Il s'est brûlé les ailes - Page 1 - test Bruno Rohaut Il s’est brûlé les ailes Roman d’anti « crise passion » Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-0812-9 Dépôt légal : Mars 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 1. – … nous avons à présent les moyens de sortir définitivement de la situation dans laquelle nous nous trouvons et ce grâce à l’Acte Unique. Il sera, croyezle, le symbole de ceux qui espèrent. Il est pour nous le signe du ralliement. Il est la main de la personne âgée tendue vers celle de l’enfant. Il est la veste d’un nanti prêtée à celui qui meurt sous les ponts. Il est le partage de celui qui croit savoir avec celui qui sait qu’il croit encore. Nous avons connu les pires moments de déchéance. Vous avez connu la terreur, l’horreur… la peur ! Je vous le dis, cette descente aux enfers prend définitivement fin aujourd’hui avec l’Acte Unique qui a été signé hier ! La foule l’acclame dans des cris tout droit sortis d’entrailles depuis trop longtemps nouées. Il faut presque une minute pour arriver à retrouver le silence qui précède ces grandes phrases que chacun attend sans vraiment pouvoir les anticiper. – Mes chers compatriotes, moi aussi j’ai eu peur ! Moi aussi j’ai sombré dans le doute, dans l’incompréhension, dans la honte, dans la haine. Et bien, en ce jour, je vous le demande mes chers 13 compatriotes : n’ayez plus peur et faites-moi confiance ! Les cris sont encore plus forts, mais cette fois, lorsqu’il lève les bras, on entend certains demander presque poliment le silence par des « chut », et le calme revient. – Je vous offre ma vie ! Je serai celui qui absorbera vos espoirs, je serai partout et en toutes circonstances votre mémoire. Ensemble, unis, nous serons une force qui exprimera sans jamais le dire « Plus jamais ça ! ». Ensemble, nous reconstruirons, ensemble, nous bâtirons, ensemble, nous nous efforcerons d’effacer les marques de notre indigne passé. Regardons devant nous, notre destin nous appartient. Ayons conscience qu’ensemble, nous sommes une force indestructible, une force gigantesque, une force titanesque. Personne n’oubliera. Vous n’oublierez pas et moi non plus ! Nous aurons toujours en mémoire ces moments tragiques de notre histoire. Mais faut-il pour autant se laisser enfermer par la peur en s’offusquant de regarder devant ? Et bien non, je le lis sur vos visages, vous êtes comme moi, et vous avez bien raison, parce que vous savez et vous avez compris que rien ni personne ne mérite cela aujourd’hui : alors… alors, je vous donne rendez-vous au lendemain de mon investiture officielle au poste de Grand Gouverneur pour que nous puissions accomplir ensemble notre fabuleux destin ! Hier, on vous aurait dit : « O Sacré O Sacram »… aujourd’hui je vous dis : Vive le peuple souverain, vive les citoyens ! La foule se déchaîne. Après un salut, il se retire, l’intervention est terminée ; retour sur le plateau de la UNE, la principale chaîne de la République. 14 2. – Voilà , c’était la déclaration d’Idward Cérier. C’est ainsi que la star du journal télévisé de la UNE, Kath Travord, annonça au monde entier la grande nouvelle : Idward Cérier, ancien haut fonctionnaire d’Etat, avait été désigné dans la nuit, par le comité des grands électeurs de l’Union Internationale, futur Grand Gouverneur. Un grand moment de télévision ! Un grand moment, en effet, car, depuis qu’elle faisait de la télévision, c’était la première fois qu’elle avait l’honneur de présenter une émission diffusée, en simultané et en direct, à toutes les nations de la planète. Après une courte pause, elle reprit la parole afin de présenter le grand politologue Gurth Spinley, issu des rangs de la République, pour le convier à partager avec les téléspectateurs du monde entier son analyse sur cet évènement tant attendu : – Bonjour M. Spinley. – Bonjour. – M. Spinley, vous êtes politologue, auteur de nombreux ouvrages, notamment sur les dérives du pouvoir en général. Malgré vos divergences avec l’ancien exécutif, vous avez toujours pu réaliser votre travail d’analyse dans la plus parfaite transparence, ce qui a fait de vous une référence incontestée en matière politique. Que pensez-vous des évènements de ces dernières semaines ? – Ecoutez, il