"D'Anne qui partout jette sa neige",Loïc le DOEUFF - Page 2 - Un beau recueil de nouvelles du Sud Ouest Loïc LE DŒUFF D’Anne Qui partout jette sa neige Dix nouvelles d’un grand sud-ouest Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2008 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur ISBN : 978-2-35335-217-3 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Puisque le feu loge secrètement Dedans la neige, où trouverais-je place Pour ne brûler point ? […] CLEMENT MAROT. 1496-1544 (D’Anne qui lui jeta de la neige. Rondeaux, 1544) Du même auteur • LES DEUX G Éditions Publibook. 2006 • L’ANNONCE Éditions Balise. 2007 • LE PHARE Éditions JetLag. 2007 Titres des nouvelles LA CLEF DE L’ABÎME (et une énorme chaîne…) LES TROIS ESPRITS DU DIABLE L’INSANE TOMBE UN AMOUR DE VACANCES L’ANTHROPOPHAGE CYCLOPE LES CHAÎNES DES SENTIMENTS LA CHASSE LA BONNE NOUVELLE D’ANNE qui lui jeta de la neige L’ÉTRANGE CONFESSION du père Lestac LA CLEF DE L’ABÎME (et une énorme chaîne…) – Tu pleures du sang, dit soudain Golda étonnée. – On ne pleure pas du sang, voyons, dit Ernie. ANDRE SCHWARZ-BART (Le dernier des Justes) La guerre s’éternisait loin ailleurs, depuis la nuit des temps du siècle de mon court décompte, et encore allait-elle être l’élément essentiel de l’existence de mes mois immatures au même titre d’importance que l’air, la terre, l’eau du puits ou le feu d’un fourneau. Enfant sans raison ni nom personnel, moi j’attendais là, accroché aux jupons d’une grand-mère de convenance. Figurait aussi à bonne place dans ma sphère rapprochée un vieillard bilieux, très (trop pour mon espièglerie), désagréable à mon endroit quoique jamais – JAMAIS !? – il ne levât sa main afin de corriger mes gamineries coutumières. Une journée d’écoulée et il m’était simplement indifférent. Je le considérais partie intéressante de mon monde, partie strictement, à peine plus dérangeante que nos deux poules ou notre maigre vache. En fait, il comptait autant à ma rudimentaire pensée que ces villageois entrevus au gré du labeur, l’accueillante hostellerie, fermée dès l’armistice, se tenant à lisière de forêt. Nous parlions peu de mes parents, puisque d’entrée de jeu ce fut sujet interdit et entendu de tous, apparemment. Comme nos relations familiales s’étaient déjà atténuées durant les semaines avant ma « longue villégiature », rapidement me resurgirent leurs traits à l’appel des « Papa ou Maman » d’un petit compagnon. Mon irruption au sein de cette collectivité rurale fut bien sûr source de questions, d’affabulations. Bien sûr. Ensuite, au mépris de mon amour-propre et sans que je ne comprenne les motifs d’une pareille manigance, on m’ignora avec rudesse. Du moins les grandes personnes. Je devine à présent que ces mésestimes suspectes n’étaient dues qu’à l’arrivée impromptue de nouveaux vacanciers à mon image. L’âge proche, malgré leurs têtes étrangères ceux-là devinrent à la minute de leur intrusion camarades entiers. Comme les autres. Comme moi vis-à-vis des autochtones : encore nous ne savions notre malheur directement. Pourtant, sous les regards pesants et furtifs des adultes que je n’aurais su analyser… Aujourd’hui je félicite le Ciel d’avoir permis la fraîcheur candide de nos années là-bas. Primaire et indolent accord. Pas une seule fois je n’avais vu un convive dominer de son rang commercial la vaste salle ! Du reste, où aurait-il pu s’installer, l’éventuel client ? Entre les bouteilles vides et les bûches judicieusement entassées pour l’hiver, la pièce servant d’annexe à la remise ? Auprès du lapin ainsi à l’abri des maraudeurs ? Sous une guirlande d’oignons inopportune aux établissements de classe ? En revanche, vitres et fenêtres, du plus loin dont je me souvenais, reluisaient impeccablement dépoussiérées, – atavisme professionnel. Des rideaux de dentelle frissonnaient au moindre vent et c’était curieux, quand on savait leur intimité. Dix tables vernies et leurs chaises paillées s’empilaient à l’extrême dans l’attente hypothétique de noces aussi gaies qu’auparavant, l’escomptait Grand-mère, qui le traduisait continûment de ses dix commandements notifiés à tout bout de champ : « Tes sabots rayent le plancher ! » Attention à l’écorce !