Que dirais-tu de la fin de l\'automne? - Page 2 - test Jacqueline Cautres Que dirais-tu de la fin de l’automne ? Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0000-0 Dépôt légal : Août 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 – Que dirais-tu de la fin de l’automne ? Jeanne se retourne vers Marc – Oui, je crois que c’est la bonne saison, les brumes matinales et la lumière seront parfaites pour les clichés que j’ai en tête. – Va pour l’automne ? – Va pour l’automne. Mais pas avant la deuxième quinzaine de novembre. Mon expo se termine le treize et il faut bien deux à trois jours pour vider la galerie. Nous avons un mois pour tout régler. – C’est largement suffisant, je me charge du voyage et je téléphone à Marie pour qu’elle commence à ouvrir la maison. Tu seras trop occupée à la galerie, laisse-moi tout organiser. Une bise rapide sur le bout du nez de Jeanne, une caresse à Grosbil, le gros chat blanc, et Marc est déjà dans l’ascenseur. Un sourire attendri sur les lèvres, Jeanne se met à rêver. Venise est sa destination préférée, c’est là qu’elle a connu Marc, un Italien qui promenait son chat en laisse tous les matins en chantant des airs d’opéra ! Elle l’arrêta un jour pour lui en demander la raison. Dans un grand éclat de rire, il lui expliqua qu’il était ténor et qu’il se fortifiait la voix en chantant ainsi. Quelque temps plus tard, parce qu’elle adorait cette voix, il vint habiter chez elle et n’en repartit pas. Grosbil vient se lover sur ses genoux, elle le caresse distraitement en pensant qu’elle a bien de la chance ! Elle expose ses photos dans le monde entier, la presse unanime n’est que louange pour cette 7 photographe qui a le don de révéler la beauté des choses sans esbroufe, tout naturellement. Oui, elle a de la chance, et tous les jours, elle ne manque pas de remercier, elle ne sait pas qui, mais elle pense qu’il y a bien quelqu’un qui l’entend ! L’exposition se termine. Comme toujours, la presse parisienne crie au génie, ce qui comble Marc de fierté. Il l’aime tant ! * * * Les voici à Venise. Marie, la cousine de Marc, leur a préparé un grand feu, un repas à réchauffer et un petit mot de bienvenue où elle s’excuse de ne pas être là à leur arrivée. Blottis l’un contre l’autre, ils regardent les grandes flammes qui font craquer les bûches et répandent une odeur de pain brûlé. Ils sont seuls au monde, pas besoin ni de paroles, ni de gestes, ni de regards, ils ne font qu’un ! Comme le bonheur est simple ! Le lendemain, ils sortent de bonnes heures, « en repérage, pour mûrir mes photos » comme dit Jeanne. Main dans la main, ils flânent, prennent le vaporetto, s’enfoncent dans les ruelles sombres où la lumière du petit matin laisse des tâches mauves et roses sur les vieilles façades lézardées aux ocres passés. Ils enjambent des ponts, admirent l’ombre des gondoles dans l’eau. Ils débouchent sur une petite place qui accueille un marché plein de couleurs et d’odeurs. C’est la fête des yeux pour Jeanne qui repère déjà l’angle des prises de vues, pour jouir au mieux de la 8 lumière et des couleurs, elle veut mettre en valeur tous ces petits commerçants. À regret, ils quittent l’oasis de couleurs et continuent vers le Rialto, ce pont qu’elle aime tant. Fait de bois, comme la plupart des ponts de Venise, il fut souvent incendié. Aussi at-il été rebâti en pierre vers 1 591 par un monsieur Da Ponte, le projet de Michel Ange n’ayant pas été retenu ! Jeanne l’a photographié bien souvent, sous toutes les lumières possibles, et elle le fera encore ! Là, tout est calme, plus de touristes, le grand canal leur appartient. Sans se concerter, ils descendent vers le débarcadère et montent sur une gondole. Marc parle à l’oreille du gondolier et s’assied près de Jeanne qui se cale au creux de son épaule. – Quelle direction lui as-tu indiqué ? – Je lui ai demandé de passer sous tous les ponts de Venise Si tu le veux, il t’attendra tous les jours au même endroit pour tes photos. Jeanne se blottit plus étroitement contre Marc, il sait que c’est pour dire merci, alors il la serre très fort et