Les jours d'avant - Page 1 - test Les jours d’avant 3 Christine Dumonteil Les jours d’avant Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0610-1 Dépôt légal : Février 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 À mon mari, mes fils et mes chiens 7 1 Paris, 3 mai 1968. À l’instant où il tourna la clef dans la serrure, il sut qu’elle l’attendait, blonde et molle, une sorte de Renoir maussade, et pourtant lorsqu’il la découvrit, assise sur le canapé, sa robe de chambre bleu ciel nouée sous les seins, avec sur le visage cette légère hébétude du dormeur tiré de son rêve, il ne put s’empêcher de sursauter. La chair lourde d’une grossesse de six mois passés, elle était pourtant émouvante, mais il avait contre le meuble trop de préjugés pour se laisser attendrir. Il détestait ce divan qui constituait pour lui une sorte de borne. Leur histoire était courte, elle remontait à l’automne précédent, mais pleine d’aigreur. Une fois de plus, il se fit la réflexion que les choses importantes de notre vie arrivent souvent masquées : quand il était entré dans ce magasin du faubourg Saint-Germain, Jeanne à son bras, rien ne l’avait averti que sa vie était en train de changer. Il se sentait d’humeur légère, satisfait d’un mariage sans passion, mais aussi sans histoire, et puis au détour 9 d’une allée, il avait aperçu leur reflet dans une glace, elle, en tailleur bleu marine, lui, pantalon de toile, polo beige, chandail bleu ciel jeté sur les épaules, et une fureur sourde, obscure, avait fondu sur lui. Quand Jeanne s’était arrêtée, frappée d’extase, devant le canapé, il avait aussitôt attaqué : – Voyons Jeanne, ce canapé est trop petit, et puis ce jaune… jamais les garçons ne pourront l’approcher. Mais le vendeur, tapi derrière une colonne, leur était tombé dessus. D’un regard, il avait tout englobé, mesuré la faille, deviné qui était le maître. Dix minutes plus tard, l’affaire était conclue. Jeanne, collée contre son mari, étincelait, rose de bonheur. Pierre n’avait rien dit, son beau teint mat blême de rage contenue, mais dans la voiture, il avait eu des mots affreux, dix ans de mutisme qu’il rompait d’un coup, puis il était retourné à son silence, les yeux sur la route, le profil dur, indifférent aux larmes de sa femme. Heureusement, les enfants étaient absents, partis en camp de scouts. Jeanne, qui tout à coup n’avait qu’une envie, voir sourire son mari, avait tout fait pour se faire pardonner, en vain. Après une soirée mortelle, elle, devant la télévision, épiant un signe qui ne venait pas, lui, le nez dans un livre, ils avaient fini par se réconcilier dans le grand lit de cuivre que Jeanne avait acheté pour leur septième anniversaire de mariage. Un mois plus tard, Pierre apprenait qu’elle était enceinte. Il n’avait rien eu à décider. Jeanne avait dit : « Dieu l’a voulu. » Jeanne a souvent de ces verdicts qui sentent l’encens. Ses cheveux blonds en boucles sur les épaules, elle a ce soir le même air un peu précieux qui l’a séduit autrefois, le même air de Provence, de conte, dix ans 10 plus tard. Il sait à présent, pour l’avoir payé au prix fort, que la première impression n’est pas toujours la bonne, mais à l’époque, il l’ignorait encore, alors il a cru l’espace d’un bel été que c’était enfin elle, les mots sur le vide, son fol espoir, les bruits de la nuit qui tous lui racontaient la même histoire, celle d’une vie miraculeuse qui l’attendait quelque part, derrière la vitre, celle d’une femme peinte aux couleurs de son enfance, un, deux, trois, soleil, sa Provence secrète, un éclat de lumière qui éclabousse le bleu du romarin et de la lavande en fleur, le vieux figuier derrière la maison, les pierres du muret sur lesquelles, chaque été, un petit lézard venait s’y étendre, mais il a eu tort ; à peine trois mois, et il a compris que Jeanne n’était pas, ne pouvait être ce poids si léger et si lourd à son âme. Il se détourne, le cœur morne, referme doucement la porte, un instant qu’il voudrait faire durer, dépose ses clefs et sa monnaie dans la coupelle de grès blanc, sur la commode. Geste machinal qui lui a demandé des années de discipline. La voix de Jeanne, nette comme un pli de pantalon : – Pierre, n’oublie pas tes poches. Lui, un silence pesant de mari dompté. Elle, un sourire d’encouragement pour cet enfant trop lent à qui il faut sans cesse répéter les choses. Quand il se retourne, Jeanne, le ventre en avant, cherche à se relever. En un bond, il est sur elle. Il la fait se rasseoir, prend ses mains. Elles sont petites et chaudes. Il se rappelle son émotion la première fois qu’il les a tenues. Il pense à Jean Gabin découvrant dans Pépé le Moko celles de Mireille Balin. Mais celles de Jeanne, contrairement à l’actrice, n’avaient rien de fatal, des mains d’enfant, ça ne fait peur à personne, quand on