Chers parents - Page 1 - test André THIENNOT Chers parents L’intégrale Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-716-5 Dépôt légal : Septembre 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A mes parents Qui ont vécu trois guerres A mes enfants Qui n’en on pas connues A mes petits enfants Pour que jusqu’aux enfants De leurs arrières petits enfants, Plus aucun de leurs Gouvernements Ne les contraigne à endurer D’avoir à vivre Une guerre 7 La boite à chaussures Ma mère utilisait, elle n’était pas la seule, deux sortes de boites pour ses petits rangements. Celle à biscuits, métallique, carré du pieds, pour sa réserve de mercerie courante : boutons à coudre, boutonspression, agrafes, épingles à maillot, épingles à tête, mélangées à quelques punaises dans une boite transparente… On y trouvait aussi une pince de jarretelle au bout d’un élastique, quelques bouchons de liège, des capsules en plastique… Pour les cartes postales, reçues d’amis et de parents, souvenirs de voyages ou saluts de vacances, les cartes de vœux, cartons d’invitations et menus de mariages, elle privilégiait la boite à chaussures. C’est bien après mon retour qu’elle m’a donné, feignant de l’avoir oubliée, « ma » boîte de courrier : « Je crois qu’elles sont toutes là… » Mon père était absent, je ne suis pas sûr qu’il ait jamais su qu’elle avait gardé mes lettres de soldat. Vingt-cinq mois de service militaire au temps des affrontements en Algérie, plus de trois cents lettres les avaient renseignés, rassurés, soutenus peut-être. Leurs deux derniers fils sous les drapeaux, mon frère 9 instituteur et moi, désigné successeur du métier de mon père, ils se savaient âgés. Veuve d’un premier mari, ma mère avait épousé, en secondes noces, son frère (et le contraire), de dix ans son aîné. Ensemble, ils avaient élevé leurs deux premiers enfants, fils de ma mère et neveux de mon père et en avaient eu deux autres, tout à eux. Dix années s’étaient écoulées entre ces deux couvées. La boîte est allée, de grenier en grenier, s’imprégner de poussière sous des toiles d’araignées. Jusqu’à ce que, cinquante ans après, le temps me soit venu de l’ouvrir, de relire ces lettres d’un soldat en service commandé. Un appelé comme les d’autres. Un jeune homme qui fut moi… autrefois ! Des lettres qui me viennent de ma Mère, me parlent de mon Père, témoignent du passé. De ces petits riens qu’on prend pour de grandes choses et de ces crimes commis sous prétexte de paix. De quelques-uns parmi trop d’autres que rien jamais ne saurait justifier. André Thiennot Piney, décembre 2005 10 Première partie Dragon en plaine d’Alsace L’usine à soldats 11 Décembre 1955 Haguenau, le 19 décembre 1955 Chers parents, Suis bien arrivé, mais serai bref. Un « gazier » vient de s’amener dans la chambre avec quatre balais, il est reparti aussitôt avec quatre gars : l’alerte est passée… On vient de manger, il est midi et demie, je vous écris de la chambre. Au menu, viande et haricots, salade et compote. En quantités largement suffisantes : on a laissé de tout. Ce matin on est allé passer la visite médicale. Ensuite les douches et pour finir l’habillement. Après, toujours en file indienne, ça a été l’inquisition : famille, brevets, diplômes, profession… Cet après-midi, une deuxième visite médicale est prévue. Si elle se passe aussi vite que la première, ça va nous concerner vingt secondes après vingt minutes de queue. (Trois « appelés-patients » à la minute, ça fait quand même du soixante à l’heure…) 13 J’oubliais : ce matin, quand on est arrivés, on nous a servi un café au lait avec du pain et du pâté. Une attention que l’on n’attendait pas de la part de militaires. Dans la chambre, on est douze, j’ai trouvé un copain. Enfin « trouvé », on ne se connaît pas, il a demandé à s’installer près de moi. Il est étudiant, niveau licence de droit. Il est aussi du « pays » du brigadier qui nous encadre, cela peut servir. A propos de mes fringues, la culotte irait à papa. Lui qui a du mal à trouver quelque chose en prêt à porter, il pourait faire un saut