Mister L ou l'art d'être un héros - Page 1 - test Jean-Gil Pinel Mister L ou l’art d’être un héros Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2009 5 www.edilivre.com Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1283-6 Dépôt légal : Juillet 2009 © Edilivre Éditions APARIS, 2009 6 1 Il est 7h15, le réveil sonne. Les yeux encore fermés et gonflés par la fatigue, je m’assois sur mon lit, bien décidé à ne pas les ouvrir avant quelques secondes comme pour conserver un instant les derniers souvenirs de mon rêve. Résigné, je cherche du bout des pieds mes chaussons et commence à réaliser que la journée sera mauvaise : la réplique d’hier et d’avant-hier, soit école, prof, contrôle et peut-être même devoirs si le cœur m’en dit, mais ça c’est moins sûr. Tout ce que je déteste à vrai dire. Ok faut préparer l’avenir, mais moi c’est maintenant, à dix-sept ans, que je veux vivre et profiter des plaisirs de chaque instant. Pourquoi travailler toute sa vie ? Pour avoir une retraite ? Mais c’est super ça comme projet ! Seulement quand on est vieux, à quoi peutelle bien servir ? A se payer une maison de vieux où la beauté consiste à avoir des cheveux violets et frisés ? Où ces joueurs invétérés du domino se parfument au subtile mélange lavande – pipi et où robe de chambre et charentaises riment avec mode et élégance. Quelle horreur ! Bien sûr tous les vieux ne finissent pas comme ça et heureusement, certains meurent prématurément de maladie ou d’accident 9 tandis que d’autres se font oublier devant leur poste de télévision, la télécommande bloquée sur France 3. Travailler toute une vie consiste pour soixante quinze pour cent des gens à passer sa journée enfermée entre quatre murs, en attendant la pause cigarette, la pause café, et le moment où l’on rentre chez soi pour mater la télé pépère avec bobonne. Profitez nom de dieu ! L’ennui devrait faire marcher leur imagination, les projets des vieux jours devraient naître dans ces locaux sans âme. A les entendre, tous le font, je veux bien les croire mais alors pourquoi la majorité des vieillards ne font-ils rien à part la collection d’assiettes peintes à la main ou de petites poupées bretonnes qu’on laisse dans la boîte en plastique, en répondant inlassablement à des courriers leur annonçant le gain de plusieurs millions d’euros, celui d’une voiture, ou d’une cuisine équipée qu’ils ne reçoivent jamais ? Tout ça m’énerve et me fait peur à la fois. Si je finissais comme ça après une vie quelconque, médiocre, rythmée par le menu du repas : vivement mardi c’est raviolis ! Pour éviter une fois de plus la mauvaise humeur qui me gagne tous les matins, une seule solution : éviter de penser vu que je ne peux pas réfléchir sans me monter le chou. Je fais le vide, le vide absolu, et ne dois en aucun cas allumer la radio ni la télé. On ne sait jamais pour peu que je tombe sur une musique de merde du style le petit bonhomme en mousse et la journée est définitivement à chier. Machinalement j’effectue mes premiers actes de la journée. Si jeune et avoir moi aussi des habitudes « de vieux » c’est sûrement la seconde pensée matinale qui 10 m’énerve. J’ai l’impression de devenir tout ce que je n’aime pas, de devenir comme ceux qui me font pitié. Je le sais et pourtant… Rien à faire, rien ne doit venir perturber mon rituel quotidien. 7h18-7h20 pipi selon la quantité de coca bu la veille au soir, 7h20-7h30 douche et enfilement d’un caleçon quasi propre, d’un jean diesel trop grand avec la ceinture à clous, présente uniquement pour le style car mon falzar me tombe toujours aux genoux laissant comme ça une bonne partie de mon caleçon visible, puis d’un t-shirt taille S travaillant ainsi ma personnalité en me donnant un côté artiste rebelle ; le style punck-rock anglais j’adore. Si la minute consacrée au coiffage est sautée c’est normal, c’est pour me donner un côté intello-bobo. En deux ou trois mouvements je me retrouve attablé à la cuisine devant un bol de Chocapics et le tout dans le plus grand des silences. Et oui je n’aime pas non plus qu’on me parle et encore moins qu’on me pose des questions tant que mes yeux restent gonflés par la fatigue et que la marque de la couette incrustée sur ma joue n’a pas totalement disparu. En quatre mots vous l’aurez bien compris : fait chier le matin ! Le tout englouti, il me reste encore dix minutes pour me brosser les chicots, mettre mes converses et retrouver Willy mon meilleur ami en bas de l’immeuble pour aller au bahut. Willy et moi sommes amis depuis l’entrée en cours préparatoire à l’école primaire Emile Zola, petite école de Bagneux en banlieue parisienne, et le fait qu’on soit voisin de pallier n’aide en rien la réalisation des devoirs quotidiens. 