La singularité dionysiaque dans l'oeuvre d'Arthur Rimbaud - Page 1 - test Julien Salmon La singularité dionysiaque dans l’œuvre d’Arthur Rimbaud Et l’apport nietzschéen du dionysiaque. Editions EDILIVRE APARIS Collection Universitaire 75008 Paris – 2009 5 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des GrandsAugustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Éditions Edilivre – Collection Universitaire – 2009 ISBN : 978-2-8121-1928-6 Dépôt légal : Décembre 2009 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays 6 Table des matières Introduction .................................................................................................................... L’exclusion............................................................................................................ Synthèse ................................................................................................................ Description du système d’opposition ................................................................... Le code de la comédie et de l’apparence ............................................................. Synthèse................................................................................................................. Invariant : l’ivresse .............................................................................................. Synthèse. ............................................................................................................... Invariant : la folie ................................................................................................. Synthèse. ............................................................................................................... Invariant : La danse .............................................................................................. Synthèse. ............................................................................................................... Invariant : l’identité/altérité ................................................................................. Synthèse. ............................................................................................................... Invariant : la natalité et le rapport à la femme ..................................................... Synthèse. ............................................................................................................... La singularité dionysiaque ou la définition de l’environnement. ........................ Synthèse. ............................................................................................................... Modification des a priori de la conscience. ......................................................... Synthèse. ............................................................................................................... 11 17 87 91 133 160 165 209 211 233 235 257 259 292 295 314 317 325 327 373 9 CONCLUSIONS ........................................................................................................... Table des matières ......................................................................................................... 375 383 Nous proposons au lecteur à la page suivant l’introduction, un tableau qui a pour objectif de synthétiser notre démarche. Il représente les différentes étapes de la réflexion dans la recherche de la singularité dionysiaque. 10 Introduction Le terme de singularité renvoie à plusieurs définitions qui elles-mêmes varient en fonction du champ d’étude duquel elles sont issues. C’est pourquoi parler de singularité dans l’œuvre de Rimbaud et plus encore d’une singularité spécifique (dionysiaque) nécessite, au préalable, de situer la notion par rapport au champ d’étude qui nous préoccupe. Nous pouvons citer plusieurs types de singularité. En physique, elle fait écho aux trous noirs ou au Big bang. C’est une singularité gravitationnelle : l’espace-temps connaît une frontière au-delà de laquelle les quantités deviennent infinies. Cette indéfinition ou « infini » se retrouve également dans la singularité mathématique. Elle peut également être biologique, répondant alors, entre autre, à la définition de l’humain. Relativement au champ qui nous préoccupe, nous relevons deux aspects, dans le Littré : 1. Qualité de ce qui appartient à un seul individu, 2. Manière extraordinaire, bizarre, d’agir, de penser, de parler, etc. Les deux traits mettent en avant une opposition forte entre l’individu et le groupe. Plus communément entre le