/ Prends les patins ! » (Des sacs de jute qui protégeaient le sol des accidents inévitables.) Même deux lustres attendaient le rétablissement de la bonne fée électricité chichement fréquentée une fugace décade, le progrès ne se disséminant qu’avec parcimonie à travers les campagnes. À l’avenant la cheminée se morfondait d’ennui, faisait triste, véritable deuil, et une botte de foin s’échappait de son conduit, affirmation qu’à l’heure dite on lui interdisait surtout de ne davantage refroidir la pièce d’un courant d’air intempestif. Il n’empêche ! A contrario de son manteau glacé et du foyer gras de vieille suie noirâtre, une bourrée y figurait, un journal était déjà fripé et des planches brisées se tenaient prêtes « Au cas où ! » Lorsque je réfléchis posément à cette période je me dis combien tout y paraissait intermède : le conflit international en cours, ma présence à l’ombre d’arbres sauvages (moi, incontestable graine de faubourg à l’accent m’as-tu-vu, condescendant à qui roulait les r dans ma restreinte chapelle), ce salon dressé à l’obéissance d’un instant. À son devoir initial. Primordial ! L’hiver s’installait : Dieu ! Ce froid peut-être guère pis qu’à l’habitude, du point de vue température, néanmoins les mois de disette s’amoncelant, les relations interzones étant liées au mieux à autorisation… (Et loin des yeux, à dix ans, ça s’estompe vite, la concrète notion rassurante donc chaleureuse de sa famille. Très vite.) En sus, quand on a traité d’égal à égal un certain confort, compliqué de revenir en arrière, n’est-ce pas ? J’entends l’usage urbain du modernisme là capricieux, au bas mot, avec ses moyens de transport incohérents à qui montait les étages par ascenseur, rejoignait n’importe quel endroit par autobus ou train et y compris tenait le téléphone pour sonnerie d’angélus… Un fait acquis : j’ignorais si le temps avait décidé de se mêler au combat et s’il se trouvait « colère de cette bêtise ! », un radotage d’aïeule, mais les discours mâles et virils tournaient autour de son supposé effet de découragement sur l’occupant et sur les commentaires style « Les Russes en profitent ! » « On dit les Italiens, etc. » À dire vrai, cela se murmurait aux environs de notre désinvolture. Nous étions neutres. La participation de nos modestes entités à ces indirects bouleversements se limitait aux duels d’épées de bois, et encore préférions-nous nous référer à Robin, à Ivanhoé, plutôt qu’à ce singulier De Gaulle chez les « Maquis », au Maréchal Pétain chez ceux qualifiés du côté rival d’infâmes « Collabos ». Certitude quotidienne : notre peu à manger ! La soupe maigrissait de repas en repas. Parfois une prunelle sénescente m’évaluait sans aménité aucune, et fréquemment il me revient en mémoire qu’une de mes immenses frayeurs instinctives fut d’être mitonné potau-feu, tant son porteur me parut vorace et la marmite ménagère démesurément profonde et lésée de viandes. Maintenant ; – maintenant ! je comprends que mes angoisses me venaient de mon admiration d’un humble ouvrage illustré de l’histoire du Petit Poucet égaré à la discrétion de l’ogre. Cette appréhension m’habita jusqu’à un second conte lequel me lança, lui, chevauchant fier destrier en irrésistible prince charmant, au salut de l’amie du moment ; que de citadelles imprenables à l’humain ordinaire (le négligeable concurrent aux grâces de la belle) je pris vaillamment d’assaut ! L’éphéméride d’une réalité de garçonnet, et si elle ressort empreinte de désespoir, d’après les soupirs expressifs lorsque moi et mes semblables étions sujets de conversations, à moi elle se révélait normale : assurément je vivais d’une pétulance effrénée et nul doute que mon entourage ne se louât également de ma présence ! L’inconscience des innocents, résumerons-nous. Puisque mon encre est d’antan ma mémoire me ramène une discussion malsaine où il fut question du lapin, du coq cochant sa poule sans vergogne et même de notre vache : le compagnon de Grand-mère voulait dévorer l’unique pensionnaire du clapier, je crois. Ne criait-il : « Un garenne qui ne sera jamais aussi gros ? » L’ancienne aubergiste tenait bon. Elle avait la conviction pesée. Ses réponses recouvraient sa philosophie ponctuelle : « On remerciera Dieu le jour
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