Le Roi d\'Edom - Page 2 - test Daniel ANGOT Le Roi d’Édom Timna Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-008-1 Dépôt légal : Septembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 1 En fin d’après-midi, David déborda le ponton du port de plaisance de La Roche Bernard, calmement, comme s’il partait pour une ballade à Belle-Île. Il se retourna pour savourer une dernière fois le site. Son regard caressa les bateaux au mouillage dans le lit de la rivière, les deux petits ports séparés par la corniche, les deux vieilles caronades dont les gueules rouillées menacent depuis toujours d’imaginaires ennemis, la forêt de mats étincelants dominée par les pierres ocres de la vieille ville. Levant les yeux vers le grand pont aux piles blanches, dont le tablier en acier vert traverse d’un bond la rivière pour se fondre en ses extrémités dans l’horizon champêtre, il remarqua un piéton, minuscule, étrangement seul. Plus loin encore, accotés aux rivages, les piliers en pierre de l’aïeul semblaient contempler l’immuable et impassible débit de la Vilaine, la mal nommée. Sans se presser, le jeune homme serra les amarres devenues inutiles au fond du grand coffre bâbord. La rivière est profonde en amont du barrage d’Arzal, 5 moteur au ralenti, il laissa le voilier glisser lentement dans le courant. Il passa l’écluse en compagnie d’un couple de plaisanciers, dont la nervosité dans les manœuvres révélait le manque d’expérience. En aval du barrage, la Vilaine n’est plus ellemême. Elle serpente comme pour reculer le moment où ses eaux seront avalées par l’océan. Ses rivages se dessinent aux rythmes des marées et subissent la loi naturelle du courant ; par ses écoulements tourbillonnants, elle creuse la rive et gave l’intérieur du méandre. Bien que les bancs de sable soient bien balisés, David était parti au flot montant, afin de diminuer les risques d’échouage. Émanant de l’océan proche, les effluves pénétraient le marin trop longtemps resté à terre et attisaient son impatience jusqu’alors contenue. Très vite, il atteignit l’embouchure, dépassa la dernière bouée verte du chenal et doubla le phare de la pointe du Penan, laissant loin sur bâbord les perches mi-émergées des parcs à moules de la pointe du Halguen. Il regarda longuement l’horizon, comme pour l’interroger sur les aventures qu’il espérait y vivre. Après avoir vérifié la force et la direction du vent, il hissa les voiles, pointa sur l’île Dumet afin d’éviter le plateau de Piriac et mettre le cap au sud-ouest. De temps à autre, il regardait la côte fuir. Quand il ne la vit plus, lorsque son bateau fut devenu le centre d’une immensité dont l’horizon semblait être la limite, alors il sut que le Grand Jour était arrivé. 6 2 Comme l’enfant qui croit son désir suffisant pour acquérir le jouet convoité – et quelquefois l’obtient, car la providence aime la pureté et remercie quelquefois la candeur –, David crut longtemps qu’il réaliserait son rêve sans délai. Et cela en vertu de son seul désir. Mais le miracle est rare. Il dut attendre quelques années encore avant de comprendre que la chance accorde ses grâces de préférence à celui qui fait effort pour les mériter. Depuis l’enfance, il ressentait le besoin d’aventures. Cette soif, exacerbée par les sentiments intransigeants de l’adolescence, lui avait fait commettre bien des écarts. Heureusement, ses sottises n’avaient jamais eu de conséquences fâcheuses. La plus grave, commise à l’aube de ses quatorze ans, aurait pu cependant déclencher un avis de recherche national. Il avait tenté de rejoindre le petit voilier de ses parents, amarré à cinq cents kilomètres de leur résidence. 7 Après quelques heures d’inquiétude, son père l’avait retrouvé installé sous un hangar désaffecté à quelques minutes de leur domicile. L’échec de cette tentative n’avait pas découragé David. Les scénarios les plus fous continuèrent à hanter ses rêves d’adolescent qui devinrent projet lorsqu’il toucha ses premiers salaires. Mais il lui fallut dix longues années de privations pour réunir les fonds nécessaires à l’achat et à l’armement du voilier tant convoité. Aujourd’hui, enfin, il largue les amarres au propre comme au figuré. En les serrant dans le coffre, il a accroché symboliquement ses dernières années. Bientôt les préoccupations quotidiennes effaceront progressivement cette félicité et il voudrait retarder cet instant. Aussi, David vit intensément chaque seconde de ce jour exceptionnel. Malgré son euphorie, il lui faut néanmoins se recentrer sur l’essentiel. Il s’installe devant la table à cartes, relève sa position et, à la page du 9 septembre 1999, complète les rubriques du livre de bord. Après quoi, il remonte sur le pont, modifie le cap du pilote automatique, effectue les réglages de voiles et s’assied sur le bastingage arrière, une main accrochée au hauban. De là, il peut contrôler aisément la bonne marche du bateau. Sam, le malinois, n’a pas quitté son maître des yeux. Couché sur le pont, il semble résigné. Il sait 8 déjà que cette navigation sera longue. Bien plus longue que les précédentes. « Enfin, je suis