Pourquoi pas? - Page 2 - test Emmanuelle Nuncq Pourquoi pas ? Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-132-3 Dépôt légal : Décembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Voici pour vous en exclusivité, Mesdames et messieurs, le tout début de mon nouveau Chefd’œuvre, que dis-je, mon premier roman, euh, une nouvelle histoire,… en fait un truc que je me suis amusée à écrire quand j’avais du temps, euh… enfin des heures de travail quoi. 7 J’ai vingt ans, je m’appelle Mélanie et dans deux mois je vais mourir. Les médecins ont détecté il y a une semaine un cancer très rare. En France on n’a pas les moyens pour le guérir. Il faudrait que j’aille aux États-Unis pour ça, mais je n’ai même pas l’argent pour le voyage. Je suis au chômage, mon père s’est fait licencier et ma mère est morte. Bon, trêves de plaisanteries. Maintenant que j’ai réussi à capter votre attention, et que vous êtes prêts à tout gober, je vais enfin pouvoir commencer à m’amuser. Je n’ai pas envie de raconter une histoire pleine de ces ingrédients (violence, politique, pathétique, sexe, pouvoir), qui feraient à coup sûr des lignes que vous allez lire un parfait best-seller. Je n’ai pas envie de raconter la vie d’un jeune de banlieue dans sa cité pourrie, ni celle d’un trentenaire bobo parisien dépressif ou les énièmes mémoires d’une mamie à la campagne pour attirer votre attention. Mon héroïne sera parfaitement stupide, hors catégorie, et son histoire également stupide et hors catégorie. Vous 9 voilà prévenus. Et si vous continuez à lire, c’est parce que vous le valez bien. Emmy Botero n’était pas ce qu’on peut véritablement appeler une fille intelligente. Cultivée, ça oui, mais intelligente, pas vraiment… Elle pouvait vous citer des noms d’auteurs, des proverbes autant que vous voulez, d’ailleurs elle ne parlait pratiquement qu’en répliques de films et les gens qui ne savaient pas tous d’où elles étaient tirées la regardaient de travers et la prenaient pour une folle, mais paradoxalement vous pouviez lui faire croire à des choses aussi stupides qu’à l’existence de la peinture à damier. (Si, si, celle pour peindre les échiquiers). En réalité, elle était plutôt gourde, enfin, disons naïve. Elle croyait que les histoires d’amour au cinéma étaient toutes possibles et qu’un jour, elle aussi aurait droit à la sienne. Quoi, Bridget Jones avait bien réussi à décrocher un Mark Darcy, alors pourquoi pas elle ? Elle ne croyait pas, comme le dit si bien Lisa Simpson, que le romantisme ait été racheté par Disney dans une OPA frauduleuse et qu’il n’existait plus de nos jours. À elle aussi, on ferait un jour une déclaration d’amour sublime sous la pluie, ou sur un panneau dans un match de baseball (même si elle n’aimait pas le base-ball et que de toute façon, y a pas de matchs de base-ball en France). Et forcément, elle vivrait la plus belle d’entre elles, car c’était son festin… euh, son destin. Pourquoi ce fut elle, qui par un beau matin de Noël, (les matins de Noël sont toujours beaux, même 10 si on omet souvent de dire que c’est à cette période de l’année que le taux de suicide est le plus élevé) reçut le don le plus merveilleux, le plus supercalifragilistic du monde, ça, je n’en sais rien. Après tout, d’autres qu’elle l’aurait certainement mieux utilisé, que ce qu’elle le fit. Mais je peux cependant avancer quelques hypothèses : en premier lieu, les choses extraordinaires arrivent toujours le jour de Noël, et nous ne voyons pas d’explication à cela. En second lieu, Emmy est un prénom dérivé d’Emmanuelle, dont la fête est le 25 décembre, qui signifie « Dieu est avec nous », alors peut-être que Dieu était avec elle, ou bien, que c’était elle Dieu… Mais en fait, cette hypothèse était une fausse piste, tout simplement parce que Dieu n’existe pas. La magie de noël, je veux bien, mais Dieu quand même, faut pas exagérer… Si j’ai choisi Emmy comme prénom, c’est pour plusieurs raisons. La première, c’est que mon prénom c’est Emmanuelle et qu’Emmy, c’est… moi. Ou presque. Comme presque dans tous les romans d’ailleurs, l’auteur est souvent le héros. Emmanuelle, c’est un prénom que j’ai détesté pendant longtemps, jusqu’au jour où un garçon me l’a chuchoté au creux de l’oreille. Je n’en ai plus rien à faire maintenant, mais je n’ai pas supporté pendant longtemps de me prendre toujours les mêmes remarques dans la figure : soit j’avais droit aux intégristes catho qui me sortaient : « Mais c’est un magnifique prénom, plein de signification. Savez- 11 vous que cela veut dire Dieu est avec nous ? », (Non, vous êtes juste la quatre cent douzième à me le dire, merci pour l’info) soit j’avais droit aux vieux visenibards qui me demandaient si c’est moi qui jouait dans les films qui passaient le soir très tard… Et si Emmy s’appelle Emmy, c’est aussi parce que je ne pouvais pas choisir simplement Emma pour avoir un prénom qui me ressemble. Emma est un prénom trop littéraire, qui renvoie entre autres à Emma Bovary et à Emma Woodhouse, personnages que je trouve particulièrement agaçants, même si mon héroïne, vous allez le voir, leur ressemble malheureusement par de nombreux côtés. En fait, je sais pourquoi ce fut elle et personne d’autre à qui toute cette histoire arriva, mais je voulais vous laisser réfléchir. Enfin, si vous suivez un tant soit peu les sornettes qui découlent de ma plume bordélique. C’est tout simplement