723 - Page 2 - test Sylvie Lavier 723 Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2008 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0429-9 Dépôt légal : Décembre 2008 © Edilivre Éditions APARIS, 2008 6 Je ne sais pas comment je m’appelle. J’ai oublié mon nom. Quand je parle de mon nom, je pense à la totalité de mon identité : mon prénom et mon nom de famille, celui de mon père. Ai-je d’ailleurs un père ? Un homme et une femme, déjà âgés, viennent me voir chaque jour. Sont-ils mes parents ? Je ne sais pas. Je ne pose pas de questions. Je suis indifférent. J’ai tué ma femme. Enfin, j’ai tiré sur elle, avec un fusil de chasse. Est-elle morte ? On l’a allongée sur un brancard avant de l’embarquer dans une ambulance. Quand elle m’a vu avec le fusil, elle a eu un regard étonné, et boum ! Elle se trémoussait en gémissant. Cela m’a fait rire. C’était la première fois qu’elle m’inspirait une réaction, un sentiment. C’était une réaction amusée. « Voilà ce qui arrive quand on vit avec un alcoolique » a lancé cette conne de concierge quand 9 elle a vu ma femme, gisant sur son brancard, dans le couloir de notre appartement. J’ai oublié de le signaler. Je suis alcoolique. Je ne l’ai pas appris ce jour-là. Je le savais. Ma femme voulait avoir un enfant. Je n’en avais pas envie. Ni envie d’elle, ni d’aucune autre en général. Un soir, nous nous sommes couchés, comme tous les soirs, ou peut-être un peu plus tôt que d’habitude. Je voulais lire l’Equipe, tranquille, et la laisser devant son écran de télévision. Elle était déjà au lit. Elle avait tamisé la lumière qui diffusait une lueur blanchâtre dans la pièce. J’ai eu un mouvement de recul, j’ai voulu fuir. Elle ne m’a pas regardé, alors j’ai pensé qu’elle dormait. Elle avait repoussé le drap au pied du lit. Elle portait une nuisette rose bonbon, ornée de petits nœuds blancs. La transparence de sa tenue laissait apparaître la grosseur de ses seins et la noirceur de son pubis aux poils tordus. J’avais envie de vomir. Je l’ai recouverte avec le drap, le plus délicatement possible, non par excès de tendresse mais pour ne pas la réveiller. Elle a ouvert les yeux. Alors j’ai dit bonsoir, très vite. Je m’apprêtais à lui tourner le dos pour reprendre la lecture de mon journal, commencée à table, quand elle m’a lancé un regard suppliant, mouillé. Elle s’est allongée à mes côtés, a collé sa chair pleine, humide et sentant la transpiration, contre la mienne. Je me suis levé, je suis allé dans le salon. Je me suis dirigé vers l’armoire, au fond de la pièce. Je l’ai 10 ouverte, j’ai pris le fusil de chasse sur la dernière étagère. Je l’ai chargé. Je suis revenu dans la chambre où elle m’attendait, haletante. J’ai tiré. Ce fut le plus beau jour de ma vie. De la vie dont j’ai le souvenir du moins. Les voisins ont entendu la détonation. Et les autres sont arrivés, SAMU, police… Je les attendais en fumant une gauloise. Ils m’ont enfermé. En prison d’abord, puis à l’asile, pour déficience mentale aggravée. 11 Je suis suivi par le Docteur Joyeux. Ce n’est pas un canular, il paraît qu’il s’appelle comme ça. Mais je ne le crois pas. Où vont-ils chercher toutes ces âneries ? Ils ont marqué mes vêtements, avec un ruban adhésif collé à mes chaussettes, mes pyjamas, mon peignoir, mon linge de corps, mon pantalon – l’unique, celui avec lequel je suis arrivé. Moi, on ne m’a pas marqué, pas encore, et pourtant, déjà, je sais ce que je suis. Je suis là sur cette terre, j’ai moins de 30 ans. J’ai fait comme tout le monde, j’ai été bébé puis petit garçon. J’ai grandi et j’ai atteint ma taille adulte, celle que je garderai jusqu’à la fin. C’est sans surprise. Je suis un Monsieur Tout le Monde à l’aspect ordinaire. Mon âge est moyen, ma taille est moyenne. Je ressemble à tous les autres hommes. Je n’ai aucun signe distinctif à signaler sauf que je porte des lunettes. N’est-ce pas finalement encore banal ? Sur mon passé, ce sont les autres qui s’expriment. Les autres qui décortiquent ce qui est intéressant de ce qui ne l’est pas. Pour moi, c’est juste une succession de 13 jours. Comme l’avenir. C’est pareil. Ce qui ne reviendra plus et ce qui se produira, c’est immuable. La vie n’est pas aussi courte que l’on se plaît à le dire. Elle est longue, beaucoup trop longue. Je compte les années qui me restent à vivre, au rythme des saisons. Je regarde la terre qui se refroidit