Dédale Vers L'Empyrée - Page 1 - Dédale vers l’Empyrée 3 Cédric Desseaux Dédale vers l’Empyrée Roman Éditions ÉDILIVRE APARIS Collection Coup de cœur 75008 Paris – 2010 5 www.edilivre.com Édilivre Éditions APARIS Collection Coup de cœur 56, rue de Londres, 75008 Paris Tel : 01 44 90 91 10 - Fax : 01 53 04 90 76 - mail : actualites@edilivre.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-35335-347-7 Dépôt légal : Janvier 2010 © Édilivre Éditions APARIS, 2010 6 Le désespoir est la matière première d’un sérieux changement. William S.Burroughs 7 Première partie Communauté 8 1 – Camille ? Des reniflements pour seule réponse, des sanglots étouffés. Léa referme doucement la porte d’entrée. Pudeur. Léa veut se faire discrète, moins vibrante de cette vitalité s’écoulant en elle, généreuse et ardente. Elle patiente, solennelle et compassée, comme si souvent ces dernières années. Ces années devenues de plomb depuis que les vies s’égrainent trop vite, qu’elles glissent entre les doigts crispés des survivants toujours moins nombreux. S’approcher délicatement de la petite. Savoir dire les mots justes… Le salon est plongé dans une pénombre étouffante. Léa avance trois pas timorés. Le Malaise rôde, Léa le sent bien, le Malaise glisse entre les ombres. La vibration malsaine sinue, sillage amer qui finira peut-être par la vaincre à son tour, un jour, malgré tout l’amour qu’elle éprouve pour la vie. La sienne. Celle des autres. Ceux qui restent. Ceux qui peuvent encore rester. La gosse est allongée derrière le canapé rapiécé. Entre ses bras menus, la masse efflanquée du brave Diouke. Le berger allemand respire faiblement. Il n’accuse ni la maladie ni la vieillesse ; il accuse le Malaise. Léa inspire et canalise ses forces. Soulager un adulte lui serait aisé ; elle en vient, d’ailleurs. On sera venu la chercher pour assister un mari, quand l’épouse se laissait mourir d’inanition. Léa aura une fois de plus accompli son rôle dans cette microsociété en perdition. Elle aura su passer outre le chagrin et l’impuissance du veuf, elle aura fait preuve de cette force intérieure dont trop d’individus manquent désormais. Elle aura dit les mots de l’Amour, prononcé les termes justes ; ceux qui se puisent à la Source, entre cœur et raison. 9 Apostolat dûment éprouvé. Mais aujourd’hui, face à une enfant de huit ans perdant son plus cher compagnon… Léa ouvre la bouche mais rien n’en sort. Les prémices du Malaise lui nouent les tripes, ils laissent refluer un bouquet âcre au fond de sa gorge sèche. Léa lutte. Camille relève la tête sur sa mère adoptive. Derrière ses longs cheveux bouclés, des larmes brillent, perles salées. La gosse aspire le peu d’air qu’il lui est possible de rassembler et demande, entre deux spasmes : – Il veut partir, lui aussi ? Sans quitter l’enfant des yeux, l’adulte s’avance vers la fenêtre et pousse un peu les volets. Le soleil crépusculaire vient lécher les deux corps allongés. Un vent tiède fait danser la poussière. – Oui, Camille. Diouke a décidé de s’en aller. Le regard éteint, le chien n’esquisse aucun geste quand, quelques jours auparavant, il aurait longuement valsé autour de Léa pour saluer son retour à la maison. Il aurait aboyé jusqu’à ce que sa maîtresse le supplie de cesser de lui martyriser les tympans. Il se contente aujourd’hui d’expirer faiblement. Comme si l’irrémédiable dépression devait le forcer à expulser au plus vite l’essence maintenant son esprit, contre sa volonté, dans ce corps dont il ne veut plus. Camille craque. Elle aura, jusqu’à cette ultime seconde, refusé les conséquences du Malaise chez Diouke. Quand les larmes ne faisaient qu’emperler, elles se déversent maintenant en torrent. La tête enfoncée dans le poil du chien, la gosse sanglote à n’en