Des miettes de pouvoir - Page 2 - test Michel Cousin Des miettes de pouvoir Roman Editions Editeur Indépendant 75008 Paris - 2007 3 Le Code de la propriété intellectuelle du 1er juillet 1992 interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation de ses ayants droits. Toute reproduction, partielle ou totale, de la présente publication est interdite sans autorisation de l’auteur, de son éditeur, ou de Centre Français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3 rue Hautefeuille, 75006 PARIS) Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° alinéas, d’une part que des copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite (Article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Editions Editeur Indépendant – 2007 ISBN 10 : 2-35335-063-1 ISBN 13 : 978-2-35335-063-6 Dépôt légal : Mars 2007 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. 4 « Celui qui n’a jamais saisi – fût-ce en rêve ! – le dessein d’une entreprise qu’il est maître d’abandonner, l’aventure d’une construction finie quand les autres voient qu’elle commence et qui n’a pas connu l’enthousiasme brûlant d’une minute de lui-même, le poison de la conception, le scrupule, la froideur des objections intérieures et cette lutte des pensées alternatives où la plus forte et la plus universelle devrait triompher même de l’habitude ; celui qui n’a jamais regardé dans la blancheur de son papier une image troublée par le possible, et par tous les regrets des signes qui ne seront pas choisis, ni vu dans l’air limpide une bâtisse qui n’y est pas ; celui que n’ont pas hanté le vertige de l’éloignement d’un but, l’inquiétude des moyens, la prévision des lenteurs et des désespoirs, le calcul des phases progressives, le raisonnement projeté sur l’avenir, y désignant même ce qu’il ne faudra pas raisonner, alors, celui-là ne connaît pas davantage, quel que soit d’ailleurs son savoir, la richesse et la ressource de l’étendue spirituelle qu’illumine le fait conscient de construire. » Paul Valéry (Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci) 7 Prologue Début des années 70. La France achève son effort de reconstruction d’après-guerres – au pluriel : deuxième guerre mondiale, guerre d’Indochine et guerre d’Algérie. Le pays veut tourner la page et regarde vers un ailleurs. Les valeurs de progrès qui, dans les décennies précédentes semblaient porter le genre humain sur la voie du mieuxêtre collectif, ne sont plus que des étendards pour masquer la montée d’un matérialisme grandissant. Les titres de journaux entretiennent la flamme par l’exemple : Eddy Merckx est sacré roi de la petite reine, Pelé roi du ballon rond, Armstrong pose le pied sur la lune, le Concorde franchit le mur du son, le RER inaugure son premier tronçon. Les temps deviennent contradictoires et la musique traduit à sa manière le trouble, le doute de l’époque. Le rock enracine une révolte retrouvée, la soul apaise nos consciences de consommateurs, et le reggae chante ses 9 prières armées. Les repères géopolitiques se déplacent, des pans de certitude s’effondrent, la guerre froide tiédit, les deux blocs signent un pacte de non-prolifération des armes stratégiques, les États-Unis se retirent du Vietnam, Soljenitsyne reçoit le Prix Nobel, la dictature franquiste s’éteint, l’Argentine instaure l’absolue répression, le Portugal fait sa révolution des œillets, la guerre civile s’installe en Angola et au Liban, l’Iran rétablit ses mollahs, Bokassa se sacre empereur de Centrafrique. Et pendant ce temps, en Europe, le terrorisme venu d’Allemagne et d’Italie fait trembler. Le général de Gaulle chassé du pouvoir meurt bientôt à Colombey, Georges Pompidou, négociateur des discutables accords de Grenelle, lui succède. Mai 68 semble ne pas avoir eu lieu, l’Assemblée renforce sa majorité conservatrice, l’économie florissante jusqu’au premier choc pétrolier de 1973 remet tout le monde à l’ouvrage comme s’il fallait rattraper le temps perdu. Les acquis comme la libération des mœurs, sont mis en sommeil – le temps d’une lente maturation dont bénéficieront les