Église romanes de Haute-Auvergne - III - Région de Saint-Flour - Page 1 - © Éditions CRÉER — 63340 Nonette ISBN: 2 909797 69 4 Pierre Moulier illustrations de Pascale Moulier Églises romanes de Haute-Auvergne III — La région de Saint-Flour CRÉER Merci à Laurent Védrines (chapelle du Morle), à Monsieur et Madame d’Alexandry (chapelle de Saint-Gal) et à David Marmonier (relecture et amitié). Cet ouvrage recense les églises romanes de l’arrondissement de Saint-Flour, soit soixante monuments, dont quelques-uns sont à l’état de ruine et d’autres, assez nombreux, fort restaurés, agrandis ou " améliorés ". Toutes les époques ont contribué, peu ou prou, à l’édification des églises que nous voyons aujourd’hui, et les visiter revient en quelque sorte à traverser une bonne partie de notre histoire. Elles nous rappellent que la Haute-Auvergne fut un pays riche et bouillon- nant, fertile en artistes de qualité. Ceux-là nous ont laissé, dans la pierre locale, le témoi- gnage de leur vision du monde, de leur humour parfois, en tout cas de leur foi, et ce témoignage est encore parlant à qui sait l’entendre. Mais il faut parfois interpréter, comparer, analyser, ou plus simplement prê- ter l’oreille. Cet ouvrage n’a pas d’autre but. Nous présentons successivement le site, l’histoire, l’architecture et la sculpture de chaque monument, sans négliger les plus modestes, en tâchant de ne rien oublier (ce qui n’est jamais garanti). Le visiteur scrupuleux comme le touriste pressé, nous l’espérons, trouveront de quoi satisfaire leur curiosité. Chemin faisant, ils traverseront des paysages dont l’authenticité rustique fait toute la valeur, et pour nous, enfants du pays, ce sera peut- être l’occasion de mieux nous connaître. Car le pays, c’est l’homme. Avec ce troisième volet, après les volumes consacrés au Mauriacois et à l’Aurillacois, la boucle est bouclée. Certes tout n’est pas dit: le patient travail des chercheurs trouvera encore ici de quoi s’exercer, et c’est à chacun d’enrichir ou de corriger les observations qu’on lira dans les pages qui suivent 1. 5 AVANT-PROPOS 1 — En matière d’architecture il est difficile d’éviter complètement les termes techniques. On trouvera à la fin du volume un glossaire succinct ainsi qu’une liste des abréviations utilisées dans les citations et une bibliographie. 1 – Autour de Saint-Flour. Roffiac, Coltines, Andelat, Mentières, Tiviers, Villedieu. 2 – Autour de Massiac. Massiac, Bonnac, Saint-Mary-Le-Plain, Saint-Mary-Le- Cros, Vauclair, Molompize, Auriac, Leyvaux. 3 – Autour de Saint-Poncy. Saint-Poncy, Lastic, Vieillespesse, La Chapelle-Laurent, Loubarcet. 4 – Autour de Ruynes. Vedrines-Saint-Loup, Saint-Marc, Bournoncles, Alleuze. 5 – Autour de Chaudes-Aigues. Anterrieux, Deux-Verges, Saint-Rémy, Saint-Urcize, Jabrun, Magnac, Mallet. 6 – Autour de Paulhac. Gourdièges, Valuejols, Saint-Maurice, Les Ternes, Sériers, Cussac. 7 – Autour de Neussargues. Joursac, Sainte-Anastasie, Chalinargues, Moissac, Chavagnac, Virargues, Celles, Ussel. 8 – Autour de Murat. Bredons, La Chapelle-d’Alagnon, Chastel-sur-Murat, Dienne. 9 – Autour d’Allanche. Allanche, Chanet, Vèze, Molèdes, Laurie, Vernols. 10 – Autour de Saint-Saturnin. Saint-Saturnin, Marchastel, Lugarde, Féniers, Montgreleix, Marcenat, Cheylade. Si on s’intéresse plus particulièrement… 1 – Aux modillons. Auriac, Saint-Urcize, Les Ternes, Sainte-Anastasie, Dienne, Allanche, Vèze, Molèdes, Saint-Saturnin, 2 – Aux chapiteaux. Roffiac, Coltines, Mentières, Bonnac, Saint-Mary-Le- Plain, Vieillespesse, Loubarcet, Vedrines, Alleuze, Saint- Urcize, Bredons, Chastel, Dienne, Vèze, Molèdes, Laurie, Saint-Saturnin, Lugarde, Marchastel, Cheylade, Marcenat. 3 – Aux églises romanes les plus préservées. Roffiac, Mentières, Dienne, Chanet. 