sur l’océan ! se réjouit David. La terre a disparu de cet horizon fuyant sans cesse … et c’est tant mieux ! Je ne suis pas pressé de retrouver la civilisation ! Puisse ce bain de solitude me guider vers la sagesse… » La brise apporte la puissance suffisante au voilier pour le faire glisser à vitesse raisonnable sur une houle longue, paresseuse, aux creux confortables, appréciée de tous marins. Cette mer idéale et la perspective d’une longue solitude, incitent David à la bonne humeur. L’instinct de Sam ne s’y trompe pas, il voudrait partager la jubilation du jeune homme et l’exprime par un frétillement de la queue. « Mon bon Sam… on dit souvent des chiens qu’il ne leur manque que la parole… pourtant, tu n’en as pas besoin pour t’exprimer. Que veux-tu savoir, ami ? Ignoré jusqu’à présent, Sam, surpris d’entendre la voix de son maître, dresse l’oreille, incline la tête et semble lui répondre : – Tu daignes enfin me parler ? Quelle générosité mon bon maître ! Et bien, puisque tu me le demandes avec tant d’empressement, j’aimerais savoir pourquoi nous sommes ici, sur cette galère inconfortable ? L’ironie de son compagnon fait sourire David : 9 – Je vais te l’expliquer ami. Lorsque j’étais enfant, j’ai tissé au fil du temps un canevas de rêves pour échapper à la tutelle familiale et à la pression scolaire. J’ai bâti ainsi un rempart pour me préserver d’une société qui me révoltait. – Que reprochais-tu à cette société ? – Je pensais qu’elle n’engendrait que geignards engoncés dans des préoccupations de confort matériel et moral, que rapaces assoiffés d’or et de pouvoirs… – Bon, et alors ? Des millions d’êtres humains vivent ainsi ! – Bien sûr, mais vois-tu, le désir de biens matériels engendre obligatoirement des contraintes qui ne peuvent être compensées par l’assouvissement du désir de possession. Le pouvoir est un maître trop exigeant et les sacrifices qu’il impose ne justifient pas la satisfaction dérisoire de l’exercer. Sam marque sa désapprobation, il émet un jappement exaspéré et lui fait part de ses commentaires : – Ça, c’est ton opinion, beaucoup trouvent satisfaction dans l’exercice du pouvoir … – Oui, mais y trouvent-ils le bonheur ? – Le bonheur est une notion trop subjective pour que nous en débattions ! Restons-en là sur ce sujet et revenons à nos moutons. En somme, tu rejetais cette société par instinct – ce que vous, humains, 10 appelez l’intuition – bref, sans l’analyser ! Tu n’utilisais donc pas les facultés mentales soi-disant propres à la nature humaine ? – Je rejetais le système par dépit, sans trop chercher à le comprendre. Par défi aussi. Défi à la communauté, à la famille, à moi-même peut-être. – Ce n’est pas une excuse ! – Ne sois pas trop sévère ! J’étais très jeune, souvent d’humeur maussade et je ne communiquais plus ou très mal avec mes proches. Eux, tout comme moi, ne comprenaient pas les causes de mes tourments et cela me rendait irritable. Je ne trouvais personne pour me guider vers des valeurs qui m’aideraient à m’épanouir. – Tu étais bien compliqué ! À cet âge on laisse aller la vie… – Tu en parles à ton aise ! Je n’étais pas un chien qui ne pense qu’à l’instant où il va avaler gloutonnement ses croquettes sans même en apprécier la saveur ! – Tu es injuste ! Et quant à la saveur des croquettes industrielles que tu me donnes… – Tu as raison. Je te demande pardon. Mais il faut me comprendre, en ce temps-là mon esprit était souvent en ébullition. Je le sentais parfois s’envoler vers des sommets inconnus. Je vivais alors des instants de bonheur où je pressentais une vérité différente. Une vérité qui apporterait peut-être la solution à mon mal-être. Je pressentais cette vérité 11 sans pouvoir la définir. Mes pensées tournaient en rond. Je ne trouvais pas la voie qui me permettrait de progresser. – L’as-tu découverte depuis ? – Non, mais je sens qu’elle existe. En prenant la mer, il me semble que je vais la rencontrer. Et puis, je te signale que nous sommes ici, à nous parler, et cela me semble à la fois étrange et naturel… – Oui ! C’est bien étrange… mais…, merci pour le voyage ! J’aurais préféré que tu découvres ton chemin sur le plancher des vaches ! David n’entendait pas les protestations de son fidèle compagnon, il semblait se libérer de ses échecs en justifiant ses attitudes passées. – Mes années d’études furent une longue souffrance. Mes facultés intellectuelles, sous l’étouffoir d’une quête permanente, dont je n’avais pas encore conscience, ne me permettaient pas de raisonner avec objectivité. J’étudiais sans relâche le comportement de mes amis, de mes professeurs, de mes proches, ne leur pardonnais aucune faiblesse. Au lieu de tenter de comprendre, puis d’accepter, je rejetais, rompais les liens de mes relations. Mobilisé par cette recherche constante du bien et du vrai, je négligeais mes études et l’inéluctable advint : je fus recalé au baccalauréat. – Est-ce pour cela que tu as fait l’école militaire ? – Tu en sais des choses ! Tu l’as compris, cette quête du bien et du vrai m’obsédait. Déçu de ne pas 12
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