Miroir qui fume - Page 2 - test Larry Dimarc Miroir Qui Fume Roman Editions Editeur Indépendant 75008 Paris – 2006. Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions l’Editeur Indépendant – 2006 ISBN : 2-35335-026-7 Dépôt légal : Novembre 2006 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés A ma Famille 5 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés N’est-ce qu’un rêve ? Comme si j'avais dormi plus de mille ans, recueilli et concentré, à l’abri des attaques de mon esprit, voguant sur une nef céleste silencieuse et chuchotante qui n’aurait pour voiles que des songes épars et pour gouvernail d'impermanentes galaxies. Telles des comètes, des souvenirs diffus effleurent une conscience non éveillée à elle-même. Le voyage a si peu commencé ou peut-être s'achève-t-il depuis une éternité, je ne saurai le dire. Aucune émotion particulière n’habite un cœur vacant. Il me semble pourtant deviner qu’il fut un temps où j’aimais, oubliais et tentais de me souvenir. 6 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés Nuage immobile Il est presque minuit. Alors que des nuages lents bousculent une lune impassible, les arbres colportent les dernières nouvelles d'un vent versatile et capricieux. Ancré à la terre, les mains enfoncées dans les poches, le souffle court d'avoir tant couru, j'emplis mon âme d'un espace où vibrent des rêves oubliés, des prémisses d'envols, des souvenirs d'ivresse. Personne ne vient plus dans ma grande maison. Au fil des ans, les obligations perdirent leur importance. Seule la solitude me tient compagnie, sans remords et sans regret. Je parcours mes terres, écoutant ce qui y demeure, ce qui y passe. J'ai eu l'extraordinaire chance il y a de cela très longtemps, de trouver un sens à ma vie et le courage de le suivre. Chaque minute m’en récompense; comme un océan qui jamais ne se vide et qui trouve sa substance en chaque fleuve qui court, en chaque source qui jaillit, je ressens l'éternel recommencement de l’univers. Le cri prolongé d'un hibou au loin retient le temps fugace. Un souffle léger agite les buissons odorants sur lesquels la lune projette des ombres fantasques d'elfes et de lutins en grande conversation. Leurs voix acidulées se mêlent aux stridulations de leurs pas sur la mousse. Des vers luisants dansent, des grillons se répondent, le hibou reprend son appel, plus sourd. La nuit s'échappe, tranquille. L’ampoule vive du perron appelle. J'aime savoir que la maison m'attend. Le silence intact bourdonne dans les oreilles. La vie. La vie, je la partage, l'écoute encore plus fort après cette folle course désordonnée, la plante des pieds chaude au contact de la terre, de l'herbe ; la peau goûte le vent, les cheveux dansent dans les courants d'air, la langue est serrée contre le palais, les narines frémissent au contact des évanescentes senteurs de la nuit libre et sauvage. Une intense sérénité de sentir la puissance et la fragilité de la vie donne aux sens une acuité presque douloureuse. L’obscurité fut terrifiante parfois ; pleine de tourments, d'idées reçues. Fantômes, assassins, loupsgarous. Puis, au fur et à mesure que la ville se détachait en guenilles, elle devenait miracle, mirage, un pays à découvrir. Les forêts créaient des passages d'espace-temps, les craquements des branches parlaient un langage nouveau, les étoiles chuchotaient des secrets oubliés. Certains crépuscules me rendaient aveugle et gauche, envoûté par ma propre ignorance. Et les pieds ont commencé à voir, les jambes à sentir et le corps à respirer. C'était une allégresse profonde, sans cesse renouvelée que de ne jamais trébucher. Au bout de toutes ces années, je me déplace la nuit comme avec un soleil sur le front, agile et discret, sans jamais m'égarer. La Terre tourne. Qui peut me voir, je ne suis rien, rien qu'un atome d'ombre perdu dans la grande ombre, un cœur qui bat, plus silencieux encore que le loup qui rôde, j'existe, marche, ris et la Terre tourne sans cesse ; sans cesse elle regarde le soleil, croise le chemin des étoiles, d'astéroïdes, la Terre tourne, tourne, jamais en repos, course immuable, ronde des siècles, recherche d'éternité, et je ne vacille même pas. Elle donne l'illusion de l'immobilité, de l'immortalité, d'être important, pour quelqu'un