La loi du clan - Page 1 - test Florence d’HARCOURT La loi du clan Hauts-de-Seine Éditions EDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droit. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS). 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À Guillaume À ma sœur Corinne Deville-Taittinger À Sophie, Guillaume Henri, Augustin, Richard et Florent. Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance, Qui demeure aux prés, où tu coules tout bas. Meuse, adieu : j’ai déjà commencé ma partance En des pays nouveaux où tu ne coules pas. Voici que je m’en vais en des pays nouveaux : Je ferai la bataille et passerai les fleuves ; Je m’en vais m’essayer à de nouveaux travaux, Je m’en vais commencer là-bas les tâches neuves. Charles PEGUY. La loi du clan 11 La loi du clan Préface Courageuse, audacieuse et quelque peu téméraire, Florence d’Harcourt nous apparaît comme une lutteuse plutôt que comme une rebelle. Il est des êtres pour lesquels une épreuve devient un tremplin. Rebondir et toujours rebondir sera la réponse de Florence, que ce soit en montagne ou dans la vie publique, qui est au centre de son livre captivant. Parmi ses aventures, hautes en couleur – le mot n’est pas trop fort –, l’une des plus importantes est son action politique. Florence en sera imprégnée à jamais. Elle s’enflammera pour les grandes causes au point de les aborder avec la hardiesse et le courage des soldats d’une guerre sainte, la défense des femmes où elle ne cessera, par son seul exemple, de marquer des points et, plus généralement, la défense, comme elle se plaît à le dire, des majorités minoritaires. Certes, l’esprit est offensif, sans crainte de se marginaliser, et les appareils n’ont pas de prise sur elle. « Si je suis seule, ma lutte ne sera que plus forte », doitelle souvent penser. Un don Quichotte en jupons ? Ne le croyez pas, Florence d’Harcourt pourfend ses adversaires et va jusqu’au bout de ses convictions. Mais, si la politique peut être le plus noble des combats, elle aura été pour elle 12 La loi du clan – sans vouloir rechercher le paradoxe – un engagement parfois décevant. Quels impératifs doit-on tirer de cette lecture passionnante où se côtoient le meilleur et le pire ? Un besoin de respiration si l’on se sent hors d’haleine, un temps de repos pour mettre les pendules à l’heure. Souvent un profond désir de réflexion. Florence passera de l’un à l’autre. Des pèlerinages s’imposaient. Elle en fit à sa manière dans les Himalayas et en arpentant les hauts plateaux tibétains, en contemplant leurs lacs turquoise et leurs neiges éternelles, en s’imprégnant de la sagesse bouddhiste et en découvrant ce que sont sérénité et compassion. Prendre de l’altitude permet de mieux comprendre son prochain. On s’interroge alors sur soimême et sur la finalité de sa vie. Ainsi Florence a-t-elle gagné une vision différente, celle qui donne la seule richesse qui vaille. C’est là-haut dans la montagne que Florence d’Harcourt conforte le mieux son souci de transparence et trouve l’adoubement de la vérité. Maurice HERZOG 13 La loi du clan 1 Des bords de Meuse aux Hauts-de-Seine Mon père me disait souvent : « Tu seras sénateur des Ardennes, tu succéderas à Mme Vienot. » Mme Vienot, fille et épouse d’un fondeur de Rocroi, avait détenu ce siège. Elle était socialiste et mon père avait de l’estime pour elle. Je me demande encore pourquoi cette idée lui était venue à l’esprit, d’autant plus que mes parents ne faisaient pas grand cas de la classe politique. Était-ce le fait qu’à ses yeux, je n’avais aucun talent pour le dessin et la peinture ? Pourtant j’aimais dessiner, dans le genre figuratif assez conformiste, et j’aimais mes œuvres ; mais non, mes parents avaient décidé une fois pour toutes que le talent appartenait à ma sœur Corinne et que leurs ambitions pour moi devaient être revues à la baisse : le Sénat par exemple. J’avais douze ou treize ans à l’époque, mon avenir ne me préoccupait guère et je coulais une enfance à laquelle je ne suis pas encore capable aujourd’hui d’ajouter un qualificatif. Mon père Jean Deville était fils, petit-fils, arrière-petitfils d’industriels ardennais, cloutiers puis fondeurs depuis 1848. L’usine fabriquait toutes sortes d’objets en fonte, pompes, vases, croix de cimetière, poêles et cuisinières. 