A chacun ses secrets - Page 2 - test François-Xavier BEAUGRAND À chacun ses secrets Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-068-5 Dépôt légal : Septembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 1. UN PEU D’HISTOIRE Comme à chaque fois qu’il doit aborder ce thème avec ses élèves, le professeur Benette ressent le petit frisson de la passion le parcourir. « Quoi de plus beau que de parler d’une naissance » se dit-il. Bizarrement, il est comme une institution au sein du « François Malterand Gymnasium 1 » : lorsque Monsieur Benette, le professeur d’histoire, fait venir son père, et son imperméable hors d’âge, pour offrir à ses lycéens un témoignage sur la création de l’Union Européenne, le silence se fait religieux, marque d’un respect total. « Voyez-vous mes chers petits amis, il est parfois des images qui marquent à jamais le cours d’une vie. Je me souviens, j’avais sept ans, j’habitais en France. Un jour, je suis sorti d’une cave dans laquelle je m’étais réfugié depuis plusieurs jours 1 Lycée François Malterand en langue allemande. 7 avec mes parents et mes frères et sœurs. Tout d’abord ébloui par la lumière du soleil, il m’a fallu quelques secondes pour m’habituer et découvrir ce char, ces motos et ces jeunes soldats… L’un d’eux a particulièrement attiré mon regard ! Allez savoir pourquoi… il n’était ni plus grand, ni plus fort, ni mieux armé que les autres. Pourtant, je l’ai regardé fixement avec toute la haine que l’on peut avoir visà-vis d’un envahisseur. Je le regardais tellement que je pouvais deviner mon reflet dans ses yeux verts. Imaginez ma fierté lorsqu’il a détourné son regard du mien ! Il venait d’envahir mon pays mais moi, je le défiais du regard et je le battais. Durant les jours qui ont suivi, j’ai eu l’occasion de le revoir régulièrement. En effet, les militaires allemands occupaient la moitié de la cour de récréation de mon école avec leur matériel. Je me souviens encore de lui, se tenant droit avec son arme à la main. Sans doute m’a-t-il reconnu chaque jour. Je devinais que ses yeux verts pétillaient lorsqu’il me regardait traverser la cour sur les mains lorsque nous faisions des concours avec les copains… J’étais imbattable ! » Le visage du père du professeur d’histoire s’illumine d’un sourire radieux lorsque les images de l’époque reviennent traverser son esprit. « Un jour, alors que nous jouions au ballon, celui-ci est allé rouler jusque sur ses chaussures… pourquoi les siennes ? personne ne le sait. En arrivant à quelques pas de lui, je me suis retrouvé pétrifié de terreur, 8 incapable de bouger. Il m’a scruté avec son regard si particulier. D’un geste habile, il a fait monter notre ballon jusque dans ses mains, puis il me l’a tendu. Je suis resté figé de longues secondes avant qu’il prenne la parole dans un français hésitant : « Tu ne dois pas avoir peur de moi. Je ne suis pas méchant. J’ai aussi un petit enfant qui doit avoir ton âge. Je l’imagine en train de marcher sur les mains ou de jouer au ballon… j’aimerais beaucoup être avec lui en ce moment mais il est à Hambourg, avec sa maman, et moi, je suis ici… avec toi ! ». Sa voix, son accent guttural m’apparurent totalement insupportables. Sans plus le regarder, je lui ai arraché le ballon des mains et j’ai couru rejoindre mes copains, bien entendu, sans prendre la peine de le remercier. Sur le coup, je ne m’en suis pas rendu compte mais en y repensant plus tard, je sais qu’une larme a coulé le long de sa joue… Quelques jours plus tard, je me suis payé l’audace d’aller jeter un coup d’œil sur sa veste qu’il avait posée sur un des bancs de la cour. Il s’appelait HansGunter Glick, il était lieutenant de l’armée du 3e Reich. Comme vous le savez déjà, la guerre s’est poursuivie jusqu’en 1945. Lorsque l’armistice fut signé le 8 mai, l’Europe était à feu et à sang, totalement divisée entre l’influence américaine à l’ouest et l’influence soviétique à l’est. Dès 1949, les dirigeants des principaux pays du vieux continent se sont entendus pour créer une 9 nouvelle puissance, pacifique, qui devait faire contrepoids avec la toute puissante U.R.S.S. En 1950, la France, l’Allemagne et l’Italie décident de mettre en commun leurs ressources commerciales et créent la première zone de libre échange. En 1952, la zone de libre échange regroupe déjà sept États. Ils seront quinze en 1956. Vous trouverez dans vos manuels, ou dans le cours de mon fils, le détail des différentes adhésions. Avant la fin des années 50, l’euro vient se substituer à toutes les monnaies des pays. L’Union Européenne devient un immense marché commercial au sein duquel hommes et capitaux peuvent circuler librement. En 1963, les négociations débutent pour doter l’Union Européenne d’une véritable identité par le biais d’une Constitution qui sera acceptée par le peuple de toute l’Union, par voie de référendum, le 17 avril 1966. Ce jour est depuis devenu celui de la fête nationale. Cette constitution prévoyait l’utilisation d’une langue unique, l’adoption d’un hymne national et l’élection d’un Président et d’un Gouvernement unique. Au terme d’âpres négociations, il est décidé que la langue unique sera celle que l’on considère comme la plus riche et la plus artistique au monde : le Français. Depuis le 1er septembre 1968, elle est la seule enseignée dans les écoles. 