11 Physiquement on ne se ressemble pas du tout. Lui est plutôt petit, gros, avec des cheveux châtains coupés en brosse, et même si c’est mon pote je dois l’avouer, il a tout de la tête à claque, de la tête de con. Il a aussi une tendance à régler ses problèmes avec ses poings. L’origine ? Sûrement un complexe ; il veut prouver que sous cette couche de gras se trouve du muscle cent pour cent mâle. Cependant, malgré le tableau noir que je dresse de lui c’est un mec bien et un chic type qui reste très sensible surtout lorsqu’on est que tous les deux, sans la présence de filles ou de nouvelles têtes à impressionner. Moi je ne suis pas très grand non plus mais mince avec des yeux noisette et des cheveux bruns qui me tombent sur la nuque. Au niveau du caractère, c’est difficile de se définir mais malgré mes coups de gueule et mon caractère matinal plutôt difficile, je suis assez zen et cool. En bas de l’immeuble, Willy n’est pas là . Je donne un bref coup d’œil à ma montre, le retard est validé depuis cinq bonnes minutes. Venant d’arriver, peutêtre qu’il est déjà parti pour les cours, chose qui je dois l’avouer me paraît improbable. – J’attends quand même deux, trois minutes et j’y vais, dis-je en poussant un léger soupir. Quelques minutes plus tard, lecteur mp3 en poche et les Smashing Pumpkins dans les oreilles, je descends seul le boulevard Montesquieu en direction du lycée De Vinci. Mon regard se perd vers les enseignes de magasins, vers les conducteurs déjà énervés au volant de leur bagnole, vers ceux qu’en n’ont pas et qui courent après le bus et vers les meufs en vitrine en train de prendre le café du matin dans le 12 bar de la place Tourny. Le sourire aux lèvres pour la première fois depuis hier soir, je réalise que dans une semaine, ce sont les vacances de Pâques. Dans la cour du bahut, de petits groupes sporadiques sont disposés un peu partout. On les retrouve toujours à la même place, ce qui facilite considérablement la recherche d’un groupe de potes. Coup d’œil rapide derrière une mèche rebelle de ma tignasse mais toujours pas de Willy. – Il doit être malade ce con, c’est du bol quand même, le jour d’une interro ! Une voix grave résonne dans la cour malgré le vacarme qui m’encercle. – Eh ! Lucas je suis ici. Le temps de réaliser que c’est à moi qu’on s’adresse, deuxième appel ! – Eh ! Oh ! tête de nœud, je suis là . – Où j’ne te vois pas ! – Je suis au dessus de ta tête. Je lève les yeux et l’aperçois à la fenêtre d’une salle du premier étage. – Je monte. Je me dirige au pas de course dans le hall du bahut et une fois dans les escaliers, mes jambes se tapent les marches trois par trois pour me speeder avant la sonnerie qui annonce le début des hostilités. J’arrive dans la salle de cours et reconnais l’air abruti, le sourire niais caractérisant la personnalité de mon pote Willy, qui sans dire un mot, me tend un livre qu’il tient dans sa main boudinée. Que de surprise en cette matinée, mon meilleur ami arrive en avance à l’école, chose qui me 13 paraissait jusqu’alors impensable, mais en plus, il ramène un livre en cours et attention pas n’importe quel livre, un gros volume du style catalogue de la Redoute. Ce n’est pas possible, il doit être bourré d’images à colorier. – C’est quoi ce livre dis-moi, t’as décidé de jouer à l’intello ce matin ? Tu devrais peut être rester fidèle aux BD parce que là je ne suis pas sûr que tu prennes ton pied surtout si c’est pour faire le cake devant les autres. Imagine qu’on te demande de quoi ça parle, tu vas passer une fois de plus pour un naze. – Regarde dedans bouffon ! Sceptique, je le prends et l’ouvre directement par le milieu car une épaisseur s’y trouve jouant certainement le rôle de marque page. En effet, dedans m’y attend une belle surprise, une très grande et belle surprise. L’émotion m’envahit. Malgré un bref