La Troisième Voie - Page 2 - Sylvain Lambert La troisième voie Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tél. : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-2487-7 Dépôt légal : Février 2010 © Edilivre Éditions APARIS, 2010 6 Sommaire Prélude................................................................... 11 I – Le Premier Chemin .......................................... 15 II – L’Itinéraire Bis ............................................... 139 III – La Troisième Voie......................................... 249 9 Prélude « Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver ». Marcel Proust Samedi 31 Mars 2008 – 23h30 Il est 23h30 au Café des artistes, avenue StGermain, dans ce Paris que le monde entier s’arrache. Les voitures s’agglutinent au feu tricolore devant la vitrine. Les noctambules s’emparent des trottoirs ainsi que de la fraicheur printanière. Le ballet des phares et des pas illuminent la dernière de mes tâches quotidiennes. Celles qui sont devenues miennes depuis trois longues années au cours desquelles ma vie s’est effilochée, passant du rêve aux illusions perdues. Le geste lent et appliqué, je m’efforce de redonner un lustre à l’enceinte, afin que tout soit fin prêt pour le « bal » du lendemain. Passage de balai obligatoire et minutieux, lavage des sols, dressage des tables, un dernier coup d’œil et direction le vestiaire dans l’indifférence générale. 11 À cette heure précise, il n’y a que les murs pour me tenir compagnie. Ah si, j’allais oublier, il y a également le cliquetis de la machine à calculer du patron qui fait l’inventaire scrupuleux de la recette de la journée. Passage jusqu’à mon casier en fer gris souris, j’enlève mon uniforme, une chemise noire où est inscrit le nom de l’établissement. J’enfile un sweat en lainage et un blouson léger, avant de me diriger vers la sortie. En passant devant le bureau du gérant je lance un rapide : « Bonsoir, à demain ». Seuls les bruits du clavier, une nouvelle fois, sont l’écho que je reçois. Certainement, les gains journaliers ne furent pas ceux escomptés et il s’agit du seul baromètre qui importe à celui qui m’emploie. Mon sac à dos sur l’épaule, je sors et hume sur le pavé cette odeur de la nuit parisienne où se mêlent celles animales, celles des vapeurs d’échappement et celles de la renaissance de la nature après les frimas de l’hiver. J’avance dans la nuit, dans ces rues désertes, sans entrain à l’idée de rentrer chez moi. Une ligne droite, quelques centaines de mètres… « Bon Dieu qu’elles sont longues ces rues », me dis-je en moi-même. J’allume une cigarette, un coup de vent, je relève mon col. « J’aurai mieux fait de prendre le métro », me passe en tête. Je marche, une rue à droite, une ruelle et je débarquerai sur les quais m’asseoir un instant, seul au monde, pour faire le point sur le quotidien de ma vie. Je descends les marches de pierres taillées et me pose près d’un pont en tirant sur ma cibiche. 12 La fraicheur est perceptible, pénétrante. Plus que jamais je doute de mon avenir et des raisons qui m’ont poussées à opérer ce virage brutal dans ma vie, il y a déjà trois ans. Je m’appelle Emilien Bonhoure. J’ai 28 ans, un boulot d’homme de salle sans avenir, à peine alimentaire, servant à payer des factures de plus en plus chères et je m’évertue à parcourir des chimères. Un anonyme parmi tant d’autres et une lettre d’expulsion qui me verra sans logement, dès lundi. Il faut dire que l’espèce de studio que j’occupe dans une vieille bâtisse parisienne n’avait rien d’un palace. Electricité « hors » normes, chauffage plus souvent en panne qu’en fonction, une douche qui ressemble plus à un ru en période de sécheresse qu’à une source rafraîchissante, un matelas à même le sol dans un logement que je partage avec des habitants rampants qui n’ont rien de bien sympathique… Bien sûr, il est légitime de réhabiliter ces habitations insalubres mais que vais-je devenir ? Moi, qui n’ai aucun moyen pour faire face à des charges sans cesse plus élevées et pour qui, les listes d’attente des HLM s’apparentent à un parcours du combattant. Je n’ai droit au logement que dans les textes de loi. Je suis seul, sans famille à nourrir, je ne suis pas prioritaire. Qui s’occupe de mon cas ? Les associations ? Certes, je peux me tourner vers elles, mais ce ne sera encore que de la précarité sans réellement un sésame au bout du combat. Le gouvernement ? Quel qu’il soit, les moyens dont il dispose sont si minces que la solution prendra plusieurs décennies avant de s’assainir. Non, en fait l’issue se trouve en moi, en ma propre force 13 intérieure, celle qui m’habitait hier et qui me fait défaut ce soir. Ma seule amie, mon seul réconfort, celle vers