Elora - Page 1 - test www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2269-9 Dépôt légal : Novembre 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 Chapitre 1 Elle ne s’était pas aventurée dans cette forêt depuis son enfance. Bien sûr, il fallait être un enfant pour oser braver le Daar-Ghoul. Les adultes, eux, ne faisaient qu’en parler d’un air méprisant, à voix basse. Et ils n’allaient pas dans la forêt. Le Daar-Ghoul. Tout le monde le connaissait, tous conféraient à son propos, mais personne ne l’avait jamais vu, ni ne savait exactement ce qu’il était, ni même s’il existait vraiment. Depuis longtemps, il faisait de la forêt un lieu tabou, secret, dangereux. On disait que le Daar-Ghoul était arrivé une nuit d’hiver, alors qu’une grêle de roche et de feu terrorisait la région. On disait aussi qu’il était né près de la terre insalubre des marais, dans la forêt, peut-être même dans la grotte aux trois sapins. Certains pensaient que le Daar-Ghoul avait toujours hanté ces bois. D’autres estimaient doctement que les légendes ont leur raison d’être dans le simple fait d’effrayer les enfants désobéissants. 9 En bref, ce croque-mitaine forestier faisait parler de lui comme un démon local et, grâce à lui, les enfants pouvaient tester leur immense courage. Fréquemment, les plus jeunes du village bravaient l’interdit parental et organisaient une expédition sylvestre. Tous revenaient de leur escapade forestière, et nombre d’entre eux affirmaient avoir entendu ou vu, ou cru voir, des choses extraordinaires. Elle, n’a rien vu, rien entendu. Elle avait douze ans, et elle voulait enquêter et débusquer le terrible Daar-Ghoul. Elle y aurait gagné la reconnaissance de ses co-villageois, et cette gloire n’était pas pour lui déplaire. Cependant, cet appât de la célébrité et son courage pesaient moins lourd que sa prudence, et elle ne s’enfonça pas très loin dans la forêt. Les histoires racontées dans le village étaient effrayantes. Cependant, 13 ans plus tard, elle y est retournée. Oh ! Ce n’était pas pour traquer le Daar-Ghoul, mais pour tenter de retrouver Merlin, le chien, qui avait disparu dans cette direction. C’est donc grâce à Merlin qu’elle a su qu’il ne faut jamais ni mépriser une légende, ni rire d’une peur d’enfant. * * * Il n’était pas dans les habitudes de Merlin de lui fausser compagnie. Elle est partie de bonne heure vers la forêt. 10 Merlin ne répondait pas à ses appels aussi, elle pénétra plus avant dans les bois. – Merlin ? Merlin ! Allez, viens, ici le chien ! Rien. Aucune trace de Merlin. « Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! » Tout en marchant d’un bon pas, elle se demandait comment calculer le potentiel de succès de Merlin face à un danger. Jusqu’à quel niveau de danger ses vingt-cinq kilos de poils peu téméraires auraient une chance de s’en sortir sans trop de mal ? Abandonnant ses réflexions, elle s’aperçut qu’elle l’appelait presque à voix basse. Elle était inquiète pour lui, mais elle, avait-elle peur ? Elle sourit de sa frayeur, et pourtant, elle devait bien admettre que quelque chose rendait la forêt inquiétante. Tout était tel que dans son souvenir. Elle se serait cru revenue treize ans plus tôt. D’ordinaire, lorsque l’on revient sur les lieux que l’on n’a connu qu’enfant, tout semble plus petit que dans les souvenirs. Par humilité naturelle, on imagine que l’univers a rétréci alors que l’on a simplement grandi. Et ainsi, on a la preuve qu’un être unique peut changer le monde. Mais là ! Frustration extrême : La forêt était intacte ! N’aurait-elle pas grandi ? Elle savait bien que si. Voilà pourquoi cet étrange sentiment d’inquiétude l’envahissait. La forêt était exactement telle qu’elle s’en souvenait. 11 Les arbres lui semblaient gigantesques ou elle, petite. Il n’y avait pas de bruit inquiétant. C’était plutôt l’absence de bruit qui l’était. Hormis ses appels répétés à Merlin, et les craquements de ses pas dans le sous-bois, elle ne percevait aucun son : pas de chant d’oiseau, pas de frémissements de feuilles dans les arbres, pas de bruissement de ruisseau, rien ! C’était effrayant avant même qu’elle n’ait conscience de ce manque ! * * * Après une heure de marche environ, elle décida de faire demi-tour et de rentrer chez elle. Quoi de plus simple, en vérité ? C’est à ce moment que son angoisse latente a commencé à se concrétiser. Derrière elle, elle découvrit exactement le même paysage que devant elle. Si elle se tournait encore, les mêmes arbres se dressaient là. Sur sa droite, sur sa gauche, le même chemin s’enfonçait dans la futaie. Quelle que fut sa direction, son choix, elle avançait toujours vers la même destination, vers le même avenir. A ce moment, elle se laissa aller à penser au DaarGhoul. Et si c’était vrai ? Et si la forêt était réellement hantée ? 