Retour au barrage, un fait d'hier - Page 3 - test Alice AGASSE Retour au barrage, Un fait d'hier Roman court Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2007 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-070-4 ISBN 13 : 978-235335-070-4 Dépôt légal : Mai 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. À mes grands-mères … Avril-Août 2000, en France Les journaux locaux ne parlaient plus que de l’évènement : la retenue d'eau de Saint-G. allait être vidée pour l'été ; on rouvrait le barrage afin qu'il soit consolidé. Déjà les vieux, ceux qui avaient vu la construction de l'édifice, jubilaient : — Bien fait ! disaient-ils. Ils n'avaient qu'à pas le mettre là leur barrage, ils n'avaient qu'à nous laisser tranquilles et construire leur infâme mur ailleurs ! À la ville, après tout ! Qui profite de la retenue ? Les gars de la ville ! disaient-ils, oubliant que Saint-G. ne s'éclairait plus depuis longtemps avec des bougies. Les inévitables : « J'ai toujours su que ça tiendrait pas le coup, ce tas de béton ! », ou encore : « Ils ont englouti une église, la maison de Dieu, c'est ce qui se passe quand on ne respecte pas le Seigneur ! » se mirent à égayer les discussions dans le village de « Saint-G.-le nouveau », comme l'appelaient ses habitants. 9 Le jour de l'ouverture, fin avril, toute la population des villages alentour – majoritairement des personnes âgées – vinrent assister au spectacle. Mais ils ne furent pas satisfaits. Ils ne purent apercevoir que de minces filets d'eau dégoulinant sans discontinuer des vannes ouvertes dans la paroi. La retenue, pourtant petite, allait demander des semaines avant d'être enfin vide : les autorités ne voulaient pas risquer de saturer le lit de la G., le petit fleuve qui serpentait mollement au fond de la vallée. Alors on prit patience, bon gré mal gré. Et dans les cafés, on pariait déjà sur ce qu'on allait retrouver au fond de la retenue : — Le village sera encore debout, vous verrez ! disait le vieux Matthias. Mon père a construit l'école et c'était du solide ce qu'on faisait à l'époque, c'est pas comme ce qu'on fait maintenant. Ça sera encore debout, je vous dis, regardez ces murs, disait-il en tendant une vieille photographie en noir et blanc, regardez ma maison ! Des murs comme ça, ça tombe pas, c'est ancré dans le sol comme une montagne ! Et il montrait à tous ceux qui l'écoutaient sa photographie, preuve indéniable que l'ancien village de Saint-G., englouti le 7 mars 1947, allait renaître des eaux. Ses yeux, dans son visage gris et chiffonné, étaient pleins d'espoir et parfois remplis de larmes. — Oui mais dans quel état ! lui répondait Elisa, la jeune femme un peu rondelette qui servait au bar. Je veux pas vous vexer mais plus de cinquante ans sous les eaux, ça doit être tout bouffé là-dessous ! — Tu sais pas ce que tu dis ! Rien ne peut bouffer des murs comme ceux que mon père faisait, c'est pas 10 comme les constructions de maintenant ! Puff, et y'a plus rien ! Et le vieux reprenait sa litanie, photographie en main, essayant plus de se convaincre lui-même que de convaincre son auditoire. Un vieil homme entra dans le café, un inconnu. Il vint s'asseoir à une table et tous les yeux se tournèrent vers lui. Il n'était déjà pas courant de voir de nouvelles têtes ici, au café de la Poste, mais en plus un vieillard, cela n'était jamais arrivé. Elisa alla prendre sa commande – une bière et une assiette de charcuterie – et retourna à son zinc. Matthias, ayant fini par lasser les buveurs léthargiques qui l'entouraient, vint s'asseoir près du nouveau venu. Il voulait bien évidemment engager la conversation avec lui et de préférence diriger celle-ci sur le barrage et la solidité des murs de Saint-G. Les regards insistants qu'il lançait vers l'étranger portèrent leurs fruits. Ce dernier parla même le premier : — Je suis désolé, Messieurs… et Mademoiselle, ajouta-t-il en adressant un petit hochement de tête à Elisa qui rougit derrière son comptoir, mais je crois qu'en entrant j'ai interrompu une conversation qui allait bon train. Des yeux fatigués, pour certains de vieillesse, pour d'autres de Ricard, pour d'autres encore des deux, se tournèrent vers lui. « C'est pas grave, cria Elisa de son comptoir, Matthias nous serinait à propos du barrage, comme tous les jours depuis bientôt trois semaines ! » Puis, les yeux au ciel, les mains dans les torchons à essuyer les verres, 11 elle ajouta en soupirant : « Dieu qu'il me tarde qu'ils le vident ce barrage, ça nous fera des vacances ! » — Tais-toi donc Elisa ! Laisse-moi expliquer, tu n'y connais rien. Elisa leva les yeux au ciel une fois de plus et continua à essuyer ses verres. — Voyez-vous, ils ont ouvert le barrage parce que le contrefort a des fuites. Bien entendu, comment pouvaitil en être autrement avec une construction pareille ? J'étais là quand ils l'ont construit et je peux vous dire que – mon père était maçon, vous savez – ils ont fait n'importe quoi ! Ils n'auraient jamais dû le construire ici de toute façon, mais vous savez, c'est pour la ville, alors, couper une vallée en deux et noyer un village, qu'est ce que ça pouvait bien leur faire, dites-moi ? Le nouveau venu écoutait avec intérêt, mangeant