particulier et le général. Or, c’est le propre même de tout personnage dramatique d’être impliqué dans une situation qui le bouleverse. La singularité s’assimile alors aisément à un jugement de valeurs de l’autre sur le personnel. Cet axe de cause/conséquence chronologique peut se doubler également d’une situation prise à un moment arrêté du présent, comme en témoigne, par exemple, le fameux cogito rimbaldien du « Je est un autre »1. Toutefois, concevoir ces personnages comme des singularités revient déjà à les catégoriser. Ce processus d’abstraction qui consiste à transformer l’individu en actions et en types revient alors à nier sa singularité au profit d’une famille de « personnages dramatiques ». 1 Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871. OC, page 242 11 Pourtant, la multitude des études rimbaldiennes, plus encore, la présence et la modernité de son œuvre restent attachées à une ambiguïté relayée fermement par les manuels de littérature, d’un poète en marge, d’un rebelle. Le rebelle n’est pas un être singulier. Pourtant, l’œuvre de Rimbaud dérange. L’écart qui se présente alors laisse songeur. C’est peut-être là que commence la singularité. En effet, le poète semble étonnamment proche de son œuvre, comme si l’œuvre et la vie ne possédaient pas de frontière. Cette singularité part donc d’une intuitiozn forte. Mais les écueils sont nombreux. Comment ne pas être exclusivement dans la subjectivité ? Comment se détacher soi-même du jugement de valeur sans nuire, profondément, à la motivation littéraire des textes de Rimbaud ? Un de ces écueils a été signalé par Matthieu Letourneux, dans son article « L’Œuvre Dévorante »2 à propos d’Une saison en enfer. S’il rappelle que bien des traits inciteraient à une lecture biographique (le titre, la présence du « je », l’adresse à Satan), cette lecture serait réductrice, elle « rencontrerait nécessairement des problèmes insurmontables qui viennent de la nature même du texte ». Matthieu Letourneux conclut : « Cette labilité du texte, loin de s’opposer à l’interprétation, s’offre au contraire aux lectures multiples : l’autobiographie se double d’une genèse de l’œuvre, d’une réflexion sur sa propre poétique et d’une définition d’une identité future ». Il convient alors de se demander comment dépasser ces écueils. Autrement dit, comment réussir à voir les manifestations textuelles de cette singularité qui permet l’avènement de cette lecture polysémique. Pour nous aider dans cette tâche, nous avons invoqué Dionysos. Il semble en effet occuper une place singulière dans la mythologie. Comme le signale Jean-Pierre Vernant3, « Dans le panthéon grec, Dionysos est un dieu à part. C’est un dieu errant, vagabond, un dieu de nulle part et de partout. En même temps, il exige d’être pleinement reconnu là où il est de passage […] ». Dionysos est un dieu qui fascine et qui dérange dans la mesure où il est particulièrement difficile de le définir par ses seuls attributs. S’il est le dieu de la végétation et du vin, il serait réducteur de ne pas voir également en lui le dieu de la vie. Tout en lui dépasse la normalité. Il est à la fois le fils d’un dieu et d’une mortelle (Zeus et Sémélé). Il est Dieu mais entre à BRUNEL, Pierre, LETOURNEUX Matthieu, BOUDOU Paule-Elise, Rimbaud, adpf Ministère des Affaires étrangères, mars 2004, page 88-89. 3 VERNANT, Jean-Pierre, L’Univers, Les Dieux, Les Hommes, coll : « Points », Editions du Seuil, 1999, page 171. 2 12 Thèbes comme un étranger. Il est étranger mais impose son culte avec violence et rapidité4. Dionysos est né dans le feu, dans la consumation de sa mère par son père. C’est un dieu auquel on ne reconnaît pas le statut de dieu. Ce « deux fois né » apparaît bien vite comme une abstraction mouvante, terrifiante autant que porteuse de joie. Ce qui peut paraître étonnant pour ce dieu que fêtaient les Anthestéries (fêtes des morts). Les représentations même du dieu montrent une grande variabilité. Ainsi, par exemple, on remarquera que le Dieu est parfois représenté comme un adulte. C’est le cas notamment de l’amphore à figures noires Dionysos et satyres vers 540 av. JC présente au Louvre. Or, Dionysos apparaît également sous les traits juvéniles comme c’est le cas sur le marbre Dionysos et Ariane tirés par des centaures (230-235) qui correspond à la face d’un sarcophage. Ce différent, ce dieu singulier apparaît par ses manifestations comme un apport fondamental dans la recherche de la singularité dans l’œuvre de Rimbaud. Or, définir Rimbaud par une classification est tout aussi