On n'arrête pas les nuages - Page 1 - On n’arrête pas les nuages Du même auteur SUCRE D’ORGE, 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005. PAIN D’ÉPICE, 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2005. DERRIÈRE LE MASQUE, 1ère édition, Fondation littéraire Fleur de Lys, 2006. Alain Daumont On n’arrête pas les nuages Nouvelles &D☯M Le Code de la propriété intellectuelle interdit de reproduire intégralement ou partiellement, et par quelque procédé que ce soit, tout ou partie de ce livre, sans le consentement de l’auteur. La contrefaçon est sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Déposée CopyrightFrance.com © Alain Daumont, 2010 www.alaindaumont.com contact@alaindaumont.com Édition numérique : ISBN 978-2-9171-0515-3 À Dominique, pour ce voyage en Pullman depuis trente neuf ans. À mes parents, qui quittèrent le train trop tôt. 9 Anna Magdalena À force d’en avoir assez de tout, Julius s’était retrouvé un soir de 24 décembre aux portes du désert de Mauritanie. Il avait horriblement chaud, pourtant cette nuit-là était glaciale. Sa Jeep deux ponts venait de rendre l’âme et seul son chat mécanique tenait le coup. À condition, évidemment, d’être remonté régu- lièrement. Pendant qu’un dieu découpait des tranches de ciel qu’il saupoudrait d’étoiles, Julius remarqua la lumière d’une bougie au sommet d’une dune. Il en partait une douce musique qu’il reconnut tout de suite. C’était Le Clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach, vieux frère d’armes des insoutenables moments de spleen. C’était tellement irréel qu’il faillit s’en- foncer dans la nuit pour voir qui jouait si bien mais la fatigue fut la plus forte et, après avoir remonté son chat en fer-blanc qui se mit à faire « Mia, mia ! » pendant au moins vingt bonnes minutes, il s’écroula sur le capot et s’endormit. Le lendemain, il fut réveillé par l’odeur du thé et de quelques biscuits récemment sortis du four. Il n’y avait pas âme qui vive auprès de la voiture, et il faisait encore nuit. Pendant qu’il dégustait la collation On n’arrête pas les nuages 10 déposée sur un plateau d’argent, la musique reprit. C’était comme un gros morceau de quartz fantôme à l’horizon, avec un petit pantin gesticulant. Aussi, mal- gré l’ankylose due à une installation inconfortable, Julius se décida à franchir cette mer de sable pour savoir qui jouait aussi merveilleusement bien. Droite, un joli port de tête et beaucoup d’élégance dans le doigté, une belle jeune femme répétait sur un clavecin qui n’avait rien à envier aux merveilles du Baroque. Elle demanda : — As-tu bien dormi ? Julius répondit, étonné : — Parce qu’on se connaît ? — Tout le monde connaît tout le monde dans le désert et... nous sommes très peu à jouer du clavecin ! Elle avait dit cela avec un ton ironique et une touche de gaieté dans la voix. — Alors, reprit-elle, tu es enfin revenu ! Julius ne comprenait toujours pas ce qu’elle voulait dire. Il se pencha vers elle, la dévisagea, mais elle enchaîna sans lui laisser le temps de s’exprimer : — Je suis… enfin… j'étais l’épouse de Jean- Sébastien Bach. Au moment de ma mort, on m'a demandé si j’accepterais de revenir… plus tard. Quelle question ! ai-je répondu, bien sûr ! Et je veux retrouver Jean-Sébastien car nous avons eu de bons moments ensemble ! Anna Magdalena 11 — Moi, c’est Julius le déjanté au chat mécani- que. Je me présente, bien que vous n’ayez pas l’air de vouloir savoir quoi que ce soit de moi ! — Mais pourquoi ce drôle de chat, demanda Anna Magdalena. — Oh ! J’ai toujours adoré les chats, malheu- reusement ils vivent moins longtemps que nous. Toute