et buvant tranquillement, regardant avec respect la photographie que lui tendait Matthias, répondant parfois même aux injonctions de ce dernier avec calme et chaleur. Elisa, bien que travaillant dur, gardait un œil sur cet homme. Elle était surprise par ses vêtements, assez élégants, même un peu coquets avec cette pochette blanche sur son costume beige. Il portait tout à l'heure en entrant un chapeau mou aux allures de panama. Qui aujourd'hui portait ça ? A la fin de son repas, le vieil homme commanda un café, proposa un verre à Matthias qui accepta plus pour être sûr d'avoir pour quelques minutes encore une personne à qui parler que par envie d'un verre, et sortit de sa poche des petits cigarillos qu'il proposa à la ronde. La plupart des vieux refusèrent, certains acceptèrent en assurant que leurs femmes ne seraient 12 certainement pas contentes, mais tous restèrent les yeux fixés sur l'étranger si bien habillé. Ils étaient curieux de savoir ce qu'un inconnu, si vieux de surcroît, venait faire ici. Il ne devait pas être là par hasard. Maurice, soixante-quinze ans, le plus jeune de l'assemblée, posa la question qui brûlait toutes les lèvres. — Et vous, vous n'êtes pas du coin, que venez-vous faire ici ? Vous venez pour le barrage ? — Non, je sais, coupa Célestin, ne donnant même pas à l'étranger qui fumait le temps de répondre. Vous venez pour l'église ! — Ah, sois pas stupide, voyons ! cria Maurice. — L'église ? demanda l'étranger, plutôt satisfait que personne ne l'ait reconnu et tirant avec gourmandise sur son petit cigare. — Oui, l'église ! bondit Matthias, les yeux pétillants de mystère et d'excitation. Et vous verrez tous, dit-il en se retournant vers les autres vieux, qu'elle sera encore debout et qu'on pourra y célébrer la messe dès le premier dimanche après que le barrage aura été entièrement vidé. Vous verrez ! — Et alors, pourquoi tant de mystères ? s’enquit l'étranger, curieux. — Ah, mais Monsieur, ce n'est pas un mystère, c'est un miracle ! — Qu'elle soit debout ? Vous n'en savez toujours rien, précisa le nouveau venu. — Non, pas qu'elle soit debout, d'ailleurs elle l'est, il n'y a pas à en douter, mais qu'elle soit toujours habitée par notre Seigneur ! 13 L'étranger ouvrit un œil grand de surprise, plissant encore plus son front fripé. — Ah Matthias, tu vois bien que tu expliques mal ! Il ne comprend rien, grogna Gérald, un vieux tout sec qui fumait avec peine le petit cigare qu'on lui avait offert. Ce qu'il veut dire, Monsieur, c'est que l'église du vrai Saint-G., pas d'ici, précisa t-il d'un ton dédaigneux en balayant l'air de sa main et en grimaçant, la vieille église, eh bien, elle sonne toujours à la Noël, tous les ans depuis 1947 ! — Et vous entendez cela malgré la profondeur des eaux, demanda l'étranger, loin de remettre en doute les dires des villageois. — Bien sûr, Dieu veut que nous l'entendions, pour nous soulager du sacrifice, assura Matthias, la larme à l'œil et le torse gonflé de fierté. Des légendes comme celle-ci, l'inconnu en avait entendu des centaines et ne croyait à aucune. Cependant, si elles pouvaient apporter un peu de réconfort aux personnes qui y portaient crédit, alors elles étaient les bienvenues. La perte d'un village, qui plus est d'un village d'enfance, était sans doute un crève-cœur pour qui avait eu toute son histoire, heureuse tout au moins, associée à cet endroit. — Alors, Monsieur, vous ne nous avez toujours pas dit ce que vous veniez faire par ici, rappela Maurice, de loin le plus malin de tous. — Vous n'êtes pas du village, assura Célestin, l'œil méfiant, vous êtes de la ville. — Ah, mais laisse-le répondre, bougre d'andouille ! Tu vois pas que tu lui coupes sans arrêt la parole ? cria 14 Gérald, laissant son cigare se consumer lentement au coin de ses lèvres sèches. — Vous savez, l'église, elle n'a plus de cloche, alors si elle sonne, c'est l'œuvre de Dieu ! continuait Matthias, dont l'esprit était tout entier accaparé par son miracle. — Oh, tu nous barbes, Matthias ! cria de nouveau Gérald. — Mais tu l'as entendue toi ! Tu ne peux pas nous dire le contraire ! lui répondit Matthias. Gérald marmonna un petit « oui » et enfonça son visage dans son verre de pastis. — Ils ont enlevé les statues, et les bancs aussi. Ils l'ont déconsacrée, enfin, ils ont essayé ! s’enorgueillit Matthias, mais Dieu ne les a pas laissés faire. Les vieux approuvèrent d'un signe de tête. — Notre village ne voulait pas mourir, soupira doucement Gérald, soudain ému. Non, il ne le voulait pas... Tous les nez s'enfoncèrent doucement dans les verres, les yeux papillonnèrent. — Mais il n'a pas eu le choix ! Sans ce crétin de baron ! s'écria Matthias en posant violemment son verre sur la table si bien que le liquide opaque manqua de s'en envoler totalement. — Le baron ? demanda l'étranger piqué d'intérêt, et, Elisa l'aurait juré, soudainement devenu grave. — Oui, un gars qui n'était même pas du pays, un aristocrate qui avait acheté le château, cette vieille ruine à flanc de colline. On peut le voir d'ici, précisa Maurice. Oh, bien sûr à l'époque, il était en meilleur état. Remarquez, il l'a bien détruit, son château, en y 15
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