parce que c’est moi qui écris l’histoire et qui décide de tout. Alors j’ai choisi Emmy comme prénom et comme héroïne, c’est comme ça et puis c’est tout. Et puis si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à arrêter de lire. C’est d’ailleurs une des règles principales de Comme un Roman. Bref, Emmy reçut à Noël un don extraordinaire, et toute l’histoire qui va suivre découle de ce don et de ses conséquences. Enfin, l’histoire qui va suivre ne va pas l’être de façon vraiment linéaire… À vrai dire, j’ai un peu tendance à écrire tout comme ça me vient, disons que ça sera le même bordel que dans mon cerveau : seulement, 12 vous pourrez être sûre à la fin d’avoir tout compris, j’y veillerais, ne vous inquiétez pas. Il faut savoir également qu’en plus d’être niaise, Emmy était affreusement maladroite. Elle cassait tout ce qui trouvait sur son passage. Elle avait beau vivre dans son appartement depuis deux ans déjà, il y avait quand même des jours où les murs changeaient de place et se trouvaient exprès sur son passage pour l’embêter. Il suffisait de lui dire : « fais bien attention à ça », pour que « ça » tombe par terre. En réalité, son cerveau était en bordel. Toutes les pensées lui venaient dans le désordre et si elle était maladroite, c’est parce que le temps que ses pensées se transmettent à ses mains pour lui dire de serrer les doigts, ben, c’était trop tard… Elle était donc complètement illogique, et cet illogisme (qui lui avait fait quand même rater cinq fois son permis de conduire) était doublé d’une faramineuse propension à la rêverie. D’ailleurs, quand elle était gosse, elle croyait que son cerveau était une immense pièce remplie de placards dans laquelle un petit lutin habillé en Robin des Bois s’occupait de ranger, ressortir et classer toutes les choses qu’elle apprenait. Mais il lui semblait parfois qu’il faisait mal son travail. C’est dire l’étendue des dégâts. De toute façon, s’il fallait une preuve, rien que sa coupe de cheveux suffirait à décrire ce bordel : c’était une frange trop courte, des mèches de toutes les longueurs, un mouvement vers la droite et des boucles rousses pour le reste, le tout coiffé avec les 13 doigts, et encore, quand c’était coiffé. Sa façon de s’habiller était pareille : elle changeait de style tous les jours. Un jour tailleur/talons hauts, un autre en salopette, des bas rayés quand il lui en prenait l’envie, des converses de toutes les couleurs, quand ce n’était pas encore la mode. Des fois, elle osait sortir dehors avec une converse rouge et l’autre verte, et ça la faisait beaucoup rire de voir les gens la regarder bizarrement dans la rue. Elle avait également une collection immense de labello (je sais, il ne faut pas citer de marques, mais je ne sais pas comment ça s’appelle, j’appelle ça « truc à lèvres » sinon) dont elle changeait tous les jours comme une autre aurait changé de monture de lunettes. Elle en avait plein ses poches (d’ailleurs elle en perdait la moitié et le reste passait au lavelinge) et à chaque fois qu’il en sortait un nouveau, il fallait qu’elle le teste : fraise, cerise, miel et lait, perlé, etc. Si elle faisait ça, c’était parce que (c’était idiot comme raison mais en même temps il n’y a que moi, elle et vous qui le savez), parce que si jamais un jour, un beau garçon avait, comme ça, l’envie subite de l’embrasser, ses lèvres au moins seraient en condition… Emmy avait donc une drôle de tête. Il faut dire qu’en plus de sa coiffure, ses lunettes aussi étaient bizarres. Elle aurait bien voulu porter des lentilles, mais l’ophtalmo lui avait appris qu’elle avait les yeux plats : elle était condamnée aux lunettes 24 heures sur 24. Pour la consoler de ça, son opticien, un monsieur très gentil qui ressemblait au 14 Père Noël, lui avait fabriqué des lunettes sur mesure, comme elle en avait toujours rêvé : c’était des petites rondes cerclées de rouge. On aurait dit une lutine. D’ailleurs, la première fois qu’elle les avait mises, M. Marlin (son opticien) avait rigolé en disant que pour Noël, qui était dans trois jours, elle avait plus qu’à mettre un bonnet rouge et que les enfants viendraient lui demander où était le Père Noël. Je viendrai avec vous alors, lui avait-elle répondu, il ne vous restera plus qu’à vous laisser pousser la barbe. Emmy avait d’autres particularités. Par exemple, elle voyait la vie en couleurs. En fait, elle voyait les mots en couleurs. Plus précisément, les chiffres et les voyelles. Pendant longtemps, elle s’était crue folle jusqu’à ce qu’elle tombe sur un poème de Rimbaud où il décrivait ce même symptôme. Une note en bas de page voulait expliquer ce phénomène par le fait que peut-être, le jeune Arthur avait appris à lire sur un alphabet en couleurs. Emmy sut que ce n’était pas vrai du tout, puisqu’elle vivait la même chose, et qu’elle n’avait jamais eu d’alphabet en couleurs quand elle était petite. Ravie de pouvoir partager un grain de sa folie avec un poète reconnu qui la légitimait, elle lut plus tard dans un article de Science et Vie qu’elle faisait partie des 5 % de Français atteints de synesthésie. C’était une maladie liée à une mémoire visuelle et à une imagination très développées. Pour elle, chaque voyelle avait une couleur attribuée et une signification : le « A » était rouge, couleur de l’amour, du sens de la passion, le 15
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