La Vie, rien qu'elle - Page 2 - Agnès Clavareau La Vie, rien qu’elle Éditions APARIS – Edifree 75008 Paris – 2009 5 www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 56, rue de Londres – 75008 Paris Tel : 01 44 90 81 42 – Fax : 01 53 04 90 76 – mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-8121-1015-3 Dépôt légal : Avril 2009 © Agnès Clavareau L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage. 6 Chapitre 1 « Il était une fois deux agneaux qui venaient de naître dans la bergerie du pied de la montagne. Leur maman avait à peine fini de les lécher qu’ils tentèrent péniblement de se lever. Le premier-né y parvint assez rapidement, car il était le plus dégourdi des deux. Quant à son frère, à force d’efforts répétés, il put au bout de quelque temps tenir à peu près sur ses pattes. Les jumeaux aux bouclettes blanches totalement identiques se hasardaient désormais seuls en dehors de la bergerie pour aller s’ébattre dans l’herbe environnante, tout ensoleillée de boutons d’or. Une douce complicité les unissait, on aurait dit qu’ils ne formaient qu’un seul être. Pourtant, un beau jour, l’aîné disparut. Son cadet, éploré, se mit à parcourir la montagne afin de le retrouver. Soudain, le vent se leva et le ciel s’assombrit. “Hou houou” entendit le petit dans le lointain. Il se dirigea alors vers l’endroit d’où venait l’appel, tout content à l’idée de trouver enfin quelqu’un qui pourrait le renseigner. Et en effet, il arriva au sommet d’un pré fort escarpé, là où commencent les rochers, et aperçut, à l’entrée d’une 9 grotte, deux petits yeux ronds et brillants qui le scrutaient, surmontés d’oreilles pointues et velues qui devaient être bien douces à caresser. Et puis il y avait aussi le long museau qui semblait lui sourire avec cette belle langue rose que l’animal passait machinalement sur ses babines. – Que me vaut l’honneur de ta visite ? demanda ce dernier du ton le plus amène qui soit. – Je cherche mon frère, il est comme moi, tout bouclé. Ne l’aurais-tu pas rencontré ? – Bien sûr, il est monté jusqu’ici : comme il est délicieux ! – Oh oui ! il est vraiment le plus gentil des compagnons… – Et puis tendre avec ça ! – Ah bon ? Tu as eu l’occasion de le remarquer ? C’est vrai qu’il est affectueux. – Mais le mieux de tout, c’est qu’il est bien juteux. Comment cela, “bien juteux” ? Disant ces mots, son regard fut attiré par une sorte de petit tas que l’obscurité du fond de la grotte l’empêchait de distinguer précisément. Mais ses yeux s’habituant à la pénombre, il vit qu’il s’agissait d’un série d’os épars que recouvrait à demi une toison sanguinolente et bouclée. Il n’eut alors que le temps de faire une prompte volte-face et de dévaler la montagne, se jurant que jamais plus il ne quitterait le giron maternel. » Cécile referma son livre, un de ces albums du Père Castor qu’elle affectionnait tant. Elle était pensive. A demi assise dans son lit, appuyée sur deux gros oreillers de plume, elle promena son regard autour de 10 sa chambre : elle l’aimait bien son refuge, blotti sous des combles récemment aménagés dans une partie du grenier. Sa lampe de chevet diffusait une lumière douce sur les murs jaune paille sagement décorés de posters de Jeannot Lapin et autres créatures de Beatrix Potter, et sur la malle en osier débordant de doudous. Sale histoire, que celle de cet aventureux agneau. Elle frissonnait et attendit un peu avant d’éteindre. Quand elle eut bien tourné le récit dans tous les sens, elle s’enfonça sous la couette et finit par s’endormir en gambadant dans les prés odorants avec son cher Mistigri. Le lendemain, école : il faut se lever alors qu’on est si bien dans son lit douillet, puis le petit déjeuner encore à moitié endormie, une rapide toilette, cartable sur le dos et pan ! La porte de la maison se referme derrière soi et il faut supporter la maîtresse, et on en a pour une journée entière… Heureusement, il y a les récrés et les copains, et les hurlements, ça défoule bien. Leur jeu favori était « chat perché », car il permettait des courses folles tout en favorisant la triche, et donc les chamailleries qui s’ensuivaient : au moins on ne s’ennuyait jamais. Mais le prix à payer était de longues heures d’immobilité sur une chaise en bois, et ce n’était pas rien ! Si l’école lui pesait, elle