Bab el Maghreb - Page 1 - Alain Chabillon Bab el Maghreb ou La Prédiction Roman Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0063-5 Dépôt légal : Février 2009 © Alain Chabillon L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit l’ouvrage. 6 Il me tardait de raconter cette affaire qui commençait à dater. En voici le roman. Tout y est vrai, même le faux… et réciproquement. 9 Avis au lecteur Pour les passages en langue arabe, en français parlé par un arabophone, et pour les passages en langue allemande, en cas d’incompréhension se reporter aux dernières pages du livre. 10 Chapitre premier A son habitude, il était monté sur le toit en terrasse pour interroger l’Océan, le ciel, l’état de la marée, les éboulis de rochers que les vagues attaquent furieusement après avoir pris de longs élans. La brise du matin avait balayé les nuages gris abandonnés par les grains de la nuit et l’air n’était plus qu’un minéral lumineux pesant sur un continent dont les premières douceurs de l’année ne pourront réparer l’usure. Comme tous les dimanches, il avait changé la litière de ses chevaux. Il poussait la brouette de crottin frais, quand, dans son esprit qu’engluait une heureuse hébétude proche de l’imbécillité, avait surgi, confus, indéfinissable et fuyant, quelque chose de son passé, qui se précisa peu à peu pour devenir un visage connu mais qu’il ne reconnaissait pas. Il s’était arrêté, il avait lâché les brancards et, pour fouiller sa mémoire plus à son aise, il allait se mettre sous un bosquet de jeunes eucalyptus quand leur ombre glaciale le rejeta dans le soleil… Un visage de femme,… qui portait un nom aux consonances espagnoles… comme Paloma ?… ou bien Paquita ?… Paquita, a-t-il répété, Paquita ?… Les syllabes ne 11 correspondaient pas à celles du nom qui se dérobait. Alors que François perdait patience et empoignait les bras de la brouette, la cloche de la poterne tinta. C’était Beaurouchon, qu’il mena jusqu’au patio… « Pépita ! »… La distraction avait libéré le nom qu’il cherchait… On l’appelait Pépita ! Elle faisait les lignes de la main, c’était la curiosité du bordel et la risée des chambrées. « La vieille ? pas plus voyante que mon zob ! ». Les hommes rigolaient entre eux mais aucun d’eux ne repartait en opérations sans avoir « consulté ». François s’y était d’abord refusé, mais dut finalement se plier à l’usage. – Pépita, la ligne de cœur, seulement. – Ah ! le cœur, mon lieutenant, que c’est la chose la plus merveilleuse du monde ! Et dans un sillon de la paume ouverte, elle planta la pointe acérée de son index, un ongle de pute, car une pute est pute jusqu’au bout des ongles… Pas de femme au monde moins trompeuse,… plus honnête . Elle avait fermé les yeux et s’était mise à marmonner on ne savait quelles incantations. Puis, d’une voix inspirée, elle prononça lentement : « … Je vois… Je vois… c’est le matin,… un grand portail… » et d’un trait : « il y a une grande fille blonde qui pleure à cause de toi ». Elle rouvrit les yeux, et eut un sourire contrit qu’il ne comprit pas. Les conversations reprirent tout aussitôt. Pépita retenait dans ses deux mains le poing fermé de l’homme : – Tu sais y faire avec les femmes, mon lieutenant. – Tu parles ! 12 Et il avait payé une tournée générale, la première d’une longue soirée. Mais dès le lendemain, il se prit à attendre le vaguemestre qui lui tendrait une longue enveloppe bleutée, il reconnaîtrait l’écriture aux caractères arrondis et légèrement détachés, celle-là même de la dernière missive qui se réduisait à ces mots : « Mon Ami, je suis de celles qui donnent tout ou rien. Isabelle ». Il lui serait reproché son inexplicable silence : « Quoi ! vous avez donc pris pour argent comptant, ce que je vous ai écrit sous le coup de l’émotion que me valut votre déclaration aussi directe qu’inattendue ? Comme vous connaissez mal les femmes, mon Ami, etc…. ». Quel con ! Le temps de repos s’acheva sans que rien ne vînt, bien sûr. Sorti de Cherchell major de sa promotion, il avait opté pour la Légion, par dépit et par défi : celle qui lui avait dit « non », militait pour l’Indépendance de l’Algérie. Il eut une conduite « exemplaire » qui ne cessa de le surprendre et lui fit croire qu’en tout homme sommeille un guerrier. Les citations, les prises d’armes, la grandiose simplicité de la Légion officialisèrent un héroïsme auquel lui-même ne parvenait pas à croire : quel mérite, quand on n’a pas eu la peur à surmonter ?