générations suivantes ; la pilule n’a pas encore remplacé le diaphragme. Les premiers ordinateurs font leur apparition. Ce sont des dieux encombrants et impénétrables barricadés dans des salles climatisées grandes comme des halls de gare. Le commun des mortels s’adresse à eux par l’entremise de cartes perforées et reçoit en échange, deux semaines plus tard, un énorme listing en forme d’accordéon. Quelques rares privilégiés disposent d’un terminal et opèrent des transactions tenues secrètes. Des opératrices de saisie, organisées en brigades, alimentent les centres de traitement, tandis que dans les entreprises des tâcherons perforent des cartes ou noircissent des cases interprétées 10 par des lecteurs optiques. On assiste à la naissance discrète du réseau Arpanet, ancêtre d’Internet, qui réalise ses premiers essais de transfert de données à la vitesse vertigineuse de 50 Kbits/s. Les dactylos ont troqué leurs monuments Japy contre des IBM à boules ; elles rangent avec amour les petites sphères argentées dans des coffrets à bijoux. Apparaissent dans le même temps les premières machines à traitement de texte. Dotées d’un minuscule écran, elles affichent deux lignes de caractères et mémorisent quelques formules de politesse, inutiles mais conventionnelles. En dehors de cette timide incursion de l’informatique, l’entreprise continue de fonctionner sur le modèle hiérarchique et paternaliste du début de siècle. À cette époque, les carrières sont longues et les emplois stables. La promotion interne est souvent préférée aux cooptations sauvages. Sans carriérisme excessif chacun peut obtenir son bâton de maréchal à la soixantaine, cinq ans avant la retraite. Le cas d’Étienne Lebon n’a donc rien de particulier. 11 1 Pourquoi lui avait-il dit : « J’ai besoin de réfléchir. » ? La voix était ferme, sans réplique. Denise était retournée dans la cuisine en proie à des interrogations sans réponse. Elle ne se souvenait pas avoir entendu Etienne parler sur ce ton qui, sans être cassant, était impératif. Tout au contraire, sa voix habituelle était douce, presque molle, incapable de hausser le ton même sous l’emprise de rares colères. Il revenait d’un séminaire de cinq jours consacré à l’organisation du travail. L’intitulé était plus percutant : Comment mieux gérer son temps ? À peine investi de ses nouvelles fonctions – Chef du Service Achats –, il était parti pour ce stage sous l’injonction d’une hiérarchie soucieuse de dynamiser ses Cadres. Il avait subi, gêné, le premier tour de table. A voix haute et claire chacun avait décliné son identité, son parcours professionnel, ses faits d’armes. Raccourci saisissant où la conduite des itinéraires 13 personnels confinait à l’héroïsme. Quant à lui, désemparé par l’assurance générale, il se montra modeste, hésitant et terne. Cette incapacité à transcender la réalité le ramenait à ses premiers échecs scolaires, à cette difficulté originelle de produire de l’épopée avec de l’ordinaire. Ses souvenirs d’enfance ne remontaient pas au-delà du Cours Préparatoire. On lui avait raconté qu’il était né en décembre et malgré ses quatre kilos deux cent soixante, on craignait pour sa santé. On avait, paraît-il, placé le berceau devant la porte ouverte du poêle à bois. Depuis, il n’avait cessé d’inquiéter son entourage en jouant les prolongations post-fœtales. Enfant sage, d’une passivité inquiétante, il regardait la gironde maîtresse, affublée d’une menaçante Rosalie, longue règle carrée en chêne striée sur deux côtés. Elle scandait inlassablement : « b et a, ba ; b et o, bo ; b et u, bu ». Il entendait cette musique comme une assonance de « bébé », son familier à ses oreilles qui refusaient d’émerger du liquide amniotique. Et puis, curieusement, il fut propre assez tôt. En revanche, il jouait les cancres sages au milieu de la classe. Son cousin Lucien, son aîné de trois ans, se moquait de lui quand il l’entendait ânonner les lettres bâtons dans les bulles des illustrés. Ce cousin déluré, longiligne et volubile se déculottait sans façons. Il étirait son spaghetti et demandait à Etienne