L'amour au pays du kandjar - Page 1 - test Rachid EZZIANE L’amour au pays du kandjar Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-039-5 Dépôt légal : Juillet 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 À la mémoire d’Yvette… À Soraya Avec une pensée bien particulière… À Nadia… À Mélouka… 7 En un combat invisible et douteux… Le soleil brillait encore dans le ciel sombre de chaleur quand retentit le clairon annonçant, pour la deuxième fois dans la même journée, la marche vers le sud ensablé et mystérieux. Un nuage de poussière s’élevait au-dessus de l’oasis. Des hennissements, des cris d’hommes mêlés aux sifflements du vent, donnaient l’illusion d’un champ de bataille. La marche du jour dura plusieurs heures. Une couleur brûlée, à perte de vue, s’étalait devant les conquérants du désert infini et sans borne. En un combat invisible et douteux, l’étendue de pierres et de sable essayait de persuader ces hommes, venus de si loin, à rebrousser chemin. Quand le soleil commença à donner des signes de fatigue, les longs palmiers de Figuig apparurent en silhouettes. Un léger vent de sable soufflait à raz de terre. Avec une irrésistible envie de mettre pied à terre, de s’allonger à même le sol, les conquérants de 9 Lyautey pénétrèrent, à la tombée du soir, dans l’une des plus belles oasis du Sahara. Sœur Angélique priait les mains jointes. Le paysage qui s’était offert à elle durant le voyage, elle ne l’avait jamais imaginé. Comment peut-on vivre dans ces lieux dépourvus de vie ? De telles images n’avaient même pas effleuré son esprit. Et, à chaque irrésistible envie de pleurer devant cet enfer, elle récitait des versets de la bible pour libérer son âme captive d’inquiétude et de regret. Une effervescence anima les lieux ; quelques lanternes s’allumèrent, des tentes furent dressées, des poitrines d’hommes sifflèrent des airs tristes, d’autres chantèrent à tue-tête. Une lueur dansante éclaira timidement l’intérieur de la tente des religieuses. Un étrange sentiment empoigna les cœurs et les gorges de ces vierges pures au milieu de brutes sans cœur et sans religion. En plein milieu de la nuit, une brise, doucement fraîche, fouetta les corps chauds des hommes et des bêtes. Les rêves se prolongèrent dans le temps, annonçant des lendemains meilleurs pour des âmes troublées par un présent mystérieux et inconnu. Sœur Angélique s’était assoupie avec l’espoir de retrouver dans ces lieux désertiques le chemin de Dieu. La prière peut adoucir les mœurs et anoblir les cœurs dans le silence et le vide infini du désert. 10 Quand la nuit commença à se dévêtir de sa robe noire pour une autre teintée de bleu et de gris, un chant lointain se fit entendre. Au campement, quelques soldats se réveillèrent avec l’appel du muezzin. Sœur Angélique s’émut de cette façon de prier : à l’aube, dans le calme et le silence, au moment où naissent les espoirs de chaque jour. Le clairon sonna les préparatifs du départ. Avant même que les premiers rayons ne s’infiltrent d’entre les dernières ombres de la nuit, le convoi s’ébranla en un mouvement ordonné en direction du sud. Le dernier regard de Sœur Angélique vers l’oasis de Figuig lui apporta un sentiment de réconfort. Elle consentit à accepter son séjour sur cette terre ; désolante en apparence, pure en essence. Le convoi reprit la route de Colomb-Béchar. Le même paysage que celui vécu depuis deux jours, s’offrait aux conquérants. Le même sentiment de mystère accaparait l’esprit des hommes. Et les mêmes prières dites par les religieuses. Tel un mirage, la petite oasis de « Ouakda » fit son apparition au milieu des étendues des « Hamadas » ; désert de pierres et de sable. Tout autour du puits d’eau, s’étalait une terre inculte, à l’infini, inapte à la cassure et à l’usure du temps. Le « del’ou », l’outre, attaché au bout d’une corde en Alfa, descendait loin dans les entrailles du 11 désert suffocant, pour aller chercher une eau fraîche et limpide. Un tel paradoxe ne peut qu’émouvoir et inciter au