Kamel Léon - Page 2 - test Emmanuel Prost Kamel Léon Roman Edilivre – Éditions APARIS 3 Tous nos livres sont imprimés dans les règles environnementales les plus strictes Il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente publication sans autorisation du Centre Français d’exploitation du droit de Copie (CFC) – 20, rue des Grands-Augustins – 75006 PARIS – Tél. : 01 44 07 47 70 / Fax : 01 46 34 67 19. © Edilivre, Éditions APARIS – 2008 ISBN : 978-2-35607-631-1 Dépôt légal : Juin 2008 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 A Bénédicte, ma complice de tous les jours, pour son soutien permanent. 5 « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. » (Oscar Wilde – « Un mari idéal ») 7 1 Recherchant un lieu où se réchauffer rapidement, Kamel Lainet poussa la porte du café des sports, et s’engouffra dans une salle pleine à craquer. Le contraste avec l’extérieur eut un effet immédiat sur toutes ses articulations engourdies par le froid. Diffusant avec elle un peu de la chaleur de Cuba, la voix de Compay Segundo résonnait dans les hautparleurs. « Chan-Chan » recouvrait le brouhaha ambiant. « De alto cedro voy para marcané Luego a cuelto voy para mayari… » Mais l’effet Segundo ne se limitait pas au climat agréable des îles des grandes Antilles. C’était comme si le musicien avait amené avec lui, en plus de sa chaleur, tout un stock des fameux Habanos qui font toute la réputation de La Havane, et les avait généreusement dispensés. Sous le plafond bas de l’établissement, d’énormes volutes de fumée restaient confinées, en suspend. La station debout de Kamel lui maintenait la tête dans cette irrespirable atmosphère. Sentant l’écœurement le gagner, il se précipita et prit place au fond de la salle, alors que le serveur 9 virevoltait entre les tables au rythme entraînant de l’armonico. Kamel aurait voulu se faire oublier quelques instants, le temps de retrouver un faciès plus coloré, plus sain. Mais le garçon lui fonçait déjà dessus. Il commanda donc, plus machinalement que poussé par une irrésistible envie, un café noir avec un verre d’eau. « De alto cedro voy para marcané Luego a cuelto voy para mayari… » La musique provenait d’un juke-box. Kamel n’en revenait pas. Il n’en avait pas revu depuis l’époque du lycée. Ça ne lui paraissait pourtant pas si lointain que ça. Mais bien assez pour déjà éprouver de la nostalgie à la vue d’un tel appareil. Cette machine était une vraie pièce de collection. Agrémentée de lumières très kitsch, elle était recouverte d’une grande vitre qui laissait voir l’ingénieux mécanisme se mettre en branle. Un bras articulé plongeait dans un lot d’innombrables disques, pour en extraire le vinyle sélectionné, le posait sur une platine, avant qu’un saphir ne viennent en restituer l’œuvre imprimée. Indéniablement magique ! Alors que les fichiers numériques étaient en train de remiser les disques compacts au placard, la réapparition des légendaires quarante-cinq tours avaient une tendre désuétude. Kamel osa braver son malaise pour s’approcher de la bête. Il consulta avec jubilation la liste des chansons proposées. Les vinyles n’étant plus produits, les propositions étaient aussi surannées que l’était la machine. Son doigt passait d’une œuvre à l’autre, quand soudain, il s’arrêta. Il n’en revenait pas. 10 Elle était là. Il se demanda même s’il avait depuis eu l’occasion de la réécouter. Il fouilla ses poches, à la recherche du sésame qui lui donnerait droit à l’évocation d’un bon souvenir. Il en sortit une pièce et la glissa fébrilement dans l’interstice. Il enfonça le gros bouton noirci par les empreintes des nombreux pouces qui l’avaient actionné. Le temps qu’il regagnât sa place, le saxophone avait déjà joué ses deux mesures d’intro. La voix du grand Jacques prit le relais. Il se sentait déjà mieux. « Parfaitement à jeun Vous me voyez surpris De ne pas trouver mon lit, ici… » Entre temps, le garçon lui avait ramené son café. « Si tu ne viens pas à moi C’est pas moi qu’irai t’à toi… » Kamel en frissonna de bonheur. Les dix-huit ans d’Adeline. C’était à cette occasion qu’il avait bravé sa timidité et osé chanter cette chanson devant une nombreuse assistance. Adeline ne jurait que par Jacques Brel. Lui, ne connaissait absolument pas le répertoire du chanteur belge. Mais pour la séduire, il était prêt à tout. Il avait trouvé cette chanson. Elle lui avait plu. Pendant trois jours, il l’avait inlassablement répétée. Il voulait impressionner sa belle. Mais ça avait surtout été pour monsieur Meunier que le choc avait été grand. Et ce n’était pas l’émotion qui l’avait saisi. Cette chanson était pour lui une apologie de l’ivrognerie, de l’adultère, de la décadence de l’être humain, révélant ses instincts les plus vils. Il avait trouvé bien outrecuidant ce jeune 11 homme qui avait osé faire preuve