Cheminements de la chaîne et de la trame dans le tissage d'une vie - Page 1 - test Claudine DAY Cheminements de la chaîne et de la trame dans le tissage d’une vie Se construire au gré des relations humaines Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-236-8 Dépôt légal : Novembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Du même auteur Chez A. Colin De l’usage des gestes et des mots chez l’enfant. (Ouvrage collectif). Bernicot, J. ; Marcos, H. ; Day, C. ; Guidetti, M. ; Laval, V. ; Rabain-Jamin, J. ; Babelot, G. 1998. À Mon mari et mes deux filles, Mimi et François que sont mes parents affectifs, M-H. D., Psychiatre et Psychanalyste, Alliette, Éliane, Brigitte, Manou, Julie, Saïd, Isabelle, mes collègues et étudiants de l’Université dans laquelle je fus nommée, Helga et Ioanna, mes collègues genevoises. 9 Avant-propos Pourquoi ce livre ? Pourquoi ce titre ? Pour rien au monde, Je ne souhaiterais revivre Mon enfance et mon adolescence. La rédaction de ce livre fut motivée, dans un premier temps, par le vécu d’une expérience qui apparaît dans un contexte où deux événements de ma vie, une surdité unilatérale et une intervention chirurgicale à plus de cinquante ans, viennent à la rencontre d'une plaie restée ouverte et douloureuse depuis ma jeunesse. Pianiste amateur et passionnée de musique, cet épisode de ma vie ravive des éléments liés à des vécus antérieurs qui ont une résonance très forte tout au long de mon existence. Cette « intervention chirurgicale m’a fait plonger dans le noir. Une lueur m’a alors tenue en haleine et 11 poussée de l’avant,… » (Guillon 2005, p. 6). Pour moi, cette lueur se nomme musique et, plus particulièrement celle que j’entends et que je joue au piano, « instrument du moi » (Sacre, 1998, p. XII) qui « se prête aux confidences ». Dans un deuxième temps, ce projet de livre prit corps dans le sens où, en plus d’un demi-siècle, j’ai rencontré des expériences de vie suffisamment nombreuses et variées. À cela, s'ajoutent des événements récents et douloureux m’invitant à réfléchir sur ma vie personnelle, familiale (fille, épouse, mère) et professionnelle (ce que j'ai étudié, ce que j’ai appris et transmis à travers mes activités d'enseignement et de recherche). Des problèmes de santé apparaissent à l'orée de la retraite : le temps prend une autre dimension, la vie quotidienne un autre rythme. S’installe alors le moment de la réflexion sur soi, sur les bonheurs, les souffrances, les illusions et désillusions. C'est une autre vie qui commence, vie façonnée par l'enchevêtrement, le tissage des expériences passées, tant manuelles qu'intellectuelles, humaines et sociales. Selon Cyrulnik (2003, p. 130-131), « tout récit est un outil pour reconstruire son monde ». Pour ce faire « je condense quelques images significatives […] et je sémantise ces dessins […] ». La retraite est une époque privilégiée pour accomplir un retour sur le passé et contempler – avec ardeur, tendresse, tristesse, sérénité, distanciation – l’essence et le cheminement de notre être en tant que sujet 12 individuel et ses propres caractéristiques dans l’environnement où il vit et tisse des relations affectives et sociales. Tous ces éléments convergent en cet être singulier que je suis devenue, les expériences se mêlant, se croisant, se tissant dans le parcours de mon existence. En ce sens, une analogie entre le déroulement de la vie et les activités de tissage me paraît intéressante pour rendre compte de certaines situations ayant eu de fortes incidences quant à ce que j’ai vécu. La chaîne et la trame sont des termes utilisés dans le tissage d’étoffe ; ils me sont venus presque naturellement à l'esprit peu après que j'aie eu le désir de porter sur le papier mes propres réflexions, notamment sur les relations humaines qui ont joué un rôle crucial dans le déroulement de ma vie. Pourquoi ces mots chaîne et trame me sont-ils ainsi apparus ? Du côté de mes ascendants maternels, je suis fille et petite fille d'ouvrières tisserandes ; c'est inconsciemment peut-être, pour rendre hommage à ce milieu social et culturel, pour le moins modeste dont je suis issue. J’en ai probablement hérité le goût des activités manuelles, le plaisir du contact avec la matière. J’ai d’ailleurs eu moi-même l’occasion de tisser de grands ouvrages lors d’un séjour prolongé dans un des pays du Maghreb. Le lecteur peut se demander en quoi cette idée de tissage est pertinente. 