ou pour quelque chose, alors que rien ne vaut la peine de vivre hormis de vivre et de 7 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés chercher pourquoi. Seul le chemin importe, le nombre de pas ne se compte pas, le but s'accomplit dans la maîtrise. Un froissement de tonnerre escalade les versants des montagnes, joue avec lui-même. La température descend imperceptiblement et les arbres s'agitent. Mon dos est froid. L’aube ne va pas tarder. C'est l'heure où les oiseaux s'ébrouent, sachant que la lumière aime être saluée par des chants, par le bonheur toujours nouveau d'être en vie, d'avoir encore une fois, miraculeusement, les yeux ouverts et le cœur chaud. Voici venir les opaques heures qui précèdent le lever du jour, gouttes glacées posées sur les herbes frissonnantes, fleurs encore fermées, délicates ou combattantes. La pénombre s'allège, le monde redevient existant pour les yeux qui clignent. Les étoiles se font discrètes. A l'horizon, une bande de nuages gris-bleu s'étire, se boursoufle, s'écartèle. Au loin, si loin, comme des mirages clignotants, les éclats d'un village s'extasient devant la nouvelle aurore. J'aime cet endroit. Rien ne peut plus me déranger au terme d'une vie dans laquelle je me suis débattu, battu avec courage et ténacité, avec volonté et humour. J'ai connu l’appréhension, celle des lendemains et des autres, jamais de moi-même. J'ai réussi à reconstruire mon puzzle intime, me trompant parfois, commettant des erreurs de jugement, quelques impatiences. Je me suis mis en colère et me suis fait rire, j'ai jeté des pièces au loin. Et je les ai ramassées sans honte. Je descends vers le lac encore plongé dans une nébulosité fébrile quand un galop léger file en ligne droite vers la rive. Je m'allonge et rampe jusqu'au talus, l'odeur de la terre mouillée sous le nez. Les mains se couvrent de rosée. Mon regard s'embue pour s'habituer au demi-jour. Sortant de la nappe brumeuse, des biches et leurs petits se massent sur le bord du point d'eau. Peu farouches mais aux aguets, elles s'ébrouent tranquillement, les faons gambadant sans façon autour d'elles. Les oiseaux les plus matinaux commencent leurs chants par des pépiements, des sifflets et des trilles de plus en plus assurés. Plus haut sur la montagne, d'autres répondent et petit à petit, tout se mêle, se chevauche, s'envole en notes aiguës ou bien graves, en sonorités douces ou sévères. Et là-bas, bien plus loin que le lac, là où une autre montagne plonge dans une vallée encore sombre, au-delà du brouillard et pourtant comme à portée de main, le soleil se lève, offrande et dieu. Il célèbre sa nouvelle naissance, lentement zébrant les nuages bas, les tailladant de sa splendeur rouge sang, les immolant au nom de sa propre gloire. Au rythme du battement des paupières, il illumine l'horizon, et au milieu de tous les chants des oiseaux, on entend le silence de l'éternité. Le lent roucoulement des vaguelettes s'échoue sur les cailloux où cognent et roulent les sabots des biches. La brise siffle entre les joncs. Les grenouilles se taisent. Les faons soufflent bruyamment l'air de leurs naseaux transparents et leurs grands yeux noirs contemplent ce nouveau monde plein de promesses et de périls, de tendresse encore un peu. La prochaine saison, il faudra se battre. Je pose ma joue sur l’herbe, m'emplissant du sauvage désir d'être partout à la fois, de voyager à travers l'espace, de projeter mon ombre sur les galaxies et de suivre toutes les planètes qui tournent, tournent sans fin. De sentir ces formidables explosions de vie, de tempêtes, d'ouragans d'atomes multicolores et ombrageux. Je respire profondément cet air pur où se mêlent les senteurs des sapins et celle, brutale, archaïque, du pelage mouillé des animaux et de ma propre transpiration. 