regard sur ce qu’il renferme, je comprends que j’ai en ma possession une bombe capable de faire trembler tout le lycée pendant des mois et des mois. Je referme rapidement le bouquin pour savourer ce moment et me pose sur la chaise du prof placée à côté de moi. La journée finalement commence plutôt bien, il est à peine 9h du matin et j’ai déjà mon petit sourire de branleur qui énerve tant les gens. J’ouvre à nouveau le livre. Le sourire aux lèvres, la petite larme à l’œil, j’ai envie de sauter au cou de mon pote et de le prendre dans mes bras bien que je doute en avoir d’assez grands pour pouvoir en faire le tour. Lui de son côté fait le guet à la porte, tantôt le regard en direction du couloir pour voir si quelqu’un approche, tantôt dans la mienne avec un regard qui en dit long. Il fait les gros yeux par intermittence provoquant un 14 mouvement vers le haut de ces sourcils broussailleux. J’ouvre la bouche pour tenter de recueillir des informations sur ce que je vois mais au même moment la cloche sonne et dans l’instant qui suit une marée de jeunes accompagnés de cris en tout genre envahit les couloirs du bâtiment. Agacé d’être dérangé dans un moment si important, je referme le livre et préfère le regarder et l’analyser à un meilleur moment. C’est clair qu’on va me saouler sinon, il y a toujours un con qui vient te voir pour te poser des questions débiles : « Oh Lucas c’est un livre que tu as dans les mains ? Non, non trou du cul ça se voit pas c’est une brioche. Et ça parle de quoi ? C’est bien ? Non connard c’est à chier mais je me force pour faire bien. De toute façon qu’est-ce que ça peut bien te foutre de savoir si c’est bien ou pas vu que t’as jamais lu un bouquin de toute ta vie alors casse toi ». Faut savoir que la littérature au lycée consiste à dévorer le télé 7 jours et même si j’suis un peu pareil au moins je ne fais pas semblant. Environ deux heures plus tard, je suis assis à côté d’Willy, on est en plein contrôle de maths mais je n’arrive pas à me concentrer. Mon esprit est en ébullition, je repense à ce que j’ai vu et il me tarde d’en savoir plus. Les images de ce qui m’a été révélé me reviennent en mémoire par flash ce qui ne fait qu’accentuer la galère dans laquelle je me trouve. En effet je suis dans la caguasse jusqu’au cou, le prof ramasse les copies, les minutes ont défilé telles un rouleau de PQ le lendemain d’un dîner indien et je n’ai quasiment rien écrit sur ma copie. Les seules questions auxquelles je pense avoir bien répondu sont 15 NOM et PRENOM. Mais comment a-t-il fait son barème ? C’est là que tout va se jouer, y a pas de doute. Bref, je n’ai plus qu’une chose à espérer, c’est que les résultats ne soient pas donnés avant les vacances, non pas que je ramène souvent des bulles à la maison mais une de plus pourrait bien venir compromettre mon programme pour les vacances. Je tends ma copie au prof et celui-ci ne peut s’empêcher d’y jeter un coup d’œil en me la prenant. Ce connard comme si je n’étais pas suffisamment dégoûté, il faut qu’il en rajoute en levant les yeux au ciel et en me regardant comme un cas désespéré. La matinée se passe lentement où durant plusieurs heures les cours se suivent mais ne se rems… euh si les cours se suivent et se ressemblent. J’ai l’impression que la voix des profs est la même, basée sur une tonalité monocorde. Les chaises et mon assise aussi ne changent pas, seules mes rêveries évoluent en fonction de ce que j’ai maté à la télé cette semaine. Je dois tenir bon, courage bientôt le déjeuner et l’air libre. Les minutes deviennent une torture mentale mais aussi physique. Assis comme ça toute la matinée sur ces chaises en bois sans pouvoir bouger d’un poil, j’ai la sensation désagréable de ne plus avoir de viande sur mon boule. Chaque centimètre carré me démange, me pique, me gratte. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour qu’une petite masseuse vienne tout de suite me masser et me décoller la couenne ! Il est midi et des poussières, assis sur la pelouse du square qui se trouve à côté du lycée, j’ai devant moi les deux choses les plus importantes de la journée, le livre que Willy a amené ce matin et bien sur mon kebab : salade tomate oignon, le tout baignant dans 16
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