La fille à la robe blanche - Page 1 - P.L. Delvaux La fille à la robe blanche Roman Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 93200 Saint-Denis – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 175, boulevard Anatole France, 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-388-0 Dépôt légal : mai 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Je crois que si je n’avais pas fait ça, ma vie aurait été totalement inutile. D’abord envoyer la photo. Puis décrocher mon téléphone pour parler à cet homme que je n’ai pas revu pendant soixante années. C’était absurde et je ne me suis même pas demandé si je vivais un rêve ou une réalité. Quelle femme de mon âge oserait agir de la sorte ? Je pense que je suis un peu folle. Mais je vais jouer ma vie sur un coup de poker. Je ne sais s’il me répondra et que ferons-nous si on se revoit ? 9 I J’ai reçu au courrier une enveloppe qui contenait une photo. Elle contenait aussi une copie d’une petite pièce de théâtre qui m’a vaguement rappelé celle que nous avions jouée au collège à la fin de la saison des classes de troisième. J’ai reconnu immédiatement Jan, la fille à la robe blanche. Le passé me revenait en boucle comme un boomerang lancé dans l’espace depuis des années. Je me suis souvenu que dans la petite farce, je tenais le rôle du mari, la fille à la robe blanche celui de la femme et un autre élève celui du chaudronnier. Je ne savais pas qui m’avait envoyé ce document. Mon imagination et mes souvenirs se sont mis en route comme si on déclenchait en moi une machine qui a grincé au début puis a pris un rythme de croisière que je croyais défunt depuis des années. Les premières répétitions ont commencé très tôt. mademoiselle Ganeau, le professeur de français latin en a pris l’initiative et nous nous réunissions dans la classe le soir après les cours. Au début c’est l’autre élève qui tenait le rôle du mari, mais mademoiselle Ganeau s’aperçut vite que ça n’allait pas. Elle me 11 convoqua pour me dire que je devais reprendre ce rôle. Être le mari de Jan était mon rêve, tant dans la fiction que dans la réalité. C’est ainsi que notre histoire avait commencé. J’éprouvais pour elle un amour silencieux, que je taisais car je pensais qu’elle ne m’aimait pas. Nous avions quinze ans et je crois que notre professeur, bien que n’en ayant jamais parlé, devait avoir compris ce qui se passait en moi, et ce que je ressentais secrètement pour cette fille à la robe blanche. Quand je pose ma main sur la sienne, elle a un mouvement de recul et la retire précipitamment. Après la représentation nous sommes assis en rang sur la petite murette parmi les autres élèves de la classe. Jan a mis sa main à plat derrière le dos d’une camarade qui est installée entre nous. J’ai vu cette main et par je ne sais quelle pulsion j’ai osé poser la mienne dessus. Le retrait a été immédiat. Je l’aimais depuis nos premières classes dans ce collège de province. À la fin de la seconde guerre mondiale mes parents m’y avaient envoyé en pension. Elle était externe car ses parents vivaient et travaillaient dans cette petite ville. Sans doute mon imaginaire pourrait me précipiter dans l’ailleurs en m’offrant des rôles différents et pour elle, une autre vie. Je pourrais donner consistance à des personnages romanesques et dire à la fin de l’histoire « Rien n’est vrai, je vous ai bien eu », mais je ne crois pas à cette solution. Il ne s’est passé que ce que je vais raconter. Comment nous nous sommes connus, pourquoi cette photo trône 12 aujourd’hui sur mon bureau, sous mes yeux et prend vie dès que je lève mon regard de mes feuilles d’écriture. Que se serait-il passé si elle n’avait pas enlevé sa main ? Cette question est restée en moi pendant soixante ans et voilà que soudain, simplement par cet envoi, elle refait surface alors que je n’aurais sans doute plus aucune nouvelle jusqu’à la fin de ma vie. En supposant que ce soit la fille à la robe blanche qui me l’ait envoyée. Il faut le prouver et tant que je n’ai pas d’autres éléments je ne peux que me précipiter dans ce passé que cette image fait naître en moi. Je me suis toujours demandé ce qui arriverait si… Mes écrits sont pleins de cette obsession et je crois qu’ayant une seule vie, on peut la supposer tout autre suivant ce qui renverse ou non les états que l’on traverse. 