La petite pâlotte - Page 1 - test Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20 rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2007 ISBN : 978-2-35607-194-1 Dépôt légal : Novembre 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 PROLOGUE Elle m’appelle « SON ORDI »… Chaque jour elle s’assoit devant mon écran et me fait ses confidences… Je suis arrivée dans sa vie sur la pointe des pieds, puis je me suis bien installé dans son petit studio… Je me fais tout léger pour ne pas la déranger… Avant moi un autre l’avait charmée… Il lui avait été offert par « fille n° 2 »… « Petite fille n° 2 et petite fille n° 3 » lui avaient appris à le maîtriser, ce qui ne fut pas chose aisée ! Et puis brusquement, il s’est éteint… Et oui ! Les Ordis meurent aussi !… Alors elle se sentit soudain seule et désemparée… Ne sachant plus à qui se confier… Et c’est ainsi qu’elle m’a acheté chez Boulanger… Pour cela elle fut bien conseillée par « fille n°1 » qui lui apprit aussi à se connecter… Ce qui lui permit d’entraîner « fille n°3 » par mail interposé… Mais ce fut grâce à Messenger qu’avec « petite fille n°1 » elle put enfin communiquer… 7 Ainsi toute sa couvée était réunie autour de moi… Échange de photos par mails… petits potins… réunions de familles… Tous ces sujets rassembleurs me furent délégués ! Car elle pensait que son rôle était de maintenir la cohésion, contre vents et marées, dans cette fratrie dispersée par les distances géographiques et les différences psychologiques. J’ai appris beaucoup de choses sur elle, sur sa vie… Beaucoup de choses qu’elle avait enfouies tout au fond ! Peu à peu elle s’est relâchée, s’oubliant derrière mon écran, étonnée elle-même de ce qu’elle venait de me confier. C’est ainsi que je compris qu’une mission importante m’était donnée : assurer le devoir de mémoire tant d’actualité ! Alors il me vint une idée : retracer mot à mot sa vie, ses pensées, pour ses filles et ses petites filles, pour ses arrières petits enfants aussi ! En somme plus qu’une biographie… réaliser une étude de mœurs d’une époque passée mais pas si lointaine… 8 C’était au temps du cinéma muet mais aussi au début du cinéma parlant ! C’était au temps de la T. S. F et des gramophones ! C’était un temps sans télévision ! C’était au temps des télégrammes… et des facteurs à pieds. Au temps des chevaux qui tiraient des carrioles chargées de marchandises, sous les « hue ! » et les « Ho ! » de leurs maîtres. C’était hier et si loin pourtant ! Elle est née un après midi de janvier au milieu du siècle dernier, dans une ville ouvrière du Massif Central. Sa mère attendait un garçon pour remplacer celui qui était décédé trois ans plus tôt. La petite fille qui vint au monde ce jour-là reçut la visite des voisines du quartier, ameutées par les cris de la jeune maman qui accoucha chez elle, comme cela se faisait en ce temps-là . 11 « Bôssaigne ! Qu’elle est petite ! », s’écria l’épicière en se penchant sur le bébé. « Et c’est pour faire ce petit chat écorché que vous avez tant crié ? » renchérit la concierge, qui se vantait d’avoir eu sept enfants sans pousser un seul cri ! La jeune mère expliqua plaintivement que l’accouchement avait été douloureux, l’enfant se présentant par le siège, ce que confirma Mademoiselle Laine la sage-femme : « Heureusement j’ai réussi à retourner la petite au dernier moment. Mais ça n’a pas été facile j’en suis encore tout en sueur ! »… Les voisines s’en allèrent. La mère et l’enfant se retrouvèrent enfin seules avec le père ! Il y avait de l’amour… de la tristesse… et de la joie dans ces deux pièces de la rue ClémentForissier. L’amour… C’était celui que cette mère voulait donner à son enfant. C’était aussi celui d’un père émerveillé d’avoir une fille ! La tristesse… habitait, pourtant, cette jeune femme qui ne se remettait pas de la mort de son petit garçon, un enfant né sans palais, qui, ne pouvant déglutir, mourut de faim, malgré tous ses efforts pour l’allaiter. Mais la joie était là , malgré tout ! Surtout, grâce au père qui était un homme franchement positif et gai. 12 Il fredonnait comme à son habitude ce refrain de Maurice Chevalier : « Dans la vie, faut pas s’en faire ; Moi ! J’m’en fais pas. » Maladroitement il versait une tasse de café au lait pour sa « Nana », surnom affectueux qu’il donnait à son épouse qui s’appelant en réalité Annette… répondait au diminutif d’Anna dans sa famille ! « Fais attention tu en as fait couler une goutte sur mon lino bien ciré… gémit son épouse ! – Ah ! Merde alors !