plus finir. L’impuissance la pousse ensuite à hurler, la bouche ouverte contre le ventre maigre. Ses petites mains s’agrippent aux oreilles, au cou de l’animal, pour tenter de le raisonner, pour l’inciter à se remettre sur pied, pour l’empêcher de s’abandonner et de l’abandonner, elle. Diouke ne bouge toujours pas. Il ne bougera plus. Il n’ira plus jouer dans les herbes hautes du jardin avec la petite. Son souffle s’accélère un instant. Il laisse ensuite échapper une longue plainte aiguë… Un pleur de chien. Trois jours qu’il ne mange plus. Trois jours qu’il ne sort plus de la maison, qu’il ne veille plus sur Camille partant vadrouiller dans les rues vides du village à la recherche de rares camarades de jeu. Les plus enjoués des êtres de ce monde à l’agonie finissent tous par perdre goût à la vie. Par succomber, un à un, à l’appel du Malaise. Par abandonner la partie. Léa voudrait exhorter Camille de ne pas se laisser sombrer à son tour. Elle voudrait murmurer les mots qui consolent. Les mots qui finissent par vous convaincre que l’on doit continuer à vivre, malgré l’absence de ceux que l’on aimait, de ceux qui vous donnaient une raison d’être et d’espérer ; ces termes 10 pesés qui vous font admettre que l’on ne pleure la disparition d’un être cher que par égoïsme et soumission. Léa laisse patiemment glisser sa vision pénétrante autour de l’enfant. L’aura chavirée est faible, ses effluences virent au gris. Elle connaît ces signes avant-coureurs, ces subtiles prémices décelées chez ceux qui menacent de se soumettre au Malaise. La gosse pleure toujours. Elle ne prêtera pour l’instant aucune oreille aux mots de Léa, ni d’aucun autre adulte. Ces adultes qui semblent toujours avoir réponse à tout, sauf aux origines du Malaise. Ces adultes qui tiennent à vous encourager à vivre, à surpasser chaque jour l’envie d’en finir, de rejoindre ceux qui ne sont plus là , alors qu’aucun d’entre eux ne sait expliquer pourquoi bêtes et hommes tombent comme des mouches depuis cinq ans… Camille ne veut rien entendre que l’orage intérieur qui éclate. Léa sait qu’il ne faut rien entreprendre avant que la môme ait entamé d’elle-même le processus d’acceptation, comme elle a su, il y a deux ans, assumer le départ, dans la même semaine, de son père et de sa mère, après avoir su comprendre celui de son grand frère. Léa s’assied discrètement dans l’un des fauteuils. Sans quitter l’enfant du regard, elle la caresse de loin, pose en pensée sa main douce sur la tête inclinée. La source de colère et de souffrance se tarit progressivement. Camille garde sa tête posée sur le chien, fascinée par les battements du cœur faible. Le nez plein, la gorge brûlante, elle cherche un second souffle. Le regard braqué sur le rayon de soleil, elle écoute la petite voix qui lui demande de ne pas empêcher Diouke de partir. Camille remontera bientôt à la surface. Demain, peut-être… 11 2 La nuit est belle criblée d’étoiles, de ces fanaux scintillant comme autant de havres d’accueil pour les sept milliards d’âmes ayant déjà appareillé. Des lanterneaux vacillants s’étiolent comme s’éteint la discrète fête communautaire dans l’ancien casino. Des pas résonnent à l’autre bout de la rue. On entend des rires s’envoler, un verre se briser. On aura, ce soir, tout fait pour tuer le silence et combler le vide des ruelles. Un cargo ivre de cent kilos tangue sous le bras tendu de Léa. Vernon voudrait saluer le firmament, déployer quelques vers imbibés d’amertume. Son escorte l’enjoint à regarder devant lui plutôt qu’au-dessus. Ils trébuchent souvent. Vernon rit, Camille également. Léa voudrait bien, mais elle ne peut pas ; pas avant de s’être soulagée de son encombrant colis titubant. La petite joue avec l’invisible, court un peu, s’invente