4 – Aux belles promenades à pied. Massiac (Sainte-Madeleine et Saint-Victor), Vauclair, Lastic, Joursac (tour de Mardogne), Chastel-sur-Murat, Chanet. 5 – Aux portails romans. Roffiac, Andelat, Mentières, Leyvaux, Vieillespesse, Anterrieux, Virargues, Bredons, Saint-Maurice, Vernols. 7 Propositions d’itinéraires L’arrondissement actuel de Saint-Flour regroupe en réalité des pays variés que l’ancien découpage en deux arrondissements, Murat et Saint-Flour, respectait davantage. Cette zone occupe approximativement la moitié du département. Les quatre départe- ments limitrophes sont, au Nord le Puy-de- Dôme, à l’Est la Haute-Loire, au Sud-Est la Lozère et, au Sud-Ouest, l’Aveyron. Nous sommes donc ici en une sorte de carrefour d’influences (les églises en témoignent logi- quement), d’autant plus que les contacts directs avec le reste de la Haute-Auvergne, Mauriacois et Aurillacois, ont été limités. Au centre du Cantal en effet trônent les mon- tagnes qui, pour ne pas être extrêmement éle- vées, n’en constituent pas moins une frontière naturelle que la neige, chaque hiver, rend bien réelle, et le développement de chaque moitié ne pouvait qu’être relativement autonome. Quiconque fréquente alternativement les deux parties, Aurillac-Mauriac d’un côté, Saint- Flour de l’autre, aura remarqué qu’aujourd’hui encore, dans les mentalités et la réalité des échanges, une coupure bien nette traverse le Cantal de part en part. Paradoxalement, le percement du tunnel du Lioran ajoute encore à cette impression que, décidément, on traverse quelque chose. Il n’est donc pas inutile d’insister sur le caractère pourtant unitaire du Cantal, car ce que la géographie semble avoir distingué net- tement, l’histoire l’a réuni, et notre départe- ment n’est pas à proprement parler une créa- tion arbitraire: la Haute-Auvergne précède largement le Cantal dessiné à la Révolution. En 972, en effet, l’évêque d’Auvergne désigne Aurillac comme seconde capitale de son diocèse et en profite pour préciser les limites de cette nouvelle structure, citant notamment le Lander en terme de frontière 1. A l’époque, Saint-Flour n’est guère dévelop- pée, voire encore inexistante, mais appartient bien alors au même ensemble qu’Aurillac ou Mauriac. Il est vrai que ce découpage reste flou, mais d’ores et déjà les montagnes sont au centre d’une zone unique, comme aujour- d’hui, et non à une extrémité. Cela n’interdit pas, à l’intérieur même d’une zone « sanfloraine » qui correspondrait à l’arrondissement actuel, de distinguer divers pays bien caractérisés. Au centre, la Planèze est une vaste éten- due de basalte presque plate dont les limites, un peu incertaines, peuvent être la Truyère au Sud, la Margeride à l’Est et, au Nord, la val- lée de l’Alagnon. L’altitude oscille entre 900 et 1000 mètres, avec quelques pointes dont la butte de Tanavelle, à 1092 mètres, surnom- mée pour cela le nombril de la Planèze. Il y a peu encore ce vaste triangle accueillait des cultures de seigle, pois, lentilles et autres céréales, aujourd’hui remplacées par l’élevage. Un meilleur ensoleillement et une pluviométrie plus faible qu’à l’Ouest, les montagnes là encore jouant leur rôle de bar- rière, ont fait de la Planèze le grenier de la Haute-Auvergne tandis que Saint-Flour, selon 9 PRÉSENTATION HISTORIQUE 1 - BOUDET, Cartulaire de Saint-Flour, Monaco, 1910, texte I. Les frontières citées sont la Rhue, le Lander, le château de Brezons et les « limites de l’évêché ». Les «pays » de l’arrondissement de Saint-Flour l’expression traditionnelle, en fut le gardien. Très tôt l’arbre disparut au profit des cultures, et à Valuejols, Tanavelle, Ussel, comme plus haut autour de Landeyrat aujourd’hui encore, on recueillait la tourbe pour se chauffer. Valuejols semble avoir été la première capitale de la Planèze, dès le début du Xe siècle. La vicaria avalogensis in territorio applanezæ apparaît alors dans les