ma vie, j’ai dû porter le deuil des miens… C’est d’une tristesse ! Alors, je suis parti, pour en finir avec la civilisation… avec Mia, mon chat qu’il faut remonter toutes les trente minutes. — Moi, je n’avais pas le temps pour les ani- maux. Elle marqua une pause et dans un soupir : — Faut dire qu’entre les enfants et la musique de mon mari, je n’avais plus de temps pour grand- chose ! Elle se tourna vers le jeune homme et le fixa : — Alors, Jean-Sébastien, quoi de neuf depuis tout ce temps, que penses-tu de la réussite des enfants ? — Je ne voudrais pas insister lourdement, dit-il, mais moi c’est Julius le déjanté au chat mécanique… — Oui, oui ! Tu l'as déjà dit… Elle plaqua quelques beaux accords : — J’aimerais que tu me touches les seins… Comme autrefois. Julius s’exécuta en tremblant, plus rouge qu’un soleil automnal. On n’arrête pas les nuages 12 — Aïe ! dit-elle. Ça se voit que tu n’es pas Jean- Sébastien. Lui, il était plutôt doué ! Il se confondit en excuses : — Mais, Madame, je n’ai jamais fait cela… — Comment ça ? dit Anna Magdalena. Tu n’as jamais touché les seins d’une femme !? — Ben non ! bredouilla-t-il. — Tu ne serais pas puceau, par hasard ? — Ben si ! Et en plus, c’est la première fois qu’on me demande ce genre de service… — Comment ça… service ? Ne sais-tu pas que beaucoup auraient aimé toucher les seins de l’épouse de Jean-Sébastien Bach ? Très contrariée, elle se remit à jouer comme une casserole. Pour détendre l’atmosphère, Julius remonta son chat et le posa sur l’instrument. Anna Magdalena éclata de rire. Le courant commençait à passer. Le jour se levait. Elle dit à Julius qu’il allait falloir songer à se protéger des ardeurs du soleil. Non- chalamment, elle leva les bras vers le ciel. Les murs d’une fort belle maison commencèrent à se dresser. Julius n’en revenait pas. — Vous êtes magicienne ? demanda-t-il. — Non, ce que tu vas voir n’est qu’amour et ce fluide suffit à créer ce que l’on veut. Lisant l’émerveillement dans les yeux de Julius, elle lui demanda : — Comment la veux-tu ? Grande avec de belles fenêtres aux vitraux gothiques, aux plombs bien bril- lants ? Ou plus intime, avec une grande cheminée à Anna Magdalena 13 deux places pour les soirs d’hiver, comme dans les vieux châteaux ? Julius se prenait au jeu, lui en maître d’œuvre, elle en bâtisseuse de rêves. Les pièces s’ajoutèrent les unes aux autres, de beaux jardins virent le jour avec fontaines et clématites violines. — Arrêtez ! Vous me donnez le vertige ! dit Julius emporté dans cette folie. Je n’ai pas l’habitude de vivre pareille chose. Je viens d’un pays industriel où ça sent mauvais, matin, midi et soir… et même la nuit. Où des oiseaux mazoutés étouffent lentement le long de plages noires et gluantes. Où des pays cons- truisent des armes terrifiantes pour préserver la paix de la guerre. Je viens d’un pays où les dirigeants envoient des ondes maléfiques à travers de gros tubes cathodiques, où la distribution des somnifères est gratuite, et obligatoire ! Anna Magdalena s’arrêta un moment. Elle ne se rendit même pas compte qu’elle avait gardé un doigt enfoncé sur l’une des touches du clavecin. — Ce que tu me contes est effrayant ! dit-elle. Mais, ça ne se passe pas maintenant quand même toutes ces choses ? C’est dans l’avenir et personne ne peut savoir ! — Mais de quelle planète venez-vous donc pour ne rien comprendre à ce que je dis ? demanda Julius dépité. — Je sais que je suis ici depuis toujours, que je ne me nourris que de musique… et je pense que tu exagères ! Puis se remettant à jouer :
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