12 Et comment retrouver la direction du village et Merlin si tous les chemins menaient au même inconnu ? Une sueur glacée la fit frissonner. C’était peut-être aussi la fraîcheur de la nuit. Il faisait presque nuit ? Elle était partie tôt dans la journée, et elle ne pouvait avoir marché si longtemps ! Elle s’assit pour réfléchir et se calmer. Une angoisse terrible lui serrait le ventre. Tout à coup, elle enviait sa vie, comme si elle ne lui appartenait plus. Il fallait absolument ne pas céder à la panique. Eh bien quoi ? Elle s’était égarée ? Après tout, c’était normal : cette forêt, elle avait beau la côtoyer depuis vingt-cinq ans, elle ne la connaissait pas ! Il faisait sombre ? Bon, un gros orage se préparait peut-être, cela n’aurait rien d’étonnant à cette époque de l’année. Et la forêt est si dense que l’obscurité vous submerge vite ! Sans soleil, comment se repérer dans cet étrange labyrinthe ? Elle tâchait de se souvenir. Voyons, il y a de la mousse sur la surface des troncs exposée au nord. Elle était bien avancée : certains troncs ne présentaient qu’une écorce rugueuse de tous côtés, et d’autres arbres étaient moussus partout. Quoiqu’il en fût, elle se rendit compte qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait au nord, au sud, à l’est… 13 Bon. Il fallait avancer. Levant la tête, elle choisit cette direction, droit devant elle, et se remit en route. * * * Les bois s’épaississaient rapidement. Elle s’aperçut, à contrecœur, qu’elle avait admis le passage du normal à « l’a-normal. » Elle marchait vers un but totalement aléatoire et le fait d’être obligée d’atteindre ce but là lui avait curieusement ôté tout désir d’aventure. Elle ne pouvait pas choisir la direction de ses pas, elle lui était imposée, une mécanique étrangère à sa raison s’était mise en mouvement. Combien de temps a-t-elle erré ainsi ? Elle n’a pas retrouvé Merlin. Elle ne savait plus si elle avait mangé, dormi, ni même si elle en avait éprouvé le besoin. Il lui semblait que le temps était aboli de manière si étrange, que son lien avec la matière était coupé. Alors, sont venues d’autres questions : « Comment ? » « Où ? » « Quoi ? » étaient dominées par : « Pourquoi ? » « A quelles fins ? » Pour faire face à l’absurde, il fallait l’équilibrer paradoxalement avec une raison d’être. Les réponses arrivaient, de façon primaire, simples : elle devait retrouver Merlin, et il lui fallait rentrer chez elle, parce qu’il était déjà tard. 14 Non, non. Ces raisons là n’étaient pas à la hauteur de la situation. Elle ne voulait pas se laisser dépasser, il lui fallait penser, encore penser, toujours penser. Son esprit tourbillonnait très fort et très vite, cependant, elle se sentait dépossédée de ses facultés d’analyse et de choix. Cela la troublait d’une émotion intense et malsaine. A quel moment a-t-elle perdu son autonomie ? Certaines évidences étant bouleversées, sa vie entière semblait sur le point de basculer. Il n’était pas temps de se laisser aller à des réflexions oiseuses. Elle savait au moins qu’avancer n’incluait pas forcément la notion de temps. Oh ! Pour sûr son intellect s’enrichirait de l’expérience ! Le Daar-Ghoul devait savourer sa victoire, à moins qu’elle ne fût trop facile. De sa tête à son ventre, les émotions se bousculaient très vite. Il y avait la peur. L’angoisse profonde qui coupe en deux, parfois annihilée par des phases d’abattement total. Mais il y avait aussi, il faut l’avouer, une exaltation violente, peut-être une simple réminiscence de l’adolescence éprise d’aventure ou le plaisir morbide de se sentir exclue du monde réel, mais, certainement, l’exultation suprême de se croire l’Elue d’une fable homérique, unique, extraordinaire. * * * 15
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