textes, signalant la haute antiquité de l’appellation. Il s’agit, selon Boudet, d’une « unité ethnogra- phique pouvant être considérée comme remontant aux premiers occupants, parce qu’elle dérive de la nature » 2. De même Saint-Flour, anciennement Indiciac, est par- fois nommée mons planeticus, parce qu’elle est en Planèze (en réalité, déjà à la limite) 3. La viguerie de Valuejols est indifférem- ment nommée par son chef-lieu ou par l’espace qu’elle administre (vicaria avalogen- sis ou vicaria Planicie). Au début du XIIe siècle le Cartulaire de Saint-Flour cite l’archiprêtré de Planèze, qui recouvre proba- blement l’ancienne viguerie 4. Une autre viguerie a existé non loin à Neuvéglise. Ensemble elles couvraient le Sud de Saint- Flour, une partie du canton Nord actuel de Saint-Flour et le canton de Pierrefort. L’administration carolingienne avait donc déjà reconnu la spécificité de la Planèze. L’ensemble dépendait du comté de Tallende, dans l’arrondissement de Clermont, et donc bien évidemment de l’Auvergne. D’autres vigueries, à Chalinargues, Moissac, Talizat, Rageade, Chaliers, etc., organisaient le reste de la région. Autour de ce cœur qu’est la Planèze rayonnent divers pays bien caractérisés. Au Nord, pour simplifier, nous trouvons le Cézallier dont la capitale cantalienne pourrait être Allanche. Les limites là encore sont imprécises : de la Rhue et la Couze de Valbeleix au Nord, la Santoire et l’Allanche à l’Ouest, l’Alagnon au Sud, jusqu’au val d’Allier à l’Est. Cézallier signifie d’ailleurs, selon toute apparence, cisallier, en-deçà de l’Allier 5. Cette région déborde largement dans le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire actuels, for- mant un trait d’union entre les monts Dore et la Margeride. L’altitude est élevée, autour de 1000 mètres avec des pointes à 1555 mètres au Signal du Luguet et 1478 mètres au mont Chamaroux, bien visible de Montgreleix, commune la plus haute du Cantal. C’est une terre âpre vouée à l’estive. Les hivers y sont longs et bien enneigés. Par sa situation le Cézallier est donc à la limite de la Haute-Auvergne, qui n’en possè- de qu’une petite partie; certaines paroisses relevaient de la Basse-Auvergne mais furent attribuées au Cantal lors de la formation du département. A l’Est, la Margeride proprement dite ne touche également qu’une faible partie du Cantal, à qui appartiennent ses derniers contreforts Nord-Ouest, aux limites de la Planèze et de l’Aubrac. Le canton de Ruynes en Margeride forme l’essentiel de la Margeride cantalienne, le reste étant constitué des cantons de Pinols, Le Malzieu, Saint- Chély, Saugues, Saint-Alban, Grandrieu, Langogne, Saint-Amans et Chateauneuf, en Haute-Loire et Lozère. L’altitude ne descend pas en dessous de 750 mètres, point culminant au suc de Malebriou ou Roche du Beurre (1423 m.; le mont Mouchet, avec ses 1465 m., est en dehors des limites départementales.) Le parler margeridien est un auvergnat influencé par le Languedoc, nous disent les spé- cialistes, mais le dialecte sanflorain s’imposerait malgré tout autour de Ruynes jusqu’au Malzieu, signe d’une vieille dépendance. Nous ne serons pourtant pas étonnés de retrouver, à Chaliers, Saint-Marc, Bournoncles, Védrines, etc., la marque du Gévaudan et du Velay. Entre Margeride et Cézallier le pays de Massiac présente également une forte identité 6. Voici en effet un petit bassin bien atypique en Cantal, au profil tout méditerranéen. Un micro-climat extrêmement sec permet d’y 10 2 - Ibid, p. CI. 3 - Ibid, VII, p. 34, n. 2 4 - Ibid, VII, p. 52. 