14 La loi du clan Mes arrière-grands-pères paternels étaient tous deux sortis de l’École polytechnique, l’un, Albert Deville, ingénieur au corps des Mines, l’autre, Paul Rigaux, dans les Poudres. Du côté de ma mère on était rémois, dans la diplomatie, l’armée, à la Cour des comptes pour mon grand-père d’origine poitevine, Henri Labbé de La Mauvinière. Mon arrière-grand-père maternel, Simon Dauphinot, avait été député et maire de Reims en 1871. Il s’était illustré pendant la guerre de 1870 en se proposant comme otage sur le devant d’une locomotive en partance pour l’Allemagne afin de sauver ses concitoyens. À la même époque, mon arrière-grand-oncle paternel, Georges Corneau, était député des Ardennes et grand maître du Grand Orient de France. Il avait créé l’Union des sociétés de secours mutuel des Ardennes et l’Office des habitations à bon marché. Ils étaient amis et radicaux. Mais cette petite généalogie serait peu significative si j’omettais de dire que mon père et ma mère avaient fait les Arts décoratifs à la fin des années 1920 et s’étaient connus à Paris à l’Atelier d’Art Sacré de Maurice Denis. Je vécus toute mon enfance imprégnée de l’odeur d’essence de térébenthine dont mes parents usaient pour nettoyer palettes et pinceaux. Lorsque ma mère peignait ses paysages des Ardennes, elle partait en voiture avec son matériel. De temps en temps, ma sœur Corinne et moi l’accompagnions et, pendant qu’elle travaillait, nous nous amusions dans les ruisseaux et les prairies. En plein hiver, lorsque la Meuse avait débordé dans les champs et qu’il gelait bien fort, nous accrochions des lames de patins sur nos chaussures et nous apprenions à patiner entre les touffes d’herbe. Nous étions des provinciaux de longue date, des Ardennais pur sucre, identification rejetée en 15 La loi du clan bloc par ma mère qui se voulait intello-progressoparisienne. Elle maniait le pinceau clope au bec, tout en écoutant la France-Culture de l’époque. Mon père lisait L’Action française et ma mère L’Aube. Lui admirait Maurras et Bainville, elle Blum et Simone de Beauvoir. Toute la famille récitait par cœur Rimbaud dont la tombe et celle de sa sœur Vitalie ne sont pas loin de notre caveau au cimetière de Charleville. En fait, malgré les apparences, il n’y avait pas de véritable antagonisme entre mes parents ; l’expression picturale restait un solide dénominateur commun, gravure pour l’un, peinture pour l’autre. Famille, politique, sports passaient au second plan pour ne pas dire au dernier. Les enfants, nous étions quatre, trois filles et un garçon, furent confiés très jeunes à une gouvernante recrutée à Paris chez les Dames du Cénacle, vieille fille intelligente et cultivée, amoureuse d’un frère plus jeune que nous aimions bien et qui devint par la suite un écrivain connu. J’avais cinq ans lorsque nous revînmes avec elle de Paris (où nous allions régulièrement nous faire redresser les dents). J’ai toujours à l’esprit l’image de cette grande femme maigre au nez pointu, vêtue de gris assorti aux gouttelettes de pluie qui ruisselaient sur les vitres du train. Corinne avait alors quatre ans, Emmanuel venait de naître. Cette époque de notre existence a été celle d’enfants choyés par les trois domestiques de leurs parents. Fernande la cuisinière venue de Longwy, Émile, son mari, le maître d’hôtel et notre chère Lucie, femme de chambre-bonne d’enfants, élevant à la maison sa fille Gigi du même âge que moi. Bien plus tard, elle reviendra à mes côtés pour prendre soin de ma propre fille. 16
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