8 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés Nuage de cendres Ma tête tremble contre le sol en furie. La jugulaire trop serrée m'empêche d'avaler une salive sèche. Lorsque j'ouvre les yeux, je vois des camarades, comme moi tapis au fond du trou, hâves, la bouche ouverte ou les mâchoires serrées, les yeux fous, écarquillés, perdus dans on ne sait quel pays sans pleurs. Quand l'artillerie aura fini son travail, nous sortirons, nous courrons et nous mourrons. Le ciel le plus haut est bleu. Il est midi et j'ai froid. Stagnent des nuages de poudre, de terre, de cendres. La bave au coin de sa bouche dégouline sur le menton et il ne s'en rend pas compte. Mes mains tremblent. Me lever et me lancer à corps perdu dans les rockets, les balles et les shrapnells. La mort, la mort est là, ordinaire, qui fait son choix, rit, lorgne sur tel ou tel ; elle se promène dans la boue, les larmes, dans les cris, piétinant les prières, et nous allons sortir, courir et lui servir de festin. Je ne veux pas mourir, pas encore, pas ici, pas comme ça, en animal traqué, l'échine hérissée par le vrombissement des avions rasant le faîte des arbres ou ce qu'il en reste. C'est la guerre. L'orgueil, la puissance, je les ai ressentis dans les défilés, à la caserne, le jour du départ dans le train bariolé, dans les encouragements de ceux qui ne partaient pas, dans les lettres de mes parents ; mais ici, il n'y a rien, pas d'héroïsme, pas de grandeur, seulement l'instinct. Je ne survivrai pas à cette saleté. Je ne suis pas assez fort, je n'éprouve pas assez de haine malgré tout l'endoctrinement dont j'ai été l'objet, malgré cet entraînement qui était censé faire de moi l'élite brutale de ma génération. Je tire, tue à chaque fois qu'on le commande, sur chaque fantôme qui passe ; et les balles sont chargées de larmes et de terreur, l'air siffle entre les dents, et malgré la bravoure dont je peux faire preuve, la terreur m'arrache les entrailles. Je vois à travers les choses, au travers des gens, et je reste là, comme un robot, à faire une guerre que je ne comprends pas, qui m'est étrangère et sur un sol qui n'est même pas le mien. J'attends, j'attends que ce bruit infernal cesse, et en même temps, je voudrais qu'il ne s’interrompe jamais, qu'il creuse un fossé infranchissable entre nous et eux, que je devienne sourd ou fou ou les deux, et qu'on m'envoie dans une cellule capitonnée où je pourrais rêver d'un obus de plein fouet, pour qu'enfin j'explose, je disparaisse de cette bouffonnerie. Mais non, ce serait trop simple, trop rapide. Il faut que je voie, que je me souvienne, que je grave tout cela dans la mémoire qui me survivra. Silence. Silence. Un soupir, grave et languissant monte de la terre malmenée. La poussière en suspens à regret s'étale sur les visages trempés, nous métamorphosant en suppliciés crasseux, statues démoniaques. Dans un même élan, dans un même cri sauvage et incontrôlé, sans regarder ni en avant ni en arrière et surtout pas dans le regard des autres, nous sortons. En rampant, en nous tortillant comme de misérables vers impuissants. Cailloux qui roulent sous les ongles noirs. Bruit du métal râpant le sol. Il fait chaud sous le casque. Horreur. Dégoût. J'ai gagné une médaille. Hasard. 9 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés C'était en bordure de forêt, il y avait de quoi se tapir, on pouvait contourner quelque chose, y croire un peu, cela avait plutôt l'air d'un jeu de cache-cache. Ici, ça fait trois jours et trois nuits qu'on prend et qu'on perd cette côte aride, sèche du sang de tous ces morts, sans rien que sa propre chance pour éviter les balles ou les mines. C'est une boucherie, on crève sur les tombes, on se raccroche à des croix, on s'entasse, on pue, on récupère les armes, les munitions, les manteaux ; on dit qu'il y en a qui vont arracher les bijoux et les dents en or, mais ça, je ne veux pas y croire. On dit aussi qu'il y en a qui profitent de l’obscurité pour se rendre, et je n'y crois pas non plus. J’avais onze ans, des hurlements stridents, mélange de douleur, de terreur et de révolte impuissante m'ont fait approcher d'un soupirail. Des ouvriers taillés comme des chênes, des tabliers noirs, luisants leur couvrant le devant du corps, chaussés d'ignobles bottes de sang et paille coagulés, se tenaient à leurs postes. Un cochon suspendu par les pattes arrières, gigotant de tout son poids et poussant ces cris horribles, a glissé sur un rail du plafond. Le boucher, d'un unique mouvement rapide de son couteau effilé, lui a tranché la gorge en une balafre béante. L'animal a continué de gigoter, ses plaintes se sont faites plus haletantes. L'homme a placé un seau sous la tête pour recueillir le sang coulant à flots puis a poussé