5 - Au cœur du Cézallier, Allanche. Aurillac, s.d. 6 - Aice Massiacensi, 849 (Cartulaire de Brioude). Voir RHA 1911, p. 154 sq. faire pousser toutes sortes de fruits, et le bâti est très clairement méridional, avec ses tuiles romaines rouges et ses terrasses. Les gallo- romains, semble-t-il, avaient particulièrement apprécié le site puisque leurs traces sont fort nombreuses, à Ferrières, Bousselorgues, Boutirou, Grenier-Montgon, etc. Nous sommes ici plus proches de Brioude, de Blesle et des limagnes que de Salers ou Murat, et l’impression d’étrangeté est frappante 7. Au sud enfin la corne cantalienne enfon- cée entre Lozère et Aveyron est également originale. Nous touchons ici l’Aubrac rude des chemins de Compostelle, qui expliquent sans doute l’église à déambulatoire de Saint- Urcize et les nombreuses figurations de pèle- rins (Saint-Urcize, Jabrun, Deux-Verges…). C’est encore le Massif-Central, mais plus tout à fait l’Auvergne. On peut nommer ce pays le Caldaguès, Chaudes-Aigues en étant le chef-lieu. A l’extrême pointe du cône se trouvait la vigue- rie de Villevieille ou Vieillevie, près Saint- Urcize. Selon Boudet il s’agissait pour les habitants du Caldaguès d’avoir accès aux riches pâturages de l’Aubrac, et cette aberra- tion cartographique correspondrait alors à une « nécessité de l’existence » fort ancienne 8. Ce triangle de terre auvergnate jouit donc d’une forte identité. Le Cartulaire de Brioude cite, vers 841, un don à l’église Saint-Julien de Chaudes-Aigues, in aice Caldiacensi, in comi- tatu Telamensi. Le « pays » de Caldaguès est donc distinct mais relève de l’Auvergne, comté de Tallende. En 1274 un texte d’hommage parle de biens tenus en fief à Chaudes-Aigues et in toto Caldaguès. En 1360, pour citer un autre exemple, Guy de Severac rend hommage à Astorg VII de Peyre pour tout ce qu’il tient de lui in Caldaguezio 9. Ce rapide tour d’horizon n’épuise pas la variété de l’arrondissement de Saint-Flour, mais en donne une idée. Les églises, globale- ment, respectent ces nuances tout comme elles reproduisent le découpage géologique. Granite, schiste ou pierres volcaniques sont prélevés sur place et contribuent à typer fortement chaque zone, en accord avec les paysages. Les fondations Contrairement à Aurillac ou Mauriac, Saint-Flour n’a pas été un pôle administratif et religieux avant une date relativement récente, c’est-à-dire à la charnière des Xe et XIe siècles, quand saint Odilon fonde le prieuré. Diverses abbayes ont pu créer librement des filiales. Parmi les plus anciennes men- tions nous trouvons Moissac, dans le Tarn-et- Garonne. En 804, Léger et sa femme Adalberge cèdent à Moissac l’église Saint- Hilaire au bord des rivières Alagnon et Allanche, ainsi que les églises Sainte- Anastasie et Saint-Saturnin de Valuejols 10. L’église Saint-Hilaire est celle du Moissac cantalien, nommé au moyen-âge Saint- Hilaire-de-Moissac, du nom du patron de la paroisse et de l’abbaye dont elle dépend. De Moissac relevaient également Bredons, au XIe siècle, ainsi que l’église Saint-Martin de Murat et Virargues, par l’intermédiaire de Bredons. C’est sans doute l’ancienne présence de Moissac qui permit à Durand de Henry, enfant du pays, de devenir l’un des grands abbés de cette abbaye relativement lointaine. Tous les prieurs de Bredons furent d’abord des moines de Moissac. Ils nommaient aux cures de Murat, Albepierre, Valuejols, Sainte-Anastasie, Saint-Etienne-de-Carlat et Magnaval (ces deux dernières en Carladez). Un système de donations compliqué entraîna des troubles entre Moissac et Conques qu’un jugement, en 1107, vint régler en déboutant Conques de ses prétentions. L’abbaye rouergate était possessionnée à Molompize apparemment dès 823, à Pierrefiche en Planèze, à Tanavelle en 1059, à 11 7 - L’église de Bonnac, par exemple, est couverte en tuiles romaines, et ce fut probablement le cas de celle de Saint-Mary-le-Cros puisque des travaux d’assainissement aux abords de l’abside ont permis de découvrir des morceaux de tuiles à rebords carac- téristiques. Cf VINATIÉ, Sur les chemins du temps au pays de Massiac, Aurillac, 1995. 