puis se réchauffe, qui se couvre de fleurs, de feuilles, de neige ; qui devient inhospitalière. Mon regard s’élève vers la voûte céleste. À chaque fin de journée, quand le ciel s’obscurcit, une incommensurable angoisse me saisit. Demain, le soleil montera une fois nouvelle à l’horizon et la vie reprendra ; identique. J’aurai vieilli. Je vieillirai encore, j’ai le temps. La grande aiguille de toutes les horloges est si lente à faire le tour du cadran. J’attends. Je suis impassible. Je n’agis pas. Je ne reconnais pas ma part dans un quelconque événement. Sais-je au moins qui je suis ? – Et lui, quel est son nom ? a demandé le Docteur Joyeux. J’ai répondu sans hésiter. – 723. – 723, c’est son numéro de dossier. – C’est écrit sur mon lit. – Oui, bien sûr, mais ce n’est pas son nom. Ils ont insisté, je me suis fâché. Je les ai injuriés puis j’ai bondi pour les frapper. Ils ont appelé de l’aide. Une infirmière est venue me faire une piqûre. 14 – Ce n’est pas bien de faire son méchant garçon, at-elle dit. Ils ne m’appellent pas « 723 » mais « il ». Où est la différence ? D’ailleurs, me parlent-ils réellement ? Je ne le crois pas ; ils parlent de moi. J’écoute, et j’opine du chef. Opiner du chef, c’est ce que je fais de mieux. La femme d’un certain âge est venue me voir. Elle m’a apporté un bouquin. J’aurais préféré des cigarettes, du vin rouge ou de la bière. Enfin, j’ai pris le livre. J’ai même dit merci. – Après tout ce temps, la garce en a profité pour écrire un livre sur toi, m’a-t-elle annoncé. Un tissu de mensonges. Après tout le mal qu’elle t’a fait ! Enfin, tu devrais le lire. Cela t’aidera peut-être à te sortir de là, à te souvenir que c’est elle qui t’a rendu fou. J’ai opiné du chef. 15 J’ai rencontré Françoise dans un bal populaire. Mes copains étaient tous en main, sur la piste de danse. Pour ne pas faire tapisserie j’ai invité une fille, la seule qui n’était pas prise. C’était Françoise. Quand je lui ai proposé que l’on passe la nuit ensemble, elle a tout de suite accepté. Elle ne me plaisait pas. Je n’avais pas touché une femme depuis longtemps et j’en ressentais le besoin. Pas l’envie. Je ne m’imaginais pas l’emmener chez moi. J’avais un peu honte. Elle m’a proposé d’aller chez elle. Elle vivait dans un foyer d’accueil pour jeunes filles. Elles étaient toutes là, dans l’attente d’avoir gagné suffisamment d’argent pour se payer un appartement. Le règlement était clair : dans l’attente d’une situation, pas d’homme. Ceux-ci étaient interdits de séjour dans le centre sous peine d’expulsion de la jeune fille fautive. Je l’ai appris, trop tard. La première nuit fut brève. Je fis ce que j’avais à faire : vite fait, mal fait, et je partis. Je n’osai pas refuser de laisser un numéro de téléphone. Françoise s’en servit. Je revins, deux ou trois fois, et ce qui devait arriver se produisit : elle se fit renvoyer du centre. J’avais à l’époque encore un peu de scrupules. Je lui proposai 17 de venir habiter chez moi en attendant qu’elle trouve un autre toit. Elle accepta, et s’incrusta. Le jour où l’on sonna à ma porte et qu’elle fit pénétrer ses parents, je compris que le piège se refermait. – Vous vous mariez quand ?, demandèrent-ils de concert à peine les présentations faites. La question était sans appel. Françoise fixa la date, sans même me consulter, sûre d’elle et fière aussi d’avoir dégotté un gars de la capitale avec une situation. Ils sont restés déjeuner chez moi, devenu chez nous, sans mon accord. Je n’avais rien à leur dire, alors j’ai proposé de m’occuper de la cuisine. Ils se sont attablés, je devrais plutôt dire avachis sur les chaises, devant les assiettes. Je faisais à manger, j’apportais les plats sur la table qu’ils s’empressaient d’engloutir, sans attendre que je fus moi-même servi. J’ai finalement déjeuné seul, à l’office. Cela ne les a pas gênés. Je n’entendais aucune conversation dans la salle à manger. Seuls des bruits de mastication et de couverts heurtant bruyamment les assiettes me parvenaient. Françoise avait allumé la télévision. J’ai compris ce jour-là que cette femme n’était pas pour moi, qu’elle allait me pourrir l’existence. J’ai commencé à pleurer, puis à sangloter, fort, de plus en plus fort. Françoise a monté le son de la télévision. Personne n’est venu voir à la cuisine ce que j’avais, si j’étais malade. 18
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