10 Le 12 mai 1970, Harold MacMullin, précédemment Premier ministre britannique, devient le 1er Président de l’Union Européenne. Je me souviens, ce jour-là, des centaines de milliers de personnes s’étaient regroupées à Bruxelles pour être témoins de la première déclaration officielle du Président. Peu importait le résultat et qui serait élu, ce qui était vraiment important pour nous, c’était de vivre ce moment historique. Lorsque le Président est apparu au balcon de l’Elyséum 2 , une clameur inouïe s’est élevée de la foule. Les drapeaux européens flottaient au travers de la foule et subitement, le silence fut total lorsque les premières notes de l’hymne national ont retenti. Dans un élan de solidarité, de bonheur et d’émotion, plus de 400 000 personnes dans la capitale et plusieurs millions dans toute l’Union, se mirent à chanter l’Hymne à l’Europe pour la première fois de l’histoire. Dans un grand élan spontané, chacun saisit la main de son voisin, symbole d’unité. Au terme de notre hymne, les gens sont littéralement tombés dans les bras les uns des autres. Pour ma part, mon bras est passé autour des épaules d’un homme dont je tenais la main depuis quelques minutes. Un homme d’une bonne cinquantaine d’années qui me rendit mon accolade avec beaucoup de chaleur. Après quelques secondes, nous nous 2 Nom donné au Palais Présidentiel 11 sommes écartés l’un de l’autre et j’ai découvert son visage… » Subitement, la voix du témoin de l’histoire feint une petite hésitation avant de reprendre : « J’ai découvert son visage… et surtout son regard ! Ses grands yeux verts dans lesquels je pouvais deviner mon reflet. Il me sourit et posa son bras sur l’épaule d’un homme de mon âge qui se trouvait à côté de lui. La suite dépasse tout entendement : – Frantz ! s’exclama-t-il. – Oui Papa ! – Approche, je voudrais te présenter un vieil ami. Son Français était parfait. Plus d’accent, plus d’hésitation. Tout en laissant son bras droit autour du cou de son fils, il passa son bras gauche autour de mes épaules puis me serra contre lui, comme son propre enfant. Des larmes coulaient sur son visage. Je ne pus retenir les miennes. C’était incroyable ! En 1939, il était Allemand, moi j’étais Français et je le détestais. En 1970, nous étions dans les bras l’un de l’autre, nous étions Européens… » Les élèves écoutent fascinés leur orateur. Au fond de la classe, la jeune Samantha O’Gara mâchouille son chewing-gum. Pour une fois, elle est calme et ne passe pas le plus clair de son temps à choisir lequel de ses camarades sera l’aliment de son insatiable appétit sentimental d’adolescente. D’un geste 12 marquant une certaine délicatesse, la jeune fille replace ses cheveux bruns, légèrement ondulés, qui lui tombent sur les épaules. Ses yeux bleus se dirigent régulièrement vers sa montre car même si le cours de Monsieur Benette est particulièrement intéressant aujourd’hui, Sam, comme l’appellent ses amis, attend avec impatience la pause de 20 minutes pour fumer dans les toilettes avec quelques-uns de ses camarades. Le cours d’histoire s’achève par une sonnerie, proprement insoutenable, qui marque la fin des 55 minutes imparties au professeur. En quittant la salle, Samantha glisse habilement un petit message qu’elle a griffonné pendant le cours, dans la poche du blouson d’un autre élève qui se trouvait quelques rangs devant elle. À peine surpris par le petit clin d’œil qui a accompagné la sortie de sa jeune camarade, le garçon découvre avec intérêt le message de la jeune fille : « Je suis aux chiottes du bâtiment 2 pour une petite clope. Viens me rejoindre. Il n’y pas grand monde et j’ai très faim… ;-) » 13 2. SAUVÉE IN EXTREMIS Depuis son bureau, Buffy Summers observe la cour de récréation se remplir progressivement. « Je vais aller faire un petit tour ! » se dit-elle. Pour la 3e année scolaire consécutive, elle occupe le poste de surveillant au Gymnasium 3 de Hambourg. Étudiante moyenne, Buffy envisageait de terminer des études d’art graphique lorsque le décès de son beau-père l’a contrainte à trouver un emploi afin de subvenir aux besoins de sa famille. À l’époque, elle avait 23 ans et il lui restait à peine une année de scolarité à assumer. Malheureusement, comme la famille venait de déménager de Dublin pour venir s’installer dans 3 Bien que la langue officielle de l’Union Européenne est le Français, chacun des Landers (les anciens États tels que la France, l’Allemagne, l’Italie… – terme issu de l’ancienne organisation de l’Allemagne Fédérale) a pu conserver pour ses établissements scolaires, dont il a la responsabilité, la dénomination utilisée dans son ancienne langue nationale (un lycée en France est un Gymnasium en Allemagne ou un College en Grande-Bretagne…). 14
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