Entre deux terres - Page 1 - test Alexandrine AQUILINA Entre deux terres Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-8121-0203-5 Dépôt légal : Décembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A mes trois filles Danielle, Carole et Véronique A mon petit-fils Rostam 5 Remerciements spéciaux : A ma fille Véronique pour la création de la couverture A Messieurs Louis Sergent et Philippe Boule qui m’ont aidée au départ de ce manuscrit. 7 INTRODUCTION Marseille, 1990 L’hiver avait fini course, nous étions aux portes du printemps. Le soleil, en se faufilant dans les grands arbres, traçait des rayons d’or sur les pelouses, et le parc reprenait ses couleurs. Un parfum de renouveau montait de la terre, qui s’éveillait. Debout, derrière la baie vitrée, Flore rêvait. Cet immense jardin lui apportait la consolation qui lui permettait de supporter les aléas de sa vie. Ce jour là, elle ne le voyait qu’en transparence, elle rêvait d’autres rives, où la mer, si bleue, capte dans son miroir, la blanche silhouette de la ville. De cette route qu’elle connaissait bien, de son village Algérien perdu dans les plaines de la Mitidja, où ses racines étaient enfouies à tout jamais, de cette terre qu’elle aimait passionnément, elle avait gardé le souvenir d’une enfance magique, d’une maison claire, au milieu d’un parc qui ressemblait au paradis. Quand elle fermait les yeux, le doux parfum des orangers en fleurs venait encore caresser ses narines, elle revoyait son arbre, cet énorme citronnier, où, perchée sur la plus haute branche, elle passait des heures à regarder vivre la nature. De nombreux drames étaient venus déchirer ce bonheur, et dans ce cœur d’enfant bousculé, naquit un désir farouche de s’accrocher au paradis perdu. Dans un fol espoir, elle poursuivait le fantôme de l’enfance, en vain peut-être !… Aujourd’hui pourtant, elle se souvenait, encore et encore… 9 MARIANNE Tout avait commencé dans un petit village de l’Aveyron… Nous étions en 1899 D’un pas altier, Marianne traversa le village. Ses sabots tintaient sur les pavés polis par le temps, elle était heureuse et la joie rayonnait sur son visage. Ses seize ans venaient de lui offrir la consécration de son travail, elle s’y était donnée à fond, n’avait ménagé ni son temps, ni sa fatigue et la vie aujourd’hui était pour elle pleine d’espoir et de promesses. Fière de sa réussite, elle montait allègrement vers la colline. Le long du muret moussu, les prunes commençaient à bleuir, les branches craquaient sous le poids des fruits. Marianne en cueillit une et y mordit à pleines dents. « Pouah ! Dit-elle en riant, elles sont encore aigres. » Dans cette campagne sauvage elle était chez elle. Elle prit le sentier qui escaladait les terres et alla s’asseoir sous un chêne. La vallée toute entière s’étendait à ses pieds, elle sautait de village en village jusqu’à Decazeville et bien au-delà. Un souffle léger venu des montagnes drainait dans son sillage toutes les senteurs de ce début d’été, une lumière dorée enveloppait la plaine et les monts ondoyaient comme un océan de verdure, tantôt, boisés, tantôt, habillés de vignes. Là-bas, non loin de la rivière enchâssée dans sa haie de peupliers, il y avait une bâtisse en pierres rouges, nichée au creux d’un verger, c’était là qu’elle était née, dans la maison familiale. En contrebas, la masse sombre du Manoir, avec son immense toit de lauzes, semblait protéger le village. Les habitants le vénéraient, sans avoir le prestige des grandes demeures Féodales, il n’en était pas moins chargé d’histoire, ayant abrité jadis de rudes Seigneurs qui soutinrent vaillamment le siège des Anglais. 11 Puis, le long des ruelles étroites venaient les maisons, serrées les unes aux autres, comme pour se réchauffer. Quelques cheminées fumaient, dans l’âtre mijotait la soupe du soir. Comme elle était belle cette terre sous le soleil finissant ! Derrière le dos rond de la colline, Rodez, la grande ville. Marianne y avait passé son brevet avec succès, enfin, son rêve se réalisait, elle commencerait d’autres études et serait institutrice. Certes, il faudrait quitter la maison de pierres rouges ! Ses parents !