de tant de bassesse. Et ce, devant toute son honorable famille, rassemblée pour l’anniversaire de sa fille Adeline. Quand cette dernière avait voulu faire les présentations en bonnes et dues formes, son père l’avait vite stoppée dans son élan. – Je ne désire même pas savoir quel est le nom de ce triste individu, s’était-il contenté de répondre. Qu’il aille clamer ses paillardises ailleurs. Ça n’avait pas été la meilleure entame possible. Mais ça avait follement amusé Adeline. C’était bien là le principal. En tout cas, « A jeun », puisque telle était le nom de la chanson qui se poursuivait sur le juke-box, semblait plaire à la clientèle du café des sports. Ils riaient exagérément aux paroles, l’enthousiasme manifesté leur offrant surtout prétexte à lever leurs verres, à trinquer. Dans la salle arrière, sous les lumières tamisées des suspensions murales qui éclairaient à peine une étagère surchargée de trophées, on se lançait des défis au billard. Les joueurs, tels des chevaliers s’apprêtant au duel, tenaient leur canne comme une lance. Leur heaume n’était autre que le masque de l’homme sûr de lui. Kamel aurait aimé être lui aussi un Lancelot des temps modernes et avoir cette insolente assurance qu’affichent ceux à qui tout semble réussir. Le spectacle auquel il assistait fût vite troublé par l’imposante silhouette du serveur qui lui apportait le verre d’eau, s’excusant de son oubli. Ses mouvements secs et rapides semblaient être forcés, comme pour sortir Kamel de son indolente attitude. 12 Arrête de rêver… Tu te fais du mal… laisse le monde héroïque à ceux qui en valent la peine… Ton monde à toi, c’est de ce côté de la salle. Du côté de ceux qui sont là, mais que l’on ne voit pas. Tout en tournant bruyamment sa petite cuillère dans la tasse, Kamel essaya de capter les bribes de conversations qui fusaient aux tables alentours. Il aurait voulu appartenir un peu à la vie de ces gens. Ils viennent au café juste pour s’arrêter de penser un instant. Il espérait y trouver un réconfort, mais au milieu de ce brouhaha, sa solitude se fit au contraire encore plus pesante. Ce matin là, on l’avait encore malmené, considéré comme un moins que rien. Une fois de plus. Il commençait à douter sérieusement. Il voulait réussir. Il lui fallait honorer la confiance qu’Adeline avait mise en lui. Mais il le fallait également pour lui. Simplement pour lui. Ça lui était vital. Kamel réalisa combien son épouse lui était précieuse. Il n’avait pu l’épouser, cinq ans auparavant, qu’après avoir trouvé un travail. Il lui avait fallu attendre que monsieur Meunier digérât sa couardise. Le combat avait été rude pour lui faire accepter l’idée de l’engager comme magasinier dans le garage de famille, la plus grande concession automobile de la région charliendine. Mais monsieur Meunier dut bien s’y résoudre. La volonté de sa fille avait été la plus forte. Kamel n’avait accepté ce travail que pour Adeline. Pour l’avoir, elle. Mais il se doutait bien qu’il n’était pas fait pour ce métier. Il avait toujours été persuadé qu’une grande carrière l’attendait. Mais il devait pour 13 cela faire front à monsieur Meunier et rejeter ce que ce dernier lui avait offert. L’odeur d’huile et de graisse, dont il était en permanence imprégné, le répugnait. Beau-Papa avait eu beau tenter de lui faire entendre raison, rien n’y avait fait. Les voix de la sagesse l’insupportaient. Il n’était pas Ulysse et se serait bien volontiers laisser griser par le chant des sirènes. Il devait, pour échapper à ce laborieux destin, faire preuve de caractère pour s’opposer à monsieur Meunier. Adeline était à ses côtés, elle le soutenait. Fort de ce soutien, il ne trouva un jour que la force de l’emmener loin de son père. Il déserta son poste de magasinier, fuyant comme un voleur. Ça faisait déjà trois ans que Kamel et Adeline avaient gagné la capitale. Ne connaissant personne sur Paris, ils devaient se débrouiller seuls. Trois années que Kamel frappait à toutes les portes des cabarets, théâtres et différents directeurs de casting, dans l’espoir de devenir une star de la scène. La sélection y était dure et sans pitié. Ce matin là, il s’était encore fait jeter d’une audition comme un malpropre. Ce n’était pas son heure. Il ne rentrerait pas en courant. La bouteille de champagne serait pour un autre jour. En attendant, il était là, dans ce café, à se lamenter sur son triste sort. Il avait lui-même écrit un spectacle complet, fait de sketchs, d’imitations et de mimes. Mais personne n’en voulait. Il faisait le tour des cabarets de Paris, avec opiniâtreté. Mais aucun ne voulait lui prêter sa scène. Il se rendait pourtant tous les soirs au Malty, sur le boulevard Raspail, à deux pas de la tour Montparnasse. Cet établissement était un des plus 14
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