8 - Cart., p. XCIII sq. 9 - FELGÈRES, Chaudes-Aigues et le Caldaguès, RHA 1903, p. 183 sq. 10 - BOUFFET, RHA 1913, p. 347 ; BOUDET, RHA 1914, p. 8 sq. Ussel et Roffiac (vers 940) 11. Là encore les troubles furent constants au XIe siècle, et le Livre des Miracles de Sainte Foy raconte ainsi la parade des moines de Conques 12 : Lorsque quelqu’une des terres données à sainte foy est injustement envahie par des usurpateurs, les moines ont coutume d’y porter solennellement la sta- tue de leur sainte patronne, comme en témoignage de la violation de leurs droits. Ils ne portent jamais au dehors cette vénérable statue, sans la faire suivre de la châsse d’or donnée, dit-on, par Charlemagne. Le fief que sainte Foy possède à Molompize, en Auvergne, ayant subi une injuste agression, les religieux ordon- nèrent une procession. Le clergé et le peuple portaient à la main des cierges et des luminaires. Les châsses vénérables étaient précédées de la croix procession- nelle couverte d’or, décorée de reliquaires et resplen- dissante de pierres précieuses. Ce1le-ci était accom- pagnée des jeunes novices portant, les uns, les livres des Evangiles, d’autres l’eau bénite; d’autres encore frappaient sur des cymbales ou sonnaient de l’olifant, cors d’ivoire que les nobles pèlerins avaient offerts à l’église, en guise de décoration. La nouvelle de cette procession s’étant prompte- ment répandue dans tout le pays, des légions de malades se portaient de tout côté sur la route. La sainte en guérit un si grand nombre, qu’il serait impossible d’y croire, si nous n’avions le témoigna- ge de ceux qui y ont assisté. Les porteurs des véné- rables châsses ayant fait une halte sous un poirier, pour se reposer de leurs fatigues, une troupe innom- brable d’infirmes y fut guérie subitement. La sainte sema ainsi toute sa route de miracles et de bienfaits. Lorsque la procession fut arrivée à Molompize, il y eut un redoublement de prodiges si inouï, que les moines n’eurent pas même le loisir, durant toute la journée, de prendre leur nourriture. Le texte qu’on vient de lire signale l’existence d’une véritable route des miracles traversant pra- tiquement tout le Cantal du Sud au Nord, et atti- rant une foule considérable. Le but évident est avant tout de se montrer, puis de défendre ses possessions et éventuellement d’attirer des dons à travers une politique d’extension agressive. Il faut donc imaginer à l’époque une forte présence de Conques dans cette partie de l’Auvergne. La Chaise-Dieu, un peu plus tard, était mieux représentée encore et possédait une quinzaine d’établissements en Haute-Auvergne: Vebret, Vignonnet et Saint-Martin-Cantalès en Mauria- cois, Jou-sous-Monjou et Giou-de-Mamou près d’Aurillac, et, dans notre région,Allanche, Ségur, Saint-Michel de Broussadel, Mallet, Magnac, Saint-Urcize, Lieutadès, Paulhenc, Chaliers, Le Morle 13. Le nombre et la variété de ces posses- 12 13 - Mallet, Le Morle et Chaliers appartenaient primiti- vement à Chanteuges, qui passa à la Chaise-Dieu en 1137. GAUSSIN, L’abbaye de la Chaise-Dieu, Paris, 1962 ; BOUYSSOU, RHA 64-65, p. 136. Rappelons que la Chaise-Dieu fut fondée par le « cantalien » Robert de Turlande au milieu du XIe siècle, originaire de la paroisse de Paulhenc. 11 - Cart. p. LXXXIII ; RHA 1914, p. 30 12 - Liber Miraculorum Sanctae Fidis, éd. Les Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, pp. 56-58, 1994. La dalle funéraire de Durand de Henry et son inscription, au cloître de Moissac dans le Tarn « Saint Durand, évêque de Toulouse et abbé de Moissac » sions, réparties sur l’ensemble du département, même si la concentration est logiquement plus forte à l’Est, nous permettent de mesurer l’éventuelle influence de la Maison-mère dans la construction des églises dépendantes. Nous constatons qu’elle est pratiquement nulle: Vignonnet et Vebret ont des points