ne pouvait guère trouver de réconfort dans sa famille, mais au moins elle y était libre. En effet, son père travaillait beaucoup et sa mère, qui n’avait pas d’occupation autre que celle de donner des ordres à la « servante », comme elle l’appelait encore, ne s’intéressait que peu à elle : cette belle et élégante femme ne se souciait que de l’habillement et des bonnes manières de ses trois enfants, le reste relevant de l’intendance. Elle en 11 attendait un quatrième qui devait arriver prochainement, et passait encore plus de temps que d’habitude enfermée dans sa chambre. C’est Michelina qui assurait le quotidien : elle était jeune, gaie, bien en chair et avait un faible pour l’aînée qui le lui rendait bien. Mais elle restait discrète, davantage d’ostentation eût déplu à sa patronne qui avait, malgré la distance qu’elle mettait entre sa personne et le monde, besoin de régner en maître partout. D’autant qu’une sourde jalousie la dressait contre sa fille, trop délurée et trop vive à son goût. L’interminable journée d’école touche à sa fin, la sonnerie va retentir et les oiseaux s’envoler, même si la plupart des compagnons de Cécile sont pris en main, qui par une maman, qui par une nounou : on ne peut alors pas vraiment parler d’envol. Pour Cécile, au contraire, commence l’ivresse de l’évasion. Avec le plus souvent Léa, Saturnin et Phil. Ils prennent le chemin des écoliers à l’envers, pour musarder dans le jardin du Luxembourg, après être passés chez la mère Picard pour y acheter des chamallows à l’unité – ça a tellement plus de classe qu’en paquet ! – ou autres cuberdons qu’à vrai dire on ne trouve que chez elle. On s’installe sur une chaise, face au bassin, on regarde les voiliers voguer au gré du vent, ou on fait de mémorables parties de billes, car ici au moins il y a du sable dans lequel on peut tracer des circuits. Parfois on s’attarde devant une séance du théâtre de Guignol, même si on a largement dépassé l’âge. Mais on finit par rentrer chacun chez soi, car on n’est pas orphelins, il faut bien rendre quelques comptes. Ce jour-là, Cécile avait flâné longtemps au Luxembourg, l’air y était particulièrement printanier et les giroflées dans les parterres sentaient bigrement 12 bon. Aussi craignait-elle le regard glacé de sa mère, que l’arrivée du printemps n’arrivait pas à bouleverser. Mais, surprise ! Ce fut Michelina qui l’accueillit avec un large sourire et lui annonça la naissance d’une petite sœur. « C’est une fille ! Super, on va pouvoir se raconter des histoires de fille, parce qu’avec Gaëtan et Augustin c’est pas franchement ça. Enfin bon, il faudra encore attendre un moment, mais d’ici là je la câlinerai. » Et il partirent tous les quatre, les deux petits frères, la nounou-dame de ménage et Cécile pour la clinique toute proche, afin de faire connaissance avec « la nouvelle ». Ils y trouvèrent le papa, berçant tendrement le bébé dans ses bras et visiblement ému de se voir à la tête d’une si charmante famille. C’est vrai que le tableau était touchant. Une jolie chambre de maternité avec des rideaux fleuris, tant à la fenêtre qu’au-dessus du berceau, une commode en pin verni aux formes arrondies et deux confortables fauteuils en tissu pour les visiteurs. Trois enfants avec leurs manteaux identiques à martingale et au col surpiqué qui se précipitent pour embrasser leur petite sœur, et une nounou au sourire tremblant qui pose délicatement les vêtements un à un sur la commode. C’était un bel instantané, plein de promesses. Pour peu que l’on fasse exception de la maman, dont les yeux perdus dans le vide lançaient une note discordante. Mais elle avait toujours été comme cela, imprévisible, jamais au diapason des autres, et c’est peut-être ce caractère mystérieux qui avait attiré son futur mari, il y avait déjà de nombreuses années. Revint à l’esprit de Cécile l’histoire relue la veille et qui l’avait particulièrement marquée. 