inutile que d’essayer de définir le dieu grec. En effet, l’aspect fluctuant du dieu se retrouve dans l’utilisation de son adjectif. Est dionysiaque ce qui rompt avec la morale socratique distinguant le domaine du Bien d’un côté, et celui du Mal, de l’autre. Tout comme les Anthestéries, le dionysiaque vient rompre avec cette classification ce qui rend par conséquent extrêmement délicate sa lecture (ou sa réception) par celui qui ne part pas de ce point de départ essentiel, fondamental, inévitable qu’on ne peut l’aborder par un système de valeurs. En témoigne la tragédie dionysiaque avec la manifestation de toutes les émotions et réactions humaines avec ce que cela comporte de violence. Les Bacchantes d’Euripide montre brillamment la violence du cortège dionysiaque et les conséquences de la mania notamment sur Agavé envers le roi de Thèbes, Penthée. Un des aspects de la singularité dionysiaque demeure, à n’en pas douter, dans le jugement de l’autre sur l’individu et sur ses actions. C’est le cas dans le cogito rimbaldien, c’est le cas dans l’appréhension par Penthée du dieu étranger5, c’est également le cas, d’une manière très « Après ces événements, Agavé s’exile, Cadmos également, et Dionysos poursuit ses voyages à la surface de la terre, son statut au ciel est assuré. Il va avoir à Thèbes même un culte, il a conquis la ville, non pas pour en chasser les autres dieux, non pas pour imposer sa religion contre les autres, mais pour qu’au centre de Thèbes, au cœur de la cité, soient représentés, par son temple, ses fêtes, son culte, le marginal, le vagabond, l’étranger, l’anomique », VERNANT, Jean Pierre, L’univers, les dieux, les hommes : récits grecs des origines, Seuil, coll : « La librairie du XXe siècle », 1999, page 191. 5 DETIENNE, Marcel, Dionysos mis à mort, coll : « Tel ; 293 », Paris : Gallimard, 1998 : « Si Dionysos a longtemps fait figure de puissance venue de l’étranger, alors que, nous le savons aujourd’hui, il est d’aussi bonne 4 13 forte chez Nietzsche, pour qui le dieu Grec est un des fondements de sa réflexion. Nous ne traiterons pas du premier Dionysos nietzschéen qui s’oppose à l’Apollinien dans La Naissance de la Tragédie. Il s’agit moins d’une conception esthétique de la vérité que d’une conception humaine qui occupera notre propos. Avec Dionysos, Nietzsche affirme la nécessité de rompre avec les Idoles (c’est le Crépuscule des idoles) dont les valeurs s’apparentent à celles de la pensée platonicienne. Ces valeurs ont fini par modeler l’esprit occidental, par rendre toutes rationalisations et toutes logiques obligatoires, affirmant le Bien et le Mal. Dionysos ne s’occupe donc pas d’une recherche de la vérité. Les apports de Nietzsche sur la morale nous seront également d’une grande aide dans notre étude. En effet, si la singularité à première vue distingue l’individu de la collectivité, c’est qu’en son centre réside la grande question de la morale, de son fondement, de sa pérennité et de sa propre valeur. Cette morale qui est « la faiblesse de la cervelle » selon « Délires II » sera également abordée du point de vue historique. Sa trace est réelle dans l’œuvre de Rimbaud et on ne peut s’empêcher, alors que le 150ème anniversaire de la mort de Baudelaire vient d’être célébré, de rappeler le réquisitoire du substitut Ernest Pinard à propos de la condamnation des Fleurs du Mal : « Messieurs, je crois avoir cité assez de passages pour affirmer qu’il y a eu offense à la morale publique. Ou le sens de la pudeur n’existe pas, ou la limite qu’elle impose a été audacieusement franchie. La morale religieuse n’est pas plus respectée que la morale publique. […] Prendre parti pour le reniement contre Jésus, pour Caïn contre Abel, invoquer Satan à l’encontre des Saints, faire dire à l’assassin : Je m’en moque comme de Dieu, du Diable ou de la Sainte-Table, n’est-ce pas accumuler des débauches de langage qui justifient l’ordonnance du juge d’instruction ? »6 Ainsi, dans le travail qui s’ouvre, nous chercherons à savoir comment se manifeste la singularité dionysiaque, quels sont ses causes et ses effets, quels sont les moyens de la déceler. Le plan qui a guidé ce travail s’inspire à la fois d’une intuition forte et d’une rationalisation. L’intuition consiste à considérer le Dieu grec comme étant très proche de souche que d’autres divinités grecques, c’est que ce dieu a vocation pour l’Etrange. A la fois présent au-dehors et au-dedans de la cité, Dionysos se plaît au jeu rituel de l’hospitalité, du xenismos, où, citoyen du Panthéon et Olympien à part entière, il est reçu et accueilli par l’ensemble de la communauté politique comme puissance étrangère », page 164. 