l’embrasse. – C’est vraiment la plus belle ville du monde. La ville des amoureux, c’est notre ville à nous. Quoiqu’il se passe, nous nous retrouverons toujours ici ! Je pense que tu es de mon avis ? – Je suis de ton avis Jeanne, tu as raison, cette ville est notre refuge. Nous finirons nos jours ici ! Ils passent sous de nombreux ponts ; peut-être pas tous, car il y en a plus de quatre cents ! Comme le repérage touche à sa fin, ils donnent rendez-vous au gondolier pour le lendemain aux aurores, puis ils rentrent au nid. 9 * * * Ainsi passent les jours. Lorsque le temps le permet, Jeanne part aux premières lueurs et ne rentre que pour s’enfermer dans son labo. Son sourire, lorsqu’elle en sort, signifie sa satisfaction, son contentement. Les heures passées dans le froid, dans la brume ont été fructueuses ! Quelquefois, Marc sait qu’une simple question déclencherait sa colère ou sa tristesse, et il n’a aucune envie de voir Jeanne triste ! Alors il se tait et parle d’autres choses. Un soir de cette veine, il lui raconte sa journée. – Sais-tu qui j’ai rencontré ce matin, devant la Fenice ? Pas de réponse, il enchaîne. – Gabriel. Mon ami Gabriel que tu n’as jamais rencontré. Nous mangerons avec lui demain, chez Marie qui l’héberge en ce moment. Qu’en dis-tu ? – Rien. Tu sais que lorsque je travaille, il ne faut pas me distraire et aujourd’hui, rien n’a marché ! Dès que j’arrivais à l’endroit à photographier, il n’y avait plus de lumière ni de luminosité, tout était plat, même sous la brume ! Ce n’est pas mon jour alors n’insiste pas, on remet le rendez-vous à plus tard. Marc ne répond pas mais pense à son ami. Il pense lui téléphoner pour décommander. Mais Gabriel est de passage et il ne reviendra pas avant quelques mois, aussi il ne peut remettre ce souper. – Jeanne, Gabriel repart après-demain pour plusieurs mois, es-tu sûre de ne pas vouloir faire un 10 petit effort pour me faire plaisir ? J’aimerais tellement que Gabriel te rencontre enfin ! Elle ne veut pas faire de peine à Marc, mais elle sait que sa journée de demain est fichue. Elle sera obligée de regarder l’heure pour ne pas être en retard, elle qui ne porte jamais de montre ! – Si tu veux. Mais ne m’oblige pas à être à l’heure, vous me prendrez quand j’arriverai. Marc se contente de cette réponse et prévient aussitôt son ami et Marie. Il est dix-huit heures, il est fin prêt pour laisser la salle de bain libre à Jeanne lorsqu’elle rentrera. Il feuillette distraitement un magazine et regarde de plus en plus souvent sa montre. Et voilà Jeanne qui entre comme un ouragan, ouvre la porte du labo, jette tout son attirail, ressort, entre dans la chambre, part – toujours en courant – vers la salle de bain, ignore totalement Marc qui, amusé par son petit jeu, attend qu’elle ressorte, ce qu’elle fait presque aussitôt, nue comme un ver. Elle retourne dans la chambre suivie de Marc qui n’a que le temps de reculer pour ne pas recevoir la porte sur son nez ! Chipie, tu vas me le payer ! Mais la porte est fermée à clé. Il ne dit rien, il ne veut pas déclencher les hostilités. La soirée promet d’être intéressante ! Sans un bruit, Jeanne apparaît habillée, enfile son manteau, ouvre la porte et sort, sans un regard pour le pauvre Marc qui la suit en souriant. Il le connaît bien ce petit jeu. Elle veut le mettre en colère, mais il ne mordra pas à ce trop gros hameçon, il est plus futé que cela ! Jeanne et Marc s’installent sur le vaporetto et descendent vers le quartier San Marco, où habite 11 Marie, pas très loin de La Fenice, splendide théâtre lyrique où marc a si souvent chanté Rigoletto, la Traviata, et bien d’autres rôles célèbres. Malgré les nombreux incendies, ce théâtre renaît toujours de ses cendres, d’où son nom qui signifie « le phœnix ». Jeanne n’a pas prononcé une parole. Elle marche vite, ignorant l’arrêt qu’il marque toujours devant le théâtre, arrive chez Marie, ouvre la porte et s’engouffre dans l’entrée. Elle retire son manteau et la voilà dans la salle à manger, tout sourire. – Marie, tu es toujours aussi belle ! Il faut que je te photographie à nouveau, quand