qui je me tourne dans la nuit réside en une forme tubulaire longue de huit centimètres et demi et dont l’incandescence me donne l’illusion que l’étincelle fait toujours partie de ma vie. Je fatigue, pas question de rentrer tout de suite. Il est minuit sur les quais, sous le pont Mirabeau coule la Seine et le sang en moi, glace mes veines. Solitaire, l’agitation a déserté mes quartiers, je m’allonge et ferme lentement les yeux… 14 1 « Une vie est faite de détails, mais un détail peut changer une vie ». Goyer Remi Paris, matinée ensoleillée, il est 10h et la vie peu à peu s’éveille. Les vélos ne sont pas encore noyés sous les fumées des voitures, les sourires pleuvent sur les visages car aujourd’hui le printemps est enfin arrivé. Les femmes sortent leurs chemisiers, leurs jupes, leurs tenues légères et se laissent admirer par des hommes ragaillardis d’une hibernation forcée. Une vision un peu machiste du monde, mais à la fois si vraie quand on s’installe à la table d’un café et que l’on observe ce ballet. C’est l’endroit où je me trouve. Après un rapide voyage en avion dans la soirée d’hier, me voilà dans le fameux « Café de Flore », celui que l’intellect parisien prend pour lieu de rendez-vous. Si j’ai fait ce voyage depuis ma Catalogne adoptive, c’est pour répondre à l’invitation d’un éditeur à qui j’ai adressé mon premier manuscrit. J’étais si incrédule lorsque le téléphone sonna. 17 « Bonjour Monsieur, Antoine Herbrecht à l’appareil » s’annonça la voix. Un patronyme qui n’évoquait rien pour moi, avant qu’il n’ajoute qu’il était responsable des publications des premiers romans pour les éditions du même nom. Je suis resté silencieux, debout, abasourdi par la rapidité et la soudaineté de l’appel. Que l’histoire que j’avais écrite, ait pu ainsi susciter l’engouement de cette enseigne prestigieuse, me paraissait si irréel. Je m’attendais tant à être refusé par de nombreux courriers impersonnels, me remerciant de leur avoir confié mon œuvre et qui malgré tout l’intérêt qu’elle revêtait n’avait pu être retenue par le comité de lecture… Non, rien de tout cela, pas de lettre de refus, le premier de mes envois se transforme en promesse de contrat et conforte mon rêve d’embrasser une carrière littéraire. Empressé, j’ai largué les amarres et me suis précipité à la Llabanère, aéroport de Perpignan, pour sauter dans le premier avion à destination de Paris Orly. J’avais si peur que ce coup de fil ne soit qu’une illusion, qu’il fallait que je constate que tout cela n’était pas le fruit de mon imagination. Une nuit sans sommeil dans une des chaines hôtelières proche de l’aérogare, un taxi et me voilà attablé pour un petit déjeuner copieux, dans ce cadre somptueux. Au téléphone, Mr Herbrecht m’avait donné rendez-vous entre 10h30 et 11h. Il est 10h, et je suis tout à loisir de m’enivrer de l’histoire de l’endroit. Le café fume dans ma tasse, le croissant est doré et chaud, la valse des piétons et des voitures commence, je me sens le plus heureux des hommes. Les minutes 18 semblent longues d’ordinaire lorsque l’on patiente mais curieusement, malgré mon empressement, je les goûte avec plaisir. Tout au plus, je m’interroge sur les raisons qui ont suscité l’intérêt de l’éditeur. Après tout, ce n’est qu’un petit roman sans prétention, une histoire simple, mais quelle histoire : celle de mon grand-père. Ce grand-père, ce héros, ce père adoptif, qui me recueillit près de lui à l’adolescence, après la disparition brutale et accidentelle de mes parents. Celui qui fut un guide et dont mes pas se rapprochent, chaque jour un peu plus, des siens au même âge. Comment ne pas penser à lui ? Comment ne pas imaginer les moments qu’il vécut dans ce St-Germain des Près, dont il me conta l’histoire en même temps que la sienne ? Comment ne pas penser qu’il débarqua lui aussi de sa province, afin de croquer la vie dans un Paris d’après-guerre qui se réanimait timidement après de bien sombres heures. Alors que ma propre existence battait de l’aile, au moment même où je devais faire ma propre révolution intérieure, que mes racines se transformaient en champs de ruines, il me réapprit à rêver. C’est son histoire que je raconte. Peut-être est-ce, ce qui a recueilli l’adhésion des censeurs littéraires : une histoire simple, une aventure ordinaire, mais emplie d’empathie et d’espoir. En fermant les yeux, je repense à ces heures passées où il narrait son histoire et où j’en redemandais encore. Alors, inlassablement, anecdotes par anecdotes, il continuait et enjolivait son propos encore et encore. Ce « Café de Flore », je l’ai connu bien avant d’y pénétrer. Je l’ai imaginé avant de m’y retrouver et j’ai 19
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