6 Baudelaire, Œuvres Complètes, Bibliothèque de la Pléiade, nrf Gallimard, texte établi, présenté et annoté par Claude PICHOIS, 1993, page 1207. 14 l’attitude rimbaldienne. Il ne s’agit pas d’un rebelle, il ne s’agit pas d’un être exclu. Il s’agit d’une étrangeté dans le paysage littéraire. La rationalisation vise par ailleurs à ne pas se laisser emporter par des considérations extra-littéraires (interprétations mystiques, rapprochements forcés et donc erronés). Cette exigence nous a mené à travailler dans un premier temps, l’exclusion. Avant de considérer un être comme exclu, il convient de comprendre dans quelles mesures il peut l’être, quel est son statut (existe-t-il seulement un statut de l’exclusion ?). Par ailleurs, l’exclu possède-t-il une capacité d’action ? Cette question est notamment abordée dans la seconde partie de notre exposé. On ne peut considérer ni Rimbaud/locuteur ni Dionysos comme des êtres passifs. Cette constatation un peu simple permet toutefois de préciser les modalités de l’action et contre quoi elle s’exerce. L’action (ou les différents types d’action) revêt une caractéristique visuelle et textuelle. En ce qui concerne le visuel, l’essentiel du travail du locuteur comme du Dieu grec (par son arrivée à Thèbes notamment) se construit à partir d’un jeu sur le masque, sur la comédie et la mise en scène. En ce qui concerne l’aspect plus textuel, le discours de Rimbaud se trouve caractérisé par un ensemble de traits. Ces traits, nous les appelons « invariants dionysiaques ». Ils appartiennent à la mythologie du Dieu grec et vont infléchir la perspective sémantique vers l’étrangeté et la différence. Il s’agit de l’ivresse, de la folie, de la féminité, de l’identité et de l’altérité, de la danse ou encore de la natalité. Fort de ces deux grands pôles que sont l’exclusion et les invariants dionysiaques, il sera temps alors de dresser une définition de la singularité dionysiaque et de trouver un outil de reconnaissance efficace de cette singularité. 15 L’exclusion L’œuvre de Rimbaud est particulièrement difficile à cerner. Elle est à la fois peu abondante et diverse. Elle possède par ailleurs une richesse, sur la forme et le fond, considérable tant d’un point de vue littéraire qu’expérimental7. Comment aborder alors cette œuvre dans son ensemble sans trahir les différentes périodes, les différentes étapes, qui l’ont marquée, nécessairement ? Autrement dit, comment ne pas tomber dans le paradoxe ?8 Nous sommes ainsi partis de l’observation suivante. Des premiers textes jusqu’à ses derniers, l’exclusion (personnelle ou collective) est partout présente dans l’œuvre de Rimbaud. En cherchant davantage, toutefois, cette exclusion prend plusieurs visages, des facettes alors totalement originales, qui semblent parfois en contradiction entre elles. Toutefois, la diversité est une donnée forte de l’œuvre de Rimbaud. En ce sens, il est raisonnable d’accepter ces contradictions et de les analyser. Dans ce parcours qui nous attend, Nietzsche nous sera d’une grande aide. Nous nous appuierons notamment sur Le Crépuscule des Idoles, œuvre que Nietzsche lui-même place en marge. Un témoignage figure dans le premier chapitre d’Ecce Homo : Cet écrit, qui n’a pas 150 pages, plein de belle humeur et lourd de conséquences, un démon qui rit –, cette œuvre de si peu de jours que j’ai scrupule à en dire le nombre constitue entre tous les livres une exception : il n’y a rien de plus riche de substance, de plus indépendant, de plus subversif, – de plus méchant. Si l’on veut se donner brièvement une idée de la façon dont tout, avant moi, se tenait Cette expérience passe par l’acceptation de la multiplicité et de la multiplication comme le souligne J.P Richard dans Rimbaud ou La Poésie du Devenir (Poésie et profondeur) : « Lieux, monuments, existences vont donc être rendus à une liberté merveilleuse, le réel se faire l’espace même du possible, les sensations se multiplier, et tout glisser à la métamorphose. Rimbaud se vante de “lever toutes les impressions possibles”, “de posséder tous les paysages possibles”. […] il aime dans la comédie l’infinie substitution des masques et des personnages. » 8 Pour l’anecdote, certains commentaires ont su éveiller des perspectives exclusivement morales de l’œuvre. Ainsi, le Docteur Jean Fretet écrivit-il dans L’Aliénation poétique, éd. JB Janin, 1946, au sujet de Rimbaud : 7 17
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