est tôt, trop tôt pour dire si oui ou non, les développements récents sont ceux qui permettront de reconstruire le système de valeur de la planète, 15 mais, cependant, je dois dire aujourd’hui, que je suis conquis par le message d’union et d’espoir que nous envoie le Gouverneur Cérier. La stabilité qu’offrent les nouvelles institutions me semble tout à fait adaptée à la mesure des efforts qu’il va falloir déployer pour corriger tous les désastres de ces dernières années. Nous sommes enfin sortis d’une situation dans laquelle un dirigeant d’une nation seule, tel le plus intrépide des caciques, par de placides espiègleries, voulait imposer sa volonté en la faisant endosser par un peuple entier. Une situation dans laquelle l’excès de tout, sauf de toute rationalité, guidait des logiques économiques et écologiques destructrices. Une situation dans laquelle l’imposition de principes et de règles autoritaires et autocratiques à dimension universelle, en dépit des différences, a été submergée par le plus anarchique des désordres. Nous sommes passés de cette situation disais-je, à celle qui est nôtre, à savoir, un calme revenu, une écoute partagée, des institutions internationales démocratiques et représentatives, l’abandon des principes purement mercantiles et productivistes au profit de ceux du partage et de la paix… que demander de mieux ? Le peuple s’est levé en propulsant une véritable révolution ! La vindicte populaire a cette fois été plus acérée que la lame de son bourreau ! Il n’a pas su entendre la réprobation du peuple au-delà des nations ! Il n’a pas vu la marée humaine unie dans la différence… il n’a su que lui offrir son indifférence. Mage Stuttown a eu tort de croire que l’on peut toujours avoir raison ! Je l’ai côtoyé durant de nombreuses années : il aura été un des plus brillants présidents que notre belle République Perchée ait connue. Mais si quelques années de lumière doivent nous conduire à des décennies de 16 ténèbres, alors je préfère y renoncer. Aujourd’hui, je pense et compatis, à tous ceux, sans exception aucune, à tous ceux qui ont souffert de ces terribles évènements. Mais, c’était là un mal devenu nécessaire. – Vous apportez donc votre soutien au Gouverneur Cérier, même s’il n’est pas ressortissant de la République… – Mais oui, bien sûr ! Croyez-vous vraiment que les trois principales nations de notre planète avaient encore une réalité tangible dans le chaos qui caractérisait notre société ? Il n’y a plus la République Perchée, l’Empire du Milieu et le Sudendété. Il y a l’Union Internationale, organisme fédéral aux pouvoirs démocratiques et économiques importants dont le représentant légitime sera Idward Cérier. Et je crois sincèrement que c’est là une très bonne base pour la stabilité politique de la planète. Entre le monde tel que l’imaginait Mage Stuttown et le monde que sont en train de construire les peuples de notre chère planète, il y a un abîme : dans cet abîme, nous avons fait plonger toute forme d’addiction… celle de Mage Stuttown s’appelait « pouvoir », je le regrette… Nous sommes à présent sur la bonne voie même s’il faut avoir conscience que le plus dur reste à venir. Les épreuves peuvent nous faire trébucher, des tumulus nous faire faire demitour… et malgré cela, il ne faudra pas renoncer et être courageux. Surtout, il faudra toujours se souvenir que le passé est un doux mets dans lequel se cache le curare. – Merci M. Spinley… Kath Travord a continué son émission pendant plus de deux heures, faisant se succéder les différents 17 invités sur le plateau pour débattre de ce grand moment politique. Mais, Jannie Jofroid, elle, a éteint son poste de télévision. Elle a fixé le vide pendant près de trente minutes et puis, d’un pas nonchalant, elle est allée se coucher. Dans sa tête, à ce moment, c’était clair : dès le lendemain matin, elle partirait à la recherche de celle qui pourrait l’aider à comprendre celui dans lequel elle avait, quelques années plus tôt, placé tous ses espoirs. 