13 Chapitre 2 Les jours qui suivirent, ce fut une belle pagaille dans la maison, les trois enfants étant le plus souvent seuls avec Michelina qui ne résistait pas au plaisir de s’amuser avec eux : pistolet à eau dans la cour, bataille d’oreillers dans les chambres, ou, le clou de la semaine, un véritable concert donné en l’honneur de la naissance – piano, flûte traversière et chœur – mais avant le retour des protagonistes qui ne l’auraient peut-être pas apprécié à sa juste valeur. Cécile, toute fière de savoir enfin tenir correctement son immense flûte, jouait un air de leur composition, chanté par Gaëtan et Augustin et accompagné au piano par leur nounou. Thierry contemplait rêveusement le spectacle, savourant lui aussi cet air de liberté qui flottait chez lui. Puis, son épouse réintégra la demeure, emmenant avec elle ce petit tas de chair rose qui faisait beaucoup de bruit. Elle avait fait installer dans la buanderie qui jouxtait la salle de bains, un berceau et une table à langer, afin de n’être pas dérangée par des pleurs intempestifs. En fait, lorsqu’elle avait eu son premier bébé huit ans plus tôt, cela ne lui avait pas déplu, car 15 elle pensait que la maternité allait la distraire de sa tristesse « essentielle », comme on dit en médecine lorsqu’on ne connaît pas la cause d’un symptôme. Mais rapidement elle comprit que cette présence à ses côtés était plus encombrante qu’autre chose. Il fallait pourtant continuer d’avoir des enfants, son statut social de grande bourgeoise catholique l’exigeait, pensait-elle, et l’image qu’elle donnait d’elle-même lui importait plus que tout. C’est pourquoi elle supporta, résignée, l’amour de son époux et les naissances qui suivirent. Mais sa rancœur grandissait et se transformait depuis sa dernière grossesse en haine. Longtemps elle avait su masquer son dégoût grâce à un langage appris très tôt, dès son enfance, celui de la familiarité feinte – à défaut d’affection – familiarité qui s’était peu à peu muée en politesse. Son mari ne voulait pas en être blessé, pensant que les années devaient nécessairement ternir les relations et qu’il n’avait qu’à s’en accommoder. Cette quatrième gestation avait ruiné ses dernières défenses et elle ne pouvait tout simplement plus supporter la présence physique de son époux. C’est ainsi qu’elle se mit à souffrir de migraines, peu avant qu’il ne rentre du travail, qui l’obligeaient, disait-elle, à garder la chambre. Quant à ses enfants, dès qu’ils eurent fini de la distraire, elle les tint à distance, ce qui était chose facile car il y avait toujours eu une Michelina pour sauvegarder les apparences. Pourquoi les éloignaitelle ? Leur présence la « fatiguait » très rapidement, comme elle se plaisait à le répéter. Elle ne s’était jamais interrogée sur son comportement peu maternel, c’était comme ça. Elle avait été une enfant solitaire dans une province reculée, et ne supportait pas qu’ils fassent preuve d’une vitalité qu’elle n’avait 16 jamais ressentie : ils débordaient d’énergie et d’imagination et pouvaient s’ébattre dans des lieux parisiens peuplés et magnifiques dont elle ne soupçonnait même pas l’existence à leur âge. De plus ils avaient du répondant, les garçons prenant modèle sur Cécile qui savait se montrer insolente, « impertinente » comme on disait à l’école, et là, Ariane n’appréciait pas du tout... Clara, prénom inspiré par le teint pâle du nouveauné, qui contrastait avec la noirceur de ses cheveux bien drus, pleurait souvent, et Cécile aimait la calmer en lui chantonnant des berceuses. Elle commençait à lui parler, « Mais non, ma chérie, sois pas triste, ta grande sœur est là, allez, viens dans mes bras, là, là, on est bien comme ça toutes les deux, hein ? » Et quand le bébé était apaisé, elle le recouchait doucement en susurrant « Une chanson douce, que me chantait ma maman… » Et ça marchait. Un jour, rentrant la tête pleine de rires et d’odeurs de glycine du jardin du Luxembourg, elle entendit une fois de plus les cris aigres de sa sœur qui devait à nouveau être laissée à elle-même dans sa « chambre ». Elle grimpe alors l’escalier à toute vitesse. Arrivée sur le palier les cris s’arrêtent. Elle ouvre sans bruit la porte et aperçoit sa mère debout, penchée sur le berceau, appuyant de ses deux mains sur un gros oreiller qui recouvre le nourrisson. Sentant une présence dans son dos, celle-ci tourne vers sa fille un visage blême où perlent des gouttes de sueur, tandis qu’elle retire lentement l’oreiller. Cécile reste figée, n’ose pas intervenir, se demandant pourquoi sa mère a l’air si troublée. Elle monte se réfugier dans son antre, sous les combles, et 17
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