jusqu’ici : sa juste taille est en standard au rayon. Le magasinier dit que dans du grand on met ce que l’on veut ! Il dit aussi que l’on risque de grossir. Haguenau, le 20 décembre 1955 Chers parents, J’ai déjà besoin de quelque chose : une boite de cirage rouge, un tube de gel… et autre chose, mais je ne sais plus quoi. Je viens de me faire couper les cheveux. Dans la chambre, on a un gars qui est coiffeur dans le civil. Les chambrées voisines sont clientes, on tient salon. Il est neuf heures, on a eu la visite de « la semaine », qui a fait l’appel et nous a désignés les corvées. Papa doit se rappeler. Pour Maman, je précise : toutes les semaines, ils désignent un sousoff. « de semaine » chargé de l’intendance : propreté des chambres, gestion des corvées, etc.… La « semaine », c’est ce sous-off là, aidé d’un bricard 14 (brigadier)… Si on peut, on les évite. Sauf que tous les matins ils passent dans les chambres et qu’on est obligés de se précipiter au pied du lit pour les accueillir au garde-à-vous. Ils font l’appel pour s’assurer que tout le monde est là et désignent les hommes de corvées, en précisant de corvée de quoi. (Quand il y a un « de » quelque chose dans une chambre, on dit que si on a une « semaine » un peu plus con que les autres, elle en profite pour ironiser : Dragon « De » quelque chose, vous êtes « De » corvée « De » chiottes « De-main matin » « De » bonne heure.) Je suis « De » lavabo (à ne pas confondre avec les WC). Cela consiste à essuyer le sol, un carré de trois mètres sur trois et à passer un coup de chiffon autour des cuvettes des lavabos (pas des WC) trois fois par jour : la preuve par trois… Les corvées, ça n’est pas une punition, il faut faire ce qu’il faut faire et on y est à tour de rôle. Toute la journée, on est restés dans la piaule. Pour l’astiquer et pour immatriculer nos effets. Ça nous a fait deux heures de boulot pour dix heures de présence. On s’est installés sur nos lits, à écrire en suçant des bonbons. J’ai rencontré un aspirant, hier après-midi, qui m’a fait remplir des fiches. A l’annonce de ma profession, il m’a dit être collègue : il travaille dans le plastique à Paris. On n’avait pas le temps de discuter, on se reverra… J’ai eu beau chercher un fabricant de jouets en plastique à Paris, je n’en ai pas trouvé… Par contre, j’ai retrouvé ce qu’il faut aussi m’envoyer : mes savates… Indispensables pour le parquet des chambres que l’on entretient nous mêmes 15 à la paille de fer et à la cire qui est marron et ne sent pas la cire d’abeilles. Sans savates, dans notre piaule, le chef de chambre nous oblige à prendre les patins… Demain, début de l’instruction. On ne saura que dans deux mois quel peloton on va suivre : cavalier porté, pilotes, tireurs, élèves gradés. C’est l’ordre hiérarchique… Haguenau, « Noël » 1955 Chers parents, Demain à dix heures, cela fera une semaine de faite. Ça passe assez vite. Pourvu que ça dure, il en reste en principe soixante-dix-huit. J’espère que pour vous le temps passe aussi. Marc est là jusqu’à demain et quand il vous reviendra, samedi, j’aurai la première des trois piqûres « TABDT » (tétanos… etc.) cela fera trois jours de repos. (Marc, c’est mon frère aîné. Le père lui a fait faire l’EN d’Instituteurs. Marc est parti sous les drapeaux en août, moi en décembre de la même année bien que l’on soit nés à dix-huit mois d’écart. Etudiant, il a été sursitaire. Le père m’a choisi pour successeur. Nés d’un remariage, notre Papa a toujours été « âgé » à côté des parents de nos copains d’école. Il a tenu à nous « installer », avant d’être diminué par l’âge. Il a choisi nos voies, et ne s’est pas trompé.) Ici, tout le monde a été changé de piaule vendredi pour être regroupé par peloton. Je suis dans le quatrième (il faudra le mettre sur l’adresse) C’est le « bachelier étudiant en droit niveau licence qui a fait le tri. Le Lieutenant qui commande le deuxième Escadron lui a dit de prendre par ordre alphabétique tous les tests qu’on a passés à Commercy, de mettre 16
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