communs mais relèvent d’un style mauriacois bien carac- térisé, de même que Saint-Martin-Cantalès plus au Sud, à la charnière des arrondissements de Mauriac et d’Aurillac, où l’influence mauria- coise se mêle au style des églises du Nord- Aurillacois. Jou-sous-Monjou est une église bien carladésienne; Saint-Urcize évoque Conques plutôt qu’autre chose et Allanche rap- pelle également le style mauriacois. C’est donc partout l’œuvre de maçons locaux et non d’hypothétiques envoyés casadéens. Il n’y a qu’à Chaliers peut-être, à observer le portail, que l’influence vellave est perceptible, même si elle est bien attestée en de nombreux autres endroits du Cantal 14. Une bulle de 1185 fait le point sur les dépendances de Blesle, fondée par Ermengarde, épouse du comte Bernard II Plantevelue, entre 850 et 885: Saint-Victor, Dienne, Chanet, Coren, Rézentières (?), Lussaud, Molèdes, Laurie, La Chapelle- d’Alagnon. Plus loin : Chastel-Marlhac (Mauriacois) et Thérondels (Carladez rouer- gat). Le style est encore local. Seule l’église de Leyvaux, en quelques détails, montre l’influence certaine de Blesle. Brioude possédait Mouret en 849 (don de Bernard, comte d’Auvergne, et de sa femme Lingarde), Faverolles (église Saint-Martin donnée en 971), Talizat, Ussel (vers 969), Coltines. De Lavoûte-Chilhac, monastère fondé en 1025 par saint Odilon, co-fondateur de Saint- Flour, dépendaient Lastic (donnée à Sauxil- langes en 1131 par l’évêque d’Auvergne), Rochefort (commune de Saint-Poncy, sur les bords de l’Alagnonnette. Prieuré érigé peut-être vers l’an mil, comme Bonnac), Vèze (en 1535 en tout cas) et Védrines. Tout ceci appartenait en fait à Cluny, comme les dépendances de Sauxillanges (Bonnac) 15 et de Saint-Flour. Enfin l’abbaye de chanoines réguliers de Saint-Augustin de Pébrac, fondée par saint Pierre de Chavanon, archiprêtre de Langeac mort en 1080, possédait Saint-Just, Lorcières (donnée par Géraud de Corbières vers 1077- 1095), et La Chapelle-Laurent (donnée par Géraud d’Ussel et sa femme vers 1072-1088, en même temps que Saint-Poncy) 16. Plus étonnante est la présence de Lérins, à Vieillespesse au XIIIe siècle, qui possédait aussi deux mas à Talizat et l’église de Saint- Just près Brioude. Ces moines exotiques, venus de la Côte d’Azur, laissèrent probable- ment leur nom au Pont de Léris, non loin de Vieillespesse. D’autres possessions relèvent comme ici d’une présence ponctuelle due au hasard des donations. Vauclair et Saint-Martial furent fondées par Guillaume Robert, compagnon et conti- nuateur de Bertrand de Griffeuille dans la seconde moitié du XIIe siècle 17. Vauclair, annexe d’Escalmels à l’Ouest d’Aurillac, date des années 1153-1168. Peu après Guillaume fonde Beaulieu, commune de Saint-Martial, à l’appel des seigneurs de Chateauneuf en Gévaudan (église détruite). Les cisterciens s’installèrent à l’écart de la civilisation, à Graule vers 1147, par don de Léon II de Dienne à Aubazine (près de Brive en Corrèze), et à Féniers vers 1173. De la Grange de Graule il ne reste que des ruines presque inapparentes dans les montagnes de Cheylade. Les « Granges » cisterciennes étaient en fait de petits monastères avec cha- pelle, dortoir, réfectoire, etc., mais les moines n’y avaient pas de poste fixe. En 1152 un décret interdira de construire ces annexes à plus d’une journée de marche de l’abbaye- mère. Graule, bien éloignée d’Aubazine, était déjà fondée. Rochemonteix a étudié l’histoire de Graule et a dressé un plan à partir des ves- 13 15 - Bonnac, Albuniacum, BOUDET, Cart. II. 16 - Cart., p. CCIII 17 - Voyez le second tome de cette série, pp. 18-21. 14 - Il est cependant difficile de trancher car nous igno- rons à peu près tout de l’église romane de la Chaise- Dieu, remplacée plus tard par le bel édifice gothique actuel.
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