ce soir encore quelques lutins espiègles venus la visiter. Vernon poursuit sa conversation amphigourique à laquelle Léa ne répond que par politesse, sans vraiment écouter. Quand Camille danse autour d’un Diouke n’apparaissant plus qu’à ses yeux, quand Léa voudrait entendre ne serait-ce qu’un seul grillon pour couvrir les marmonnements mâchés en jargon québécois, la nuit est là qui ne console personne, au fond. Camille pousse enfin la loude porte d’entrée du domicile puis s’évertue sagement à allumer quelques bougies. La masse de Vernon s’effondre. Le canapé proteste en grinçant. S’ensuit un très long soupir de soulagement. Léa ouvre un sourire radieux en se massant l’épaule. Le temps pour les deux filles d’échanger un regard complice, un ronflement gras résonne déjà . Léa proteste : – Vernon, non ! J’ai une chambre d’amis, tu… Vaines protestations. Le voilà mollement répandu sur le divan trop petit, glissant dans la moiteur d’un sommeil sans rêve. Devant la moue désappointée de sa mère adoptive, Camille laisse échapper un rire taquin. Elle s’agrippe un instant à la jambe de l’adulte, envoie un baiser puis se précipite dans sa chambre. 12 Léa secoue l’ivrogne ; rien. Elle lui parle tendrement à l’oreille ; toujours rien. N’émanent de Vernon que des relents de vin, de sueur et de sous-bois lui titillant les narines. Léa grimace mais ne quitte pas le cou. Son odorat de femelle fait le tri et cherche le musc du mâle. L’effet est instantané ; son bas-ventre la tracasse. Dans le halo de la bougie, Vernon lui apparaît grotesquement pantin, ses lèvres épaisses ouvertes en un rictus tors. Malgré les cheveux collés, malgré les ronflements, l’homme reste beau à ses yeux… bien plus séduisant que tous les garçons de la communauté la visitant souvent dans l’espoir de repeupler la terre. Léa ajuste en un dernier effort la position de Vernon et le déchausse. Elle se redresse, hésite, se rebaisse… Languissante, elle défait les boutons de la chemise et dévoile un torse robuste constellé de grains de beauté. L’odeur de la sueur tiède ne la gêne plus. Dans ses yeux brillants, la flamme d’un désir ardent. Un désir vrai. Un désir d’amoureuse. Combien de temps ? Songe-t-elle. Combien de temps faudra-t-il pour foutre en l’air ta carapace de néandertalien obstiné ? Une femme te veut, Vernon… le réalises-tu ? À contrecœur, Léa dépose une couverture sur la masse inerte. Lentement, soigneusement, comme on dépose un linceul sur un défunt. Ou sur ses ambitions. Le temps de se saisir d’une bougie, elle arpente ensuite à regret, seule, l’escalier menant à son lit. Son bas-ventre la travaille toujours mais l’effet n’est plus engageant. Devant le miroir de la salle de bain, Léa Damianovitch ose à peine relever les yeux sur son propre regard terni par la déception. Incapable de se convaincre qu’elle est désirable, puisque impuissante à séduire l’élu de son cœur, elle voudrait passer sa main sur ce portrait, froisser la glace comme on chiffonne une lettre douloureuse. Léa ne passe plus de temps devant son miroir, les coquetteries ne sont plus d’usage chez le genre humain. Elle s’étonne parfois d’habiter ce visage, trentenaire au printemps prochain. Un visage épanoui au nez fin, au front volontaire surmonté de cheveux courts perpétuellement en bataille. Un visage ovale aux lignes slaves, sèches et anguleuses, dominé par des yeux en amandes, noisette, striés comme un tronc d’arbre en coupe. Ses lèvres, crispées ce soir, sont d’habitude ouvertes en un sourire triomphal, large et arqué, s’ouvrant sur une dentition éclatante. Une denture ronde de ruminant pacifiste, se serait gentiment moqué Vernon en exhibant son sourire tout en canines exigeantes. 13
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