les retourne, on n’y lit rien 11 d’autre qu’un bonheur facile. C’est justement cette évidence qui l’a fait douter : l’amour, c’est autre chose que cette transparence dans laquelle il s’égare, c’est plein de fracas et de fièvre, c’est plein d’une douleur que Jeanne ne pourra jamais lui infliger. Une nuit de septembre, il a compris que le bonheur était ailleurs, quelque part, derrière la vitre, mais pas dans la rue de Jeanne. Malgré sa peur, il a aussitôt voulu lui parler. Il s’est entraîné tout un après-midi pour cela, devant la grande armoire à glace de sa chambre : – Jeanne, je crois que nous nous sommes trompés. Il ouvre les bras, comme pour plaider sa cause, mais quand il les referme, c’est sur elle, elle qui lui glisse dans un souffle plein d’effroi, qui lui coupe les jambes, qu’elle est enceinte. Trois mois plus tard, ils sont mariés. Pour vivre, il a vite appris à cloisonner. Jusqu’au jour du divan, il a cru qu’il savait sa leçon sur le bout de l’annulaire, l’amoureuse de son cœur d’enfant depuis longtemps ne cognait plus à la vitre. Ses doigts, par mégarde, frôlent le bas du ventre. Il les recule aussitôt. Jeanne, a qui le geste n’a pas échappé, pince les lèvres. Son nez d’un coup paraît plus long. Les joues pâles, elle demande : – Pierre, Pierre, où étais-tu ? Du même ton qu’elle aurait dit : « Anne, Anne, ne vois-tu rien venir ? » Pierre lève la tête, fronce le nez et les sourcils, mais Jeanne, perdue dans son récit, réconfortée par la présence de son mari, heureuse de se rappeler sa frayeur maintenant qu’elle est rassurée, poursuit : – J’étais folle d’inquiétude. 12 Il lève les sourcils. Elle avance le menton, pressante, agacée : – Les émeutes à Saint-Michel… Et comme il se tait, elle appuie : – Ils les ont montrées ce soir au journal, toute cette violence, c’était terrible – elle frissonne – et comme je savais qu’à cette heure tu devais y être et que tu n’appelais pas… j’ai eu si peur. Elle se jette contre lui, un hoquet dans la gorge. Il la reçoit, maladroit. Les petites mains s’accrochent à son cou, les cheveux blonds se nichent au creux de son épaule, frôlent ses lèvres. Une vague de parfum monte vers lui, légère, subtile. Il dit : – Là, là, c’est fini, en lui tapotant le dos. Il la sent se raidir. Un peu de honte au cœur, il la serre plus fort, murmure, une fêlure dans la voix : – Je suis là, c’est fini maintenant… Dehors une voiture passe, suivie de quelques rires. Jeanne entre ses bras s’amollit. Il ne sait pourquoi, il est brusquement tout ému par ce poids contre lui, elle et l’enfant dont il n’a pas voulu, encore une mais déjà deux. Le regard perdu sur la fenêtre entrouverte, sur cette troisième nuit de mai où à quelques pas de là, des jeunes gens tout à l’heure se battaient, il pense à lui dix ans plus tôt, à ce jour jaune et bleu où il a cru qu’il aimait Jeanne et que ce serait pour la vie. Il cherche quelque chose de gentil à lui dire, un mot tendre, comme un écho ou une faveur, pour elle, mais aussi pour lui, pour le jeune homme plein de rêves que le temps a fracassé, un mot tendre pour cette vie qu’il voulait, avec elle, dépenser jusqu’au dernier sou, mais il ne trouve rien, empêtré qu’il était dans une fatigue soudaine qui lui endort le cœur. Pour un peu, 13 il regretterait la scène qui n’a pas eu lieu. Ce n’est pas la première fois qu’il éprouve ce genre d’embarras. Depuis que Jeanne est enceinte, elle le trouble. Elle, d’ordinaire si prévisible, a perdu son caractère d’évidence, l’appartement haut de plafond est devenu plein d’ombres. Pourtant sa chair n’est jamais parue aussi molle, jamais elle n’a tant ressemblé à un Renoir. Pressé contre elle, Pierre se dit qu’en quittant le commissariat, il y a moins d’une heure, il était un jeune homme, tout fier de ramener chez lui un peu du parfum de cette belle nuit de mai, comme un inestimable trésor. Maintenant, c’est un mari, dans les bras de sa femme. Il s’écarte, agacé et gêné : – Je suis désolé. Je voulais appeler. Mais au commissariat, impossible. J’ai demandé, ils n’ont pas voulu. Il grimace, pour l’amadouer. Les yeux de Jeanne d’un coup brillent plus fort. On dirait deux châtaignes sous la cendre. Satisfait, il pousse l’avantage : – Je leur ai dit que tu étais enceinte. Que tu allais t’inquiéter. Mais c’était un tel chahut là-dedans. Sa voix, malgré lui, est montée. Il se tait, laisse retomber l’excitation, comme une longue vague : – Enfin, j’ai eu de la chance. J’ai été relâché parmi les premiers. Il prend la main, petite et chaude, murmure, une ombre de dépit dans la voix : – Trop vieux parmi trop de jeunes… Jeanne se jette contre lui, dépose derrière l’oreille un baiser maladroit et pointu. Elle pense à tout ce que ses amies lui ont dit en le voyant la première fois et 14
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