… Mais, ce n’était pas une grande séparation, elle reviendrait toutes les fins de semaines et pourrait, aider sa maman. Si elle admirait leur réussite, faite de ténacité, de sacrifices, elle ne voulait pas pour autant de cette vie là. Elle aspirait à autre chose, elle ne savait pas quoi, mais restait persuadée que cette chose existait. Dans ce coin de terre, boisé de chênes et de châtaigniers centenaires aux troncs énormes et à l’écorce rude, Marianne pouvait réfléchir tout à son aise, il y avait quelque chose de magique qui semblait la protéger, et c’est à eux qu’elle confiait ses peines et ses joies. Dans le crépuscule qui appelait la nuit, la dentelure des collines frangée d’or, se découpait sur un ciel qui palissait. Marianne, admirative, contemplait leur beauté, comme elle l’aimait sa région !… Cependant, l’heure du repas approchait, il fallait regagner la maison où un repas un peu particulier l’attendait pour fêter son succès. Ses parents auraient aimé la garder près d’eux, ne rien briser de la famille pour laquelle ils avaient tant oeuvré, sept enfants !… Mais chaque oiseau prend son envol et aujourd’hui Marianne devait aller vers sa vie. Auguste et Eulalie, un couple dont l’amour ne s’était jamais démenti, vivaient bien de leur petite fabrique de sabots, de leurs terres et de leurs vignes. Auguste avait travaillé comme un forcené, pour relever de défi et répondre au dédain de ses beaux-parents qui l’avaient méprisé. Il eut beaucoup de mal à ravir la belle Eulalie à sa riche famille, lui le beau gars, honnête, travailleur, mais pauvre. Les Oustry, honorablement connus dans la région, possédaient de vastes terres non loin de Rodez. Pour Eulalie et Auguste, la position sociale importait peu, mais quand Eulalie s’ouvrit à ses parents de son désir d’épouser Auguste Vernes, elle 12 se heurta à un refus catégorique ; pour ces parents là, il était hors de question que leur fille épousât le fils d’un cordonnier. Eulalie se referma sur sa peine et dut attendre sa majorité. Déjouant de mille ruses l’attention de ses parents, elle retrouvait celui qu’elle aimait, dans les bois. Quand elle arrivait haletante, les joues roses d’avoir trop couru, elle était belle et désirable ; Auguste la regardait avec admiration, n’osant à peine la toucher, tant il avait peur de la perdre… Il mit bien du temps avant d’effleurer ses lèvres et la couvrir de baisers. Dans les lueurs dorées des sous bois, ils donnaient libre cours à leurs sentiments, exprimant leur amour avec passion et chacune de leurs séparations arrachait quelques larmes à Eulalie qui repartait en courant, ayant toujours peur d’être découverte. Ils attendirent sa majorité et se marièrent. Les Oustry, affectés par la décision de leur fille, coupèrent toute relation avec elle. Le couple s’installa dans un petit village proche de Marcillac. Il fallut que leur premier enfant meure à la naissance, pour que Mme Oustry consente à se déplacer. L’arrivée des autres enfants les réconcilièrent, mais il y eu toujours des distances. Tout était calme ce soir là, dans le village. Auguste avait fait rentrer dans la journée, une grosse charge de bois et de cuir qu’il avait laissé en hâte près de l’atelier. C’était l’heure du repas, toute la famille l’attendait pour passer à table. Après le traditionnel bénédicité, Eulalie servit une de ses bonnes soupes dont elle détenait le secret. D’un coup sec, Auguste ouvrit son laguiole et après avoir signé d’une croix le dos de la miche, il en tailla une tranche pour chacun. Tout le monde avait grande faim, mais malgré la joyeuse tablée, Auguste était soucieux. Le repas terminé, il alla s’asseoir dans le cantou 1 et le regard fixé sur l’âtre, bourra sa pipe. L’incident de l’après-midi lui revint en mémoire. Un colporteur un peu éméché avait essayé de forcer sa gentillesse coutumière et devant son refus, il le menaça. Auguste dut l’éconduire sans ménagement et cette idée le tracassait… 1 Grande cheminée des demeures paysannes du Massif Central ou peuvent se chauffer quatre à six personnes. 13 Marianne aida sa mère à mettre les petits au lit et elles gagnèrent leurs chambres. Auguste ne tarda pas à en faire autant. Fatigué, il ne parvenait pas à trouver le sommeil, une appréhension le tenaillait. Il n’avait pas tout rentré dans la réserve !