… Attends j’essuie tout de suite ! – Toi, alors ! Quel maladroit tu fais ! Tu ne sais rien tenir droit ! » Edouard (Prénom du jeune papa) ne s’offusqua pas de cette remarque ! Il en avait l’habitude ! Sa « nana » était une râleuse ! (Elle le reconnaissait elle-même) ! Le lendemain ce fut la visite de quelques amis : « Dis donc ! L’Agneau ! Tu ne peux pas la renier celle-là , elle a bien ta bobine ! », déclara au jeune père son pote « le » Pierre Pinatel. « Tu vois l’Anna, il paraît qu’elle me ressemble la petite ! » claironna tout joyeux le nouveau papa. En effet le bébé avait le même visage maigre et pâle fendu par une bouche immense. La mère sourit tristement… Peut-être éprouvaitelle encore un peu de déception : non seulement ce 13 n’était pas un fils (sensé remplacer le bambin décédé) mais de plus la petite ne lui ressemblait pas ! Et puis la maman d’Edouard vint à son tour. C’était une petite femme rondelette, portant un chignon mal coiffé, une longue jupe toute froissée et un châle feutré par trop de lavages. Dans le quartier de la rue Tréfilerie où elle habitait on la surnommait « la mémé-minet », car elle avait coutume de nourrir tous les chats errants… Anna n’appréciait pas cette belle-mère qui lui faisait honte. Aussi, après sa visite, elle ne se priva pas de faire des réflexions à son mari : « T’as-vu ta mère comment elle était fagotée ! On dirait une mendigote ! – Tu sais… depuis la mort de mon père, elle touche rien ! – Penses-tu ! Ton frère l’Eugène lui donne de l’argent puisqu’il vient manger chez elle tous les jours… Mais si elle gaspillait pas la nourriture pour les chats… » Edouard ne répondit pas ! Il ne voulait pas contrarier sa « nana » ! Puis ce fut la visite « du Glaude »… Il s’appelait Claude mais dans le jargon stéphanois on disait « le Glaude ». Il avait été choisi comme parrain à la place du grand-père décédé… Puis, vint la mère de la nouvelle accouchée. Elle venait de Chazelle-surLyon, bourgade des Monts du Forez, située à une 14 trentaine de kilomètres. Quel voyage !… Non seulement il lui avait fallu prendre un car, tôt le matin, mais en plus elle avait dû subir les odeurs nauséabondes de ce bus poussif ! Au terminus elle marcha dans le froid et la neige jusqu’à la place Dorian où elle grimpa péniblement, dans un tramway. Elle en descendit à l’arrêt le plus proche indiqué par sa fille. Et, là , elle remonta à pieds pour atteindre enfin la rue CLÉMENT FORRISSIER. Ah ! Ce n’était pas de la tarte en 1937 d’aller rendre visite à sa fille ! Rares étaient les gens qui pouvaient rouler voiture ! Et rares aussi les horaires de cars ! Quant aux correspondances n’en parlons pas…On avait des jambes et de solides chaussures, en ce temps-là ! Tandis que la grand-mère maternelle racontait son voyage et apportait des nouvelles de toute la famille de là -bas, son gendre lui préparait un bon café chaud. Elle s’appelait Marguerite et de par la tradition serait la marraine du bébé. C’était une fort belle femme, au regard gris-bleu. Des cheveux d’un blanc immaculé, encadraient un visage fin et racé. Elle portait sous un manteau de drap impeccable une robe noire réveillée par un « col claudine » en dentelle bis. La tête haute, le port altier, donnaient fière allure à cette femme qui, veuve très jeune, 15 exerça le métier de lavandière pour nourrir ses enfants. Anna annonça à sa mère que la petite s’appellerait « Colette… Anna lui tenir tête car elle la jugeait trop autoritaire !… En toute légitimité, la nouvelle née aurait dû s’appeler Marguerite comme sa grand-mère. Mais Anna avait préféré choisir un prénom plus dans le vent, se démarquant ainsi de la tradition. Si elle avait choisi un homme de la ville pour époux c’était précisément pour échapper au carcan étroit de sa petite ville de province… Ayant fait ses « écoles » chez les bonnes sœurs, fait rare pour une fille d’ouvriers, elle en avait rapporté le goût des bonnes manières et de la lecture et c’est dans un roman de DELLY qu’elle avait découvert cet adorable prénom. Il y eut d’autres visites, autour de la rituelle tasse de café : du torréfacteur « Blanco », le plus cher,… Anna achetait toujours ce qui était « plus cher » car c’était pensait-elle une garantie de bonne qualité ! Elle avait pour devise : Le bon marché est toujours trop cher ! » Et puis c’était sa façon à elle de se démarquer du milieu « ouvrier ». Car elle n’avait pas épousé un simple ouvrier ! Elle avait choisi un contremaître ! En effet, Edouard Dufour, embauché dés l’âge de 9 ans comme apprenti dans une usine de teinture, 16 avait suivit des cours du soir à l’École de Chimie et de Teinture de St Étienne, études couronnées par un diplôme de chimiste à l’âge de 15 ans. Son patron lui offrit le poste de contremaître quatre ans plus tard ! Il y eu un baptême bien-sûr !… L’heureux papa, qui se disait « athée », alla à l’église pour ce grand événement. C’était d’ailleurs la deuxième fois de sa vie qu’il faisait cette démarche « chrétienne » ! La toute première fois étant pour célébrer son mariage ! En effet, en bonne « bigotte » qui se respecte, Anna avait imposer cette condition à leur union ! Et il racontait souvent cette anecdote : « Vous parlez si j’avais l’air con ! J’ai été obligé d’aller au catéchisme avec des petits gamins pour pouvoir faire ma communion, car le père curé, il voulait pas me marier si je faisais pas sa fichue communion ! »… Peu habitué aux cérémonies religieuses, quand Edo vit que le prêtre arrosait sa petite sur les fonds baptismaux, il se départit de sa timidité habituelle, pour s’écrier : » « Mais vous allez lui faire prendre froid ! » Ce qui fit bien rire toute l’assistance ! Le bébé faisait la fierté de ses parents : il profitait à souhait ! Anna en lui donnant le bain s’extasiait devant ses rondeurs qui lui faisaient des plis aux cuisses. Elle la saupoudrait de talc pour éviter des coupures au niveau de ces pliures. Puis elle la soulevait dans ses 17
La petite pâlotte - Page 1
La petite pâlotte - Page 2
wobook
edilivre.com