait que trente-trois ans quand elle se retrouva veuve avec ma mère à charge, tout juste sortie de l’enfance et pas vraiment encore adolescente. Mon grand-père, gros fumeur, avait été emporté par une tumeur aux bronches. Enfin, elle avait perdu sa mère deux ans avant sa chère fille. Elle avait pendant sept ans élevé seule ma mère, grâce à son difficile métier de bouchère, exposée à la rude température des chambres froides et aux lourdes carcasses d’animaux abattus qu’elle avait portées sur son dos des années durant. Pas étonnant que l’arthrose ait commencé sur elle, encore jeune, son méthodique travail de destruction, déformant ses articulations aux limites du supportable. Son dur labeur lui avait permis de faire de ma mère, pour sa plus grande fierté, une laborantine. La veille des obsèques de maman, j’avais surpris une conversation étrange entre papa et grand-mère. Je n’avais pas sur le moment compris le sens de leurs propos. Ils parlaient de l’ouverture du tombeau. Celui-ci avait apparemment déjà trop de locataires. Alors, pour permettre à la dépouille maternelle d’y prendre place, il avait fallu faire plusieurs réductions de corps. On avait donc retiré des bières ancestrales éventrées, des ossements qui pour certains, se trouvaient là depuis des décennies. Puis, on les avait rangés, mélangés dans deux petites caisses de bois blanc que l’on avait par la suite remises dans le 19
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