… Mais c’était déjà arrivé. Ses affaires ? Elles étaient bonnes, bien qu’il ne fût pas facile de trouver des gars de bonne volonté. Le matin, il avait eu une discussion avec l’un de ses employés et savait qu’il devrait se résoudre à le renvoyer, pourtant, Auguste n’aimait pas licencier. Alors quoi ? Qu’avait-il dans ce crâne qui le tracassait ? Il finit par s’endormir. Au milieu de la nuit il fut réveillé par un claquement. Dans son demi-sommeil, il pensa que l’un des enfants avait mal fermé les volets de sa chambre, comme il n’entendit plus rien, il se rendormit. Un long moment s’était écoulé, quand cette fois il fut réveillé par une odeur de bois brûlé. Il se mit d’un bond sur son séant, il fallait qu’il se lève… À ce moment, Eulalie se réveilla. « Que se passe-t-il Auguste ? On dirait du bois qui brûle ! Tu n’as pas éteint le foyer de la cheminée ? – Pour sûr, je l’ai fait avant de monter. » Auguste enfila son pantalon et descendit ; Eulalie le suivit de peu. Au bas de l’escalier, il poussa un hurlement !… « Bon Dieu ! Il y a le feu dans l’atelier ! Une épaisse fumée arrivait de l’entrepôt. – Eulalie ! Cria-t-il en sortant comme un fou, réveille les enfants et demande aux voisins d’appeler les pompiers. » Gustave entendant hurler son père, descendit rapidement et au même moment, Antoine, le voisin le plus proche arriva. « Je viens t’aider, dit-il à Auguste. – Pécaïre ! Tu es le bienvenu, suis-moi. » Ils pénétrèrent dans l’entrepôt par l’extérieur, persuadés que le feu avait atteint l’atelier ; par bonheur, ce dernier était encore préservé ainsi que le stock de sabots. Le feu avait pris dans la pièce attenante, là où la veille, il avait laissé sa livraison de bois et de cuir. « Vite, il faut sauver le matériel, dit Auguste. 14 Gustave ! Sors les chèvres et l’outillage ! On s’occupe du reste. Antoine ! Aide-moi à déplacer les établis et les étaux. » D’autres voisins arrivèrent. « Que pouvons-nous faire, Auguste ? – Sortez tous les sabots, il faut faire vite, l’incendie gagne du terrain, la fumée devient suffocante. » Entre temps, les secours s’étaient organisés, les pompiers avaient déployé toutes leurs forces et les villageois s’employaient à combattre le feu, se passant les sceaux d’eau de mains en mains. Malgré tous leurs efforts, l’incendie se propageait et devenait de plus en plus menaçant. Le matériel sauvé, les secours se dirigèrent vers la maison. Le feu était féroce, Auguste se demandait s’ils pourraient sauver cette belle demeure, il était urgent de récupérer le plus de choses possibles. Aidés des voisins, ils sortirent les meubles dans la rue, tandis que Marianne et Eulalie récupéraient au plus vite, le linge et les vêtements. C’était l’affolement général, les gens criaient, les chiens épouvantés hurlaient à la mort, et dans ce vacarme infernal, les enfants essayaient de sauver tout ce qui était à leur portée. Dans la rue s’entassait pêle-mêle, meubles, jouet, vêtements et autres que l’on arrachait à l’incendie. En dépit de leur courage et de leur acharnement, ils durent se résoudre à laisser le reste à l’intérieur, abandonnant la maison aux morsures impitoyables du feu. C’est, désarmés, qu’ils assistèrent à son embrasement. Les enfants, les yeux hagards, pétrifiés par la peur et la tristesse, fixaient le spectacle infernal. Sur leurs visages rougis par les flammes, de grosses larmes roulaient. Cette belle maison qui avait vu s’épanouir leur enfance, ne fut bientôt plus qu’un amas de pierres. Dans un fracas effroyable, le toit venait de s’effondrer, ensevelissant pour toujours leur bonheur passé. Marianne, les cheveux défaits, la figure maculée de suie, la robe fripée et poussiéreuse, hébétée, les deux mains jointes sur sa poitrine, articula quelques mots : « Seigneur !… comment est-ce possible ? » Elle fixait les restes de sa maison, comme pour chercher une solution impossible. Une angoisse obsédante montait en elle alors que des questions oppressantes surgissaient dans son esprit. 15
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