de l’imiter. Etienne s’exécuta une fois à l’abri d’une cabane. Dans la douleur, il mit à nu son gland ceinturé d’une plaque jaune suspecte. « Il faut décalotter ! » lui avait dit son cousin en se masturbant mécaniquement. Les jours suivants, Etienne détacha par plaques cette collerette immonde comme un passeport vers la puberté. Peu après il éjacula avec une telle force qu’il en gardera à jamais le souvenir. Dès cet instant sa langue se 14 délia, il devint arrogant, tenant tête aux adultes dans des bavardages sans fin. C’est à cette époque qu’il rattrapa son retard scolaire et, secouru par de bons résultats en maths, termina à l’arraché ses études secondaires. Il avait acquis un peu de tête et beaucoup de sexe qui le perturbait par ses appels répétés. Etienne se mit à regarder les filles… Elles le considéraient de haut. C’est à ce moment qu’il perdit sa faconde. Il intériorisait le moindre événement et jugeait de sa destinée comme un étrange balancement entre déterminisme et fatalité. La pensée souvent s’égare dans la justification. Quel rapport pouvait-il y avoir entre la gestion du temps – objet du stage – et l’évocation d’une adolescence en recherche de fusion entre rêve et réalité ? La jeunesse ne perçoit pas encore le temps comme une denrée périssable. Le temps est simplement la vie, mais aussi la vie en suspens, la vie en devenir, une toile blanche à dessiner, à réussir dans le secret de l’intime conviction, loin de l’applaudimètre des adultes. S’il doutait parfois de la pertinence du but à atteindre, il était convaincu de devoir avancer, aller toujours plus loin. C’est pourquoi il n’était pas tourmenté par l’idée du suicide, le monde n’était pas figé dans une représentation univoque, il restait à découvrir. L’affronter et espérer se révéler à soi-même. S’il n’y avait que le néant au bout de cette quête, on pourrait alors revoir la question ! – Tu as soif ? lui demanda Denise. – Non, merci. Cette simple question l’agaçait : le contingent qui interfère soudain dans le déroulement de la rêverie. Denise, sans le vouloir, cassait son esquisse d’envol. Si sa tête affleurait parfois les nuages, Etienne ne perdait jamais de vue la terre, il allait simplement la regarder d’un peu 15 plus haut. Le temps avait des propriétés élastiques dans ces allers-retours, un peu comme la balle de jokari qui s’éloigne, rebondit sur le sable humide des plages immenses de Malo-les-Bains où enfant il passait ses vacances. La balle revient inlassablement mais plus vive, avec une trajectoire différente, et parfois l’élastique casse. Seule la montre découpe le temps en tranches égales et le regard rétrospectif lui donne son apparente linéarité. C’est pourquoi Etienne avait eu tant de mal à résumer son parcours professionnel. Il avait compris à retardement qu’il s’agissait en réalité d’un exercice de style. Le but était de valoriser l’acquis et la cohérence de son parcours, non de se mettre à nu, exposer sa vérité avec son cortège de doutes, d’avancées et de reculades. Maintenant, à l’abri des regards, sans autre témoin que lui-même, il pouvait tenter l’explication. À dix-huit ans, il n’était encore qu’une chrysalide qui se voulait papillon mais sans préférence pour une fleur en particulier. Ouvrir la porte du monde adulte, élargir sa responsabilité au-delà de sa petite personne, se donner aux autres et trouver sa gratification par la seule grâce d’être admis au club. Ses parents n’approuvaient pas cette précipitation et voulaient qu’il apprenne d’abord un métier. Etienne reprit donc le chemin de l’école – du déjà vu ! – pour obtenir son dernier sauf-conduit : son brevet en automatismes industriels. C’est entre deux algorithmes qu’il avait connu son premier flirt. Elle n’était pas franchement belle, mais son air revêche et ses petits seins hauts perchés interpellaient Etienne quand il la croisait chez le boulanger. Il avait osé l’attaque directe : « Comment t’appelles-tu ? » Elle avait répondu, le regardant de la tête aux pieds : « Je ne m’appelle pas, je 16
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