… Il suivit sans état d’âme les événements quand ceux-ci se précipitèrent : la mutinerie du Régiment, sa marche triomphale sur Alger, l'échec, la dissolution,… les interminables interrogatoires de la Police militaire et, pour finir, la mutation sans commandement dans une des dernières unités de spahis à cheval. C’est là qu’il se mit à la dure école de l’Equitation et se fit un ami d’un des instructeurs, Chapron, un sous-bitte également du 13 contingent, qui montait en concours complet au Maroc. A son trente-troisième mois sous les drapeaux, celui-ci eut la quille qu’il arrosa fastueusement au bordel. En même temps il enterrait sa vie de garçon : les bans étaient déjà publiés à Casablanca. « A la plus belle fille d’Afrique du Nord ! », hoquetait-il à l’aube. Seul des invités, François savait pourquoi Chapron avait besoin de se soûler pour paraître malgré tout heureux de se marier. Le faire-part arriva très vite. Au dos, Charles Chapron le pressait de faire les démarches pour venir au Maroc : « Avec ton agreg, tu te fais les couilles en or dans ce pays, au lieu de traîner la savate dans ton lycée de province et, en plus, tu monteras les plus beaux chevaux du monde… ». Pourquoi pas, en effet ? Quand vint le moment de sa quille à lui, le dossier qu’il avait constitué pour son détachement, était accepté par la Direction de la Coopération avec la Communauté et l’Etranger, rue Saint-Dominique. * * * – Ah ! Casablanca ! – Tu connais, Pépita ? – Si je connais ! Son rire partit en roulade : – J’ai débuté au Sphinx de Fedalla, c’est te dire,… Et sans plus préciser : – … tu verras comme c’est beau, mon lieutenant ! – Il n’y a plus de « mon lieutenant », Pépita ! 14 – C’est bien vrai ? Elle insistait : – T’as fait ton temps ?… Vraiment ?… Elle est bien finie pour toi, toute cette connerie ? – Puisque je te le dis ! Tiens, regarde, le command car m’attend pour Alger. – Alors, mon petit, tu as la baraka ! La gaieté de Pépita ne rappelle en rien la professionnelle. C’est une femme heureuse qui lui colle de grosses bises sur les joues. Elle passe derrière le comptoir et s’empare de la bouteille d’un vieil alcool. « Il faut fêter ça, mon petit. Tiens, ton premier cognac de civil… Et remplissant un autre verre : – … pour moi, ce sera mon dernier de la nuit. » Elle pousse à l’écart son livre de comptes pour faire de la place entre eux deux. Le claque est désert, sombre, méconnaissable. La nuit y traîne des relents de tabac froid, de sueur, de parfums dénaturés, de sexe… « Dire que c’est là-dedans que nous avions besoin de nous retrouver, de nous rassurer sur notre propre compte, de nous croire encore vivants… ». Mais ce matin, l’alcool lui brûle la gueule. – La baraka, dis-tu… – Maintenant je peux te le dire,… tu sais,… tes lignes de la main… – Tu m’as raconté des blagues ? – Ah ! povre !… – J’en étais sûr. – Et qu’est-ce qu’elle pouvait dire, Pépita, quand elle a fermé les yeux pour voir dans ta main ?… Tu 15 veux le savoir, hein ? c’était deux types sans visage qui te tiraient dessus… et tu tombais… povre de toi !… – Des types sans visage ? – Des Fels, sûr. Qu’est-ce que tu veux que ça soye dans ce pays de merde ? – Rien d’autre que ces deux types ? – Si, il y a eu, comme si c’était après beaucoup de temps, le portail et, contre le portail, la grande fille blonde qui pleurait… C’est tout, mon grand… Tout en remplissant à nouveau les verres : – J’ai fait avec toi comme je fais avec les autres,… je voulais pas t’effrayer. A quoi bon, hein ? – Je ne t’en veux pas, Pépita… De toute façon, les Fels ne m’ont pas eu,… mais… – … mais la grande fille blonde non plus, aïe aïe aïe ! continue Pépita dans un éclat de rire… Va… va… C’est le Bon Dieu qui s’est payé… donnant, donnant… Il est resté toujours un peu juif avec nous otres, mais Il a bien fait, tu sais, t’as pas perdu au change,… la vie, crois-moi, rien ne vaut la vie, pas même la plus belle femme du monde,… pas même une grande fille blonde qu’il y en a toujours une dans le cœur des jeunes lieutenants… Allez, pas de regrets… Puis changeant de ton : « Dis donc, tes bonhommes t’attendent dehors, non ? Allez, debout, embrasse vite ta vieille Pépita que tu lui as fait beaucoup plaisir de venir la voir… pour la dernière fois ! ». Soudain, deux bras autour de son cou s’alourdissent et l’attirent contre un corps tout en rondeurs et en mollesse, sauf la pointe des seins durcie par le soutien-gorge,… non, jamais,… cette 16
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