13 Quand je constate qu’elle retire sa main je me dis qu’elle ne m’aime pas. Qu’elle n’acceptera jamais que je lui avoue cet amour qui me désespère depuis la sixième. Quand nous sommes assis sur cette murette, nous venons de jouer une pièce de théâtre pour la fête de l’établissement. C’est à la fin de l’année scolaire et nous sommes déjà en troisième. Devant ce refus je me suis levé et enfui vers la rivière qui traverse la ville. Je sais où est le pont. J’y arrive vite, enjambe le parapet et plonge. Je suis mort noyé à l’âge de quinze ans, désespéré par un amour d’adolescent qui n’aboutira jamais. Je suis mort pour la fille à la robe blanche. Je me réveille ailleurs. Peut-être dans un grand lit inconnu. Je suis mort, plus rien ne peut m’arriver. Jan ne m’a pas cru, elle ne voulait pas de moi, et moi je la voulais plus que tout autre. Quand j’ai compris cet état, je ne pouvais que mourir et m’élancer du haut du pont. Rien ni personne ne m’arrêterait. Je me suis jeté. Je ne me souviens que du plouf que le choc de mon corps dans l’eau a produit dans le silence de la nuit. Si elle n’avait pas enlevé sa main, nous serions sortis de la salle pendant que les adultes regardaient la suite de la fête et peut-être aurions-nous échangé nos 15 sentiments et même nous aurions osé notre premier baiser. Mais rien de tout ça n’a existé. Je suis mort, et réveillé dans un lit qui n’est pas le mien, ni celui d’un paradis ou enfer quelconque. Alors quoi ? En sixième et cinquième rien. Mais dès les premiers jours de notre passage en troisième, j’ai été désigné responsable de classe. Mademoiselle Ganeau m’a dit qu’il fallait un ou une autre élève pour m’accompagner. Je devais choisir. J’ai pris Jan. Elle a refusé, mais le professeur et les autres élèves ont insisté, et c’est ainsi qu’elle est venue avec moi. Jan est une jolie fille, aux cheveux noirs tirés sur la nuque. Déjà attirante, bien faite, sérieuse, et réservée. Moi, je suis un garçon solide amoureux de sport, fils d’une famille d’enseignants dans un village de campagne à dix kilomètres de la ville. Je ne suis pas un bon élève au contraire de Jan qui travaille consciencieusement et récolte les fruits de son assiduité. Je crois que notre professeur a insisté pour qu’on soit ensemble jugeant que cette dualité me permettrait de prendre conscience de l’importance de mon travail. 16 Je n’ai aucune idée sur la façon dont il faut agir pour déclarer son amour à une jeune fille autre que celles que je rencontre dans mon village. Auréolé par la situation de mes parents, enseignants tout puissants dans ce hameau éloigné qui ne connaît pas la modernité, je peux rencontrer des filles de paysans qui cèdent facilement à mes avances. Face à Jan les conditions restent totalement différentes. Aborder cette fille à la robe blanche au collège, au milieu des autres élèves qui peuvent se moquer de nous me semble au-dessus de mes possibilités. Je suis mort et tout ceci devrait devenir possible. Curieusement je ne peux changer le cours des choses et il faut bien que je revive tout ce qui s’est passé. La sévérité des enseignants qui ne peuvent qu’être au courant de cette aventure me paralyse. Jan de son côté ne m’encourage pas. Je connais la rigueur de son père qui s’arrange pour être présent à la sortie des classes, surveillant ainsi les fréquentations de sa fille. Je suis bloqué, je vais l’être bien davantage encore d’ici peu de temps. Je vis cet amour dans ma solitude, ne pouvant en parler à personne et désespéré par le refus de Jan. Parfois j’ose m’approcher d’elle et nos responsabilités vont me permettre de lui parler. Je ne 17 vais pas choisir le sujet précis de mon amour, mais plutôt des remarques d’intérêt général, sans allusion à la moindre possibilité de rapprochement sentimental. Je reste persuadé que son indifférence est la preuve qu’elle n’éprouve aucun sentiment à mon encontre. Elle déploie une énergie farouche pour que tout aille pour le mieux dans notre collaboration. Quand elle retire sa main, je comprends que tout espoir de se retrouver seuls est annihilé. Alors, je me suis sauvé pour me jeter dans la rivière. 18
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