peux-tu te libérer ? Marie, ébahie, ne sait que répondre. Elle demande pourquoi Marc n’est pas avec elle. – Marc, oh, il traîne, répond Jeanne d’un air dédaigneux. Elle tourne la tête et aperçoit Gabriel, un Italien blond au profil de dieu grec. Il a le visage hâlé et buriné par le vent et le sel car il passe la moitié de son temps sur son bateau et ses yeux sont d’un bleu profond. Il semble hypnotisé par le vert émeraude de ceux de Jeanne. Dès que leurs regards se croisent, ils n’ont de cesse que de s’approcher et de se toucher. Elle lui tend la main et il s’y accroche, comme si sa vie en dépendait ! – Gabriel, je présume. Marc m’a beaucoup parlé de vous ! Elle lui serre la main, toujours souriante. Ils sont face à face, regard à regard, presque lèvres à lèvres et plus personne n’existe ! Pas même Marc, qui vient d’entrer et voit ces deux-là s’aimer. 12 Jeanne tire Gabriel par la main et, sans se retourner, ils sortent sans un mot. Personne ne bouge. C’est un mauvais mélo, une farce. Jeanne lui fait payer cette invitation malgré elle, ils vont rentrer et crier en riant : on vous a eu ! Mais personne ne rentre, personne ne crie, c’est le silence, un vrai silence de mort. Jeanne et Gabriel, main dans la main, yeux dans les yeux, partent, unis dans la même passion, si soudaine qu’elle deviendrait souffrance s’ils se séparaient. Marc est mort. Marie ne vaut guère mieux. Elle entoure son cousin de ses bras et doucement l’oblige à s’asseoir, mais il est si raide qu’il ne peut bouger. Soudain, tel un paquet de chiffons, il s’écroule sur le parquet. À genoux, Marie pleure à côté de lui, elle pleure, elle ne trouve rien d’autre à faire. Trop, c’est trop pour eux deux, elle ne voit pas de solution immédiate. Il faut qu’il se réveille, c’est à lui de décider, mais décider quoi ? Marc est toujours évanoui. Marie téléphone aux urgences pour régler ce premier problème. Une chose après l’autre ! * * Marc est hospitalisé. Commence pour lui un long et douloureux parcours, de service en service, où on le force de nombreuses fois à raconter son histoire, afin qu’il en comprenne les raisons et qu’il puisse les digérer. Tout cela pour son bien, naturellement ! Tous les jours, Marie vient le voir à l’hôpital. De grands cernes violets autour des yeux témoignent de 13 son épuisement et de sa fatigue morale. Il a de grandes périodes de calme où, les yeux dans le vague, il ne répond à aucune question. Mais il a aussi des périodes agitées où des mots sans suite se mêlent au prénom de Jeanne. Les docteurs pensent qu’une cure de sommeil lui serait favorable. À son réveil, il devrait retrouver son équilibre. Marie leur fait confiance, elle ne peut demander conseil à sa famille, car sa famille, c’est Marc et lui seul ! C’était reculer pour mieux sauter. Après la cure de sommeil, Marc conserve son état dépressif. Il vient habiter chez sa cousine, mais ne participe pas à la vie quotidienne. Il ne parle presque plus, ne chante plus. Tous les contrats qu’il reçoit sont jetés à la corbeille. Il a arrêté les médicaments qui l’empêchaient de se souvenir. Il reste des journées entières prostré dans un fauteuil, au coin d’une fenêtre, à caresser Grosbil. Il attend et retourne dans sa tête ce soir maudit où il a jeté Jeanne dans les bras de Gabriel, son ami de toujours ! Comment ont-ils pu lui faire ça ! Il revoit sans cesse leur regard qui en disait long sur leurs sentiments. Ce brasier, il le ressent dans ses entrailles et ça le mine, ça le ronge. Il meurt à chaque minute et n’a plus envie de faire surface. Il éprouve une sorte de jouissance quand le mal lui fait encore plus mal ! Marie invite des amis pour le distraire, mais sans succès, il ne prend jamais part aux conversations et n’écoute même pas les autres. Il veut rester dans son monde, ressasser son malheur jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’oubli. Mais peut-il oublier ? Marie, elle, a retrouvé un peu d’énergie. Elle a demandé à un de ses amis, inspecteur à Milan, de rechercher Jeanne, qui peut être n’importe 14
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