3. Jannie est journaliste, elle aussi. Elle travaille depuis maintenant trois ans pour le journal polémique « Vu d’en bas ». Elle est issue d’une famille ouvrière, pauvre, perdue dans l’une de ces « banlieues dortoirs ». Après l’obtention de ses diplômes, c’est tout naturellement qu’elle s’est dirigée vers un journal « différent », un journal qui aurait pour vocation à décrire le monde tel qu’il est et non pas comme « ceux d’en haut », comme elle disait, auraient voulu qu’il soit ou, comme le plus naïvement du monde, ils pouvaient se l’imaginer. Les évènements de ces derniers mois l’avaient ébranlée. Quelque chose avait en effet changé. Son journal existait pour matérialiser les craintes de ceux qui auraient pu vite être oubliés. Il était là pour décrire les fractures grandissantes, l’indifférence là où elle germait, la loi du plus fort là 18 où elle triomphait. Grâce à lui, elle envoyait des missives telles des missiles au service de frappes chirurgicales permettant d’éviter le conflit général. Et puis en moins de deux ans, tout a changé. Tout a changé trop vite, même Mage Stuttown lui-même, qui avait été pour elle plus qu’un messie. Jannie avait été, en effet, séduite par ce personnage hors du commun issu, d’une certaine manière, des mêmes sphères sociales qu’elle. Ce qui changeait radicalement avec Stuttown, c’est que lorsqu’il parlait, tout le monde le comprenait. Il agissait toujours à contre-courant, vite, toujours plus vite. Il avait cette assurance aussi, cette légèreté, comme s’il était porté par des bras invisibles. Son œil vif, son verbe acerbe, cette faculté de trouver toujours le mot ou l’argument juste, cette attitude générale ancrée entre l’obstination et le doute de son regard décalé comme à la recherche de voix dont lui seul percevait les sons, faisaient de lui l’homme le plus redouté de la sphère politique. Mais, lorsqu’il obtint les moyens de déployer tout son art, Stuttown s’étiola peu à peu laissant Jannie dans l’incompréhension la plus totale. Elle fut progressivement perdue dans la désillusion des sentiments vis-à -vis d’un Président qui, à force de se jouer de l’eau et du feu, laissa comme une impression de terre brûlée… Deux faits majeurs avaient achevé de semer le doute au fond de son esprit. D’abord, un décret de Stuttown qui avait la prétention de contribuer à garantir la sécurité des citoyens : il visait à soumettre à priori tout texte destiné au grand public à la haute autorité administrative. L’objectif officiel était de contrôler les sources d’information et ainsi d’éviter par des phrases malheureuses des explosions de violence. Mais officieusement, la censure avait 19 trouvé son arme. Tous les supports d’information étaient d’ailleurs plus ou moins contrôlés par cette haute autorité administrative qui prodiguait de nombreux conseils avec plus ou moins d’insistance. Le deuxième fait qui affecta au plus haut point l’esprit de Jannie, pour ne pas dire son âme, fut la mort de son collègue Gary Bekman. Si elle en avait été si affectée, c’est qu’il était mort brûlé dans sa voiture. Enquêtant dans l’une des banlieues dortoirs lors de troubles, sa voiture avait été prise à partie et enflammée par un cocktail molotov. Gary avait été tué, en faisant son travail, par des suppliciés affolés devenus dans l’ivresse de la rancœur, les pires des bourreaux, des sceptres de la peur. Depuis lors, Jannie était en quête d’un moyen pour se rasséréner. Elle voulait sûrement comprendre, ou en tout cas essayer de comprendre, comment tout avait pu à ce point être aussi bousculé. Cela faisait six mois que Gary était parti, et, depuis ce jour fatidique, Jannie n’avait plus écrit un seul article. Elle aurait pourtant eu de quoi dire : les évènements durant ces six derniers mois s’étaient succédés tous plus affriolants les uns que les autres ! Mais non. Le cœur n’y était plus. Sa vocation se trouvait profondément meurtrie. Elle avait à présent un autre besoin viscéral qui guidait ses pas. L’émission d’hier avait été comme un détonateur. Celui qui représentait tout cela devait s’exhiber. Elle devait le connaître, l’apprendre. C’était un sentiment étrange, mais il lui sembla que sa paix à elle ne pouvait passer que par la fin d’un mythe : Mage. Mage et ses mystères, ses non-dits, sa foi, sa passion, sa voie… il lui fallait tout savoir de ce monstre séduisant, cette forteresse imprenable tombée d’ellemême au cœur de l’orage. 20
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