13 En premier lieu, la chaîne est le fondement de l’œuvre tissée ; pour cela, elle doit être continue et solide, des nœuds étant parfois nécessaires quand le fil se rompt ou devient trop fin pour supporter une tension ; de même, durant les années d’apprentissage de la vie, des événements peuvent venir en perturber le cheminement et engendrer une fragilisation ou, au contraire, une consolidation du sujet. En second lieu, la trame est constituée des fils conduits à travers la chaîne sur laquelle ils prennent appui. Ces fils peuvent se casser ; il faut alors les relier si on le peut, tant bien que mal, comme les accrocs de la vie, pour pouvoir continuer… Cela constitue un processus lent, sinueux, pas toujours prévisible ; aussi la trame fait-elle la part belle à une liberté relative, les projets pouvant se modifier à tout instant, tout comme le tissage où l’on a le choix ou la contrainte de la fibre, de la couleur, du motif. Cet ouvrage n'est pas un écrit scientifique, ni une autobiographie. Ce n'est pas non plus une étude psychologique ou psychanalytique, ou encore une méditation philosophique. Ce qui est exposé se veut exprimer un témoignage à celles et à ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, consciemment ou non, ont été des acteurs importants, notamment dans des moments forts sur lesquels je porte un regard psychologique. Dans ce livre, je tente de comprendre le fonctionnement de ma vie psychique, en m’appuyant sur mes activités 14 d’enseignement et de recherche en Psychologie, sans oublier l’apport enrichissant de mes nombreuses lectures. Toute histoire personnelle compose avec une histoire culturelle et un contexte environnemental qui servent de points d’ancrage au tissage des fils, des liens. Il s’agit d’un travail de création, voire d’enfantement ; d’ailleurs, selon la tradition de l’Islam, les formules produites par la tisserande qui coupe les fils retenant l’ouvrage au métier sont analogues aux formules de bénédiction énoncées par la sage-femme lorsqu’elle coupe le cordon ombilical du nouveau-né. Ainsi tisser, c’est créer des formes nouvelles, enfanter, c’est créer de nouveaux êtres vivants. Le tissu du monde se construit souvent sur un fond d’espérances et de souffrances humaines parmi lesquelles l’être humain cherche à découvrir, à (re)construire sa route. Toute histoire ressemble à un parcours, plus ou moins rectiligne ou brisé ; chacun y est engagé et vit avec son passé réel, imaginaire, plus ou moins supportable en fouillant « […] les différentes strates d’un site archéologique unique et inconnu en lui » (Guillon, 2005, p. 7). On joue alors sur des tâtonnements fréquents, des essais, des approximations en vue de garantir, de préserver ou d’accéder à un vécu suffisamment cohérent. 15 « La vie est comme l’onde, insensible en son cours, elle semble immobile mais avance toujours » 1 Tout être humain vit diverses situations, auxquelles il se confronte ; il entend des mots et des phrases. Son cerveau effectue une sélection des informations perçues ; il les organise, les transforme dans son histoire. En ce sens, une vie se construit à la faveur d’une stabilité affective, « grâce à une stratégie de lutte contre le malheur, en arrachant du plaisir à vivre », malgré la souffrance enfouie dans la mémoire intime et profonde. Il faut endurer pour durer car, selon le neurologue, psychiatre, psychanalyste et éthologue Cyrulnik, (2003, p. 16 et 25) « la restriction affective constitue une situation de privation sensorielle grave, un traumatisme insidieux […] ». Toutes ces informations sont polysémiques ; elles peuvent donc changer de sens. Cela permet au sujet de s’adapter au mieux à l’environnement où se mêlent les liens affectifs et les relations sociales. Mais, l’être humain peut aussi ne pas vouloir ou ne pas pouvoir incorporer ce qui fait sens. Il en est ainsi lors de situations, d’événements, de lieux, qui réveillent des angoisses ou des fantasmes. Le sujet peut en ressentir une connotation négative (abandon, rejet, dévalorisation), susceptible de jouer un rôle d’inhibition et représenter, de ce fait, un réel handicap. 1 Inscription figurant sous l’emplacement d’un cadran solaire situé sur la façade d’un bâtiment administratif de la ville de Bourges. 16
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