respect de cette nature. Sous un palmier, quelques hommes en habits blancs, se mirent en rangées et commencèrent à prier. Le temps suspendit son vol ; on entendit le bruit des djellabas flottant dans le vent. Ces nomades se prosternaient pour remercier leur créateur dans ce monde hostile et sans vie. Totale soumission ou incarnation de sagesse ? Réalité ou simple illusion ? Le Sahara, terre de prophètes et de mages, ultime lieu des paraboles, ne dévoile ses secrets que pour les âmes pieuses en quête d’épuration des cœurs. La présence d’Angélique, la femme, dans ces lieux où la brutalité des hommes ressemblait à la désolation de la nature, équilibrait l’image, ô combien contradictoire en apparence ! Au Sahara, l’homme n’est ni Dieu, ni diable. Il peut être guerrier ou poète, berger ou marabout. C’est un homme soumis à son destin jusqu’à l’ivresse de chanter les vertus de cette soumission. Les mélodies du nomade, en louange à la destinée aussi cruelle soit-elle, sont une façon de croire à la vie et de l’accepter telle qu’elle est. Le bédouin nomade est un homme brave et guerrier. Ne vit que par les repères de son milieu. 12 Tout corps actif, étranger à sa nonchalante habitude, le rend méfiant et agressif. La nouvelle des bottes noires traversant le pays des seigneurs du sabre et du kandjar, se propagea à travers les dunes et même au-delà du tafilalet. Les paisibles contrées, somnolentes sous l’ombre des palmiers de Ain-sefra à Colomb-béchar, à moitié réveillées, scrutent l’horizon. Au pays de « l’aman », le doute s’installe ; instable, déstabilisant des mœurs ancrées dans les profondeurs du ksar dormant. Le réel se confondant avec les Ombres et les silhouettes. Sable mouvant. Soufflant. Changeant. Étendues de pierres infinies. Mirage. Rien. Néant… Les efforts des randonnées désertiques, donnent de l’avenant et sculptent des guerriers insaisissables. Le bruit des bottes réveillera les déments. Réveillera la haine… 13 Dans une vieille et modeste demeure… Dans une vieille et modeste demeure, faite de pierres et de toub ; au fin fond du Sahara brûlant ; un homme s’éveilla au milieu de la nuit. Nonchalamment, il sortit de la chambre où il dormait. Fit ses ablutions. À l’intérieur, une lampe à pétrole éclairait faiblement la chambre où il dormait. Sur un vieux meuble oriental, près d’un modeste lit, quelques livres étaient posés. Après sa purification, le vieux s’approcha du meuble, prit un livre, l’ausculta, le déposa et prit un autre. Il s’installa au milieu de la chambre. Les jambes croisées, il commença à lire. De temps en temps, sa voix s’élevait pour laisser entendre des psaumes. Les yeux ne lisaient presque pas dans le livre. Les versets étaient récités par cœur, avec méditation ; comme une prière pour quelqu’un. 14 Au petit matin, il s’arrêta de lire. Pria jusqu’au lever du jour. Au premier rai de soleil, il était déjà agenouillé devant une tombe creusée en direction du soleil levant. Le soleil, comme pour ne pas atténuer les blessures d’une chère disparition, annonça timidement le lever du jour. L’homme resta un long moment silencieux, contemplant la tombe. Une larme brilla au coin de l’œil pour aller mourir entre les poils d’une longue barbe blanche. Tel un rite, ou pour garder encore des larmes pour sa défunte campagne ; il l’arrosait à chaque lever de soleil d’une seule perle : Limpide et sincère. Le cimetière ne comptait qu’une seule tombe. Un jeune palmier dattier protégeait la tombe des rayons chauds du soleil. Quelques plantes, tout autour, cultivées dans un passé récent par des mains d’ange, donnaient l’impression d’être dans un jardin d’enfants. Jamais pareille image ne pouvait s’incruster avec celle de la mort. Sereinement, l’homme déposa, dans le petit pot plein d’eau, une gerbe de fleurs. Son regard scruta l’horizon. Le livre du passé s’ouvrit. Le vieux, comme pour s’excuser d’être resté seul, ne sortait de sa demeure que pour son pèlerinage quotidien. 15
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