la carcasse vers un autre qui a supplicié le goret de haut en bas, du même geste net, rapide et sans fioriture. Les bêtes hurlaient, une est arrivée en début de chaîne pour recommencer ce manège tragique, mais j'étais déjà loin, en train de fuir. Je suis protégé par un cadavre. Un mort d'en face fait rempart, ironie cruelle, il me sauve la vie. Il est mort depuis un moment, celui-là. Les yeux ont reculé au fond des orbites, la langue a gonflé, lui ouvrant les mâchoires. Sa barbe a continué de pousser. Il sèche, ce qui fait qu'il ne sent pas trop mauvais. Un camarade s'écroule à mes côtés, à bout de souffle. Il ricane en voyant l'uniforme du mort et lui recouvre le visage de terre. Tous ces vides qui ne seront jamais comblés. Il se met à pleuvoir, de cette pluie d'automne compacte et vicieuse qui tambourine sur les vêtements et qui bien vite, avec cynisme, les transperce et gerce la peau. Il faut vivre avec cette humidité, cette moiteur qui rend le linge sale et puant et qui couvre le corps de champignons, de plaques rouges et suintantes avec lesquelles il faut autant se battre qu'avec l'ennemi. Un jour, je n'arrive plus à situer dans le temps, j'ai surpris un déserteur caché dans le squelette d'un cheval d’où pendaient des morceaux de viande noircie. Il avait jeté ses armes, son casque, tous ses insignes et tous ses boutons. - Sors ! lui ai-je dit. Il avait des mouvements de tête négatifs toujours semblables, comme un idiot, comme un mulet qui ne veut plus avancer. J'ai essayé de le sortir. C'est à ce moment-là que l’officier est apparu, a vu le déserteur, lui a demandé son nom et son matricule, a sorti son revolver, s'est accroupi, l'a pointé. - Sors ! a-t-il ordonné. Il lui a tiré une balle dans la tête, à bout portant. La moitié supérieure du crâne s'est éparpillée sur les côtes du cheval et le cerveau a dégouliné de partout, en morceaux rouges et blancs. L'odeur de la poudre a fait le tour de la dépouille et nous est revenue chargée de celle de l'homme. J'étais très pâle, j'avais froid. L'officier m'a demandé de le suivre pour le rapport. Rapport succinct, rangé avec d'autres du même genre. Dans la nuit qui a suivi, j'éprouvais un mélange jouissif d'horreur et de satisfaction ; autant dire le mot, de supériorité. Il était mort, moi pas. L'envie de tuer, ou plutôt de faire mourir prenait de l'emprise, devenait belle à regarder. De sordide, la guerre se changeait en un jeu où il fallait être le meilleur, le plus malin, où je devais vaincre pour sauver ma vie, mon honneur, et oublier la 10 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés rédemption. Les autres n'étaient que des pions, des objets sur deux jambes qu'il fallait éliminer pour ressentir encore cette joie ignoble et incommunicable d'être debout au milieu de cadavres. Je me suis battu, cette nuit-là, comme jamais ; je me suis rebellé contre mes instincts les plus vils et me suis raccroché aux idéaux de mon enfance, je n'ai pas voulu chuter. Deux ans de combats, de première ligne, d'épouvante, de brutalités, de victoires et de défaites ; vingt-cinq mois de hargne, de sang, de blessures ; sept cent soixante deux longues, interminables journées et nuits à courir, me cacher, tuer, manger quand même, dormir un peu, à ressentir la peur poignante, frottement sur la nuque et nœud dans le ventre. Et je suis encore là, évitant la mort et la douleur par réflexe, tenant mon fusil sans trembler, et partant à l'assaut sans me demander pourquoi et si j'en reviendrais. J'ai vu tant et tant de ruines, de désespoirs, de haines, j'ai entendu tant de pleurs, de gémissements, de prières et de blasphèmes. J’ai enlacé des femmes consentantes et beaucoup d’autres qui n’ont pas eu le choix. J'ai aperçu des visages grêlés de frayeur, des regards troubles, j'ai côtoyé le courage et la lâcheté la plus sordide ; j'ai croisé des voleurs impudents, des assassins aux yeux impudiques ; et des héros inconnus, des braves en toute humilité, en ignorante simplicité. J'ai scruté des ciels noirs de fumées, de poudre ; des parachutistes ballottant comme des pantins au bout de leurs fils, des avions nous soufflant leurs vapeurs de mort au visage. J'ai échappé à des grenades, des balles, des mortiers, des obus, des mines. J’ai essayé de croire en en un quelconque pardon et j’ai regardé autour de moi, ai voulu rire de ma défaite et me suis étouffé. J'ai entendu nos bottes dans les rues des villes, battant fièrement le rythme enivrant des victoires, laissant derrière elles un sillage d'angoisses, de cœurs corrompus. Et le martèlement de ces mêmes bottes, battant en retraite, fuyant sous la poussée de l'ennemi, se terrant au fond des caves pour encore et encore et toujours reprendre l'offensive, repartir en avant, quoi qu'il en coûte de larmes, de sueur, de sang et de vies. Ah ! Tous ces misérables cadavres abandonnés, épiés du coin de l'œil, qui ont jalonné ma route tortueuse ! Tous ces camarades perdus, laissés là dans l'ornière, près du talus, méconnaissables, roulés en boule ou éclatés, jamais oubliés. 11 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés Nuage immobile Je ne peux plus regarder le soleil en face, libéré qu'il est de son manteau de nuages. La brume matinale se désagrège peu à peu. Je me dirige lentement vers la maison laissant à regret la nature préoccupée d'elle-même ; le ciel devient d'un bleu profond, de plus en plus lointain. La journée va être belle et chaude. Les feuilles changent de couleur et les abeilles s'activent. Tout semble immuable. Alors que les papillons ne sont jamais les mêmes d'une année sur l'autre, que l'herbe a bruni, séché, et a reparu, verte et jeune. L'eau du lac paraît inchangée, et pourtant elle s'est volatilisée en nuages voyageant à l'autre bout du monde, s'est infiltrée dans la terre, a nourri les arbres, se perpétuant en chaque pousse. Les rochers, l’air font semblant de se trouver là pour l'éternité. Je ne cesse d'éprouver de l'admiration et du respect pour ce qui est si faussement inchangé. Et tout, inexorablement, se met en place. Un pas en entraîne un autre dans telle ou telle direction pour telle ou telle action, et tout est architecturé à la perfection, les couleurs se mêlant en harmonie, les aspects et les formes en toute liberté se joignant, s'accordant pour donner une œuvre incomprise et à jamais inachevée dans sa perfection totale et entière. Les chiens accourent, aboient, se poursuivent. Leurs yeux sont étincelants. Le sort de l'animal n'est pas enviable puisqu'il est tributaire des humeurs de l'humain. Tu m'es utile, dit celui-ci, je te garde. Tu commences à me gêner, je me débarrasse de toi. Et pourtant, tout l'amour du monde se découvre dans leurs regards. Mais est-ce bien de l'amour ? Ne serait-ce pas plutôt de la candeur, l'absolue naïveté qui ne conçoit ni le mal ni la haine et encore moins l'intérêt et la cupidité ? La maison sent les vieux meubles, la cire, les herbes aromatiques. La cuisine a retenu les senteurs du pain chaud, des braises, de la soupe. L'entrée elle, garde le poids de la terre, de l'herbe, du caoutchouc des bottes et l'impalpable et mélancolique humidité des parapluies. Dans mon bureau jouent à cache-cache les odeurs de l'encre, du bois, des livres et celle, dominante, des couleurs en tubes, en crayons et en pastilles. Dans la salle de séjour, elles se reposent, restant elles-mêmes et respectant les autres, couronnées par l'infatigable et inépuisable richesse des feux de cheminée. Dans l'escalier qui monte à l'étage, règne la fragrance subtile des marches en chêne vibrantes. Là-haut, c'est la salle de jeux-chambre d'amis ; et puis son bureau, pièce secrète dans laquelle je ne pénètre jamais lorsqu'elle est absente ; et notre chambre avec son édredon bouffi, ses armoires expirant le jasmin, et partout, partout, son parfum à elle, ses rires, ses joies, ses couleurs, son monde, mon double et mon contraire. J'aime cette maison, et ce, depuis le premier regard. Il y a de nombreuses décades de cela, en plein hiver, j'observais, amusé, le notaire bougonnant qui cherchait quelque chose répondant à ma demande. Ce qu'il m'a proposé était, selon ses dires, "une charmante chose à rénover, loin de tout, sauvage, et excessivement bon marché". Exactement ce qu'il me fallait. A contrecœur, il a accédé à mon désir d'aller visiter sur-le-champ. De nombreux et épais décimètres de neige recouvraient le paysage. 